Archive | Invités.

Invitée #29. Véronique Marchand.

Ma première vraie rencontre avec Véronique date de 2014, à l’époque où On ne voyait que le bonheur s’apprêtait à plonger dans la rentrée littéraire, le magazine Page l’avait choisi comme l’un de romans importants de cette rentrée justement, et c’est Véronique qui mena l’entretien.
Au-delà d’une libraire passionnée (vingt ans chez Coiffard à Nantes et, depuis bientôt deux ans, dans la sublime librairie du Failler à Rennes), j’ai surtout découvert une femme précieuse et rare qui aime tellement la vie qu’elle en accepte même les chagrins. Chacune de nos rencontres, depuis, se situe sur cette crête où la joie l’emporte toujours, chacune de nos rencontres est un régal. Merci pour ça, Véronique !
Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur. Le voici.

Véronique Marchandgary photo

C’est avec le brio qu’on lui avait déjà reconnu lors de ses précédents romans biographiques sur Stefan Zweig et Eduard Einstein, que Laurent Seksik éclaire la genèse du destin extraordinaire de Romain Gary, né Roman Kacew en 1914 à Vilna. Romain Gary laissait volontiers entendre que son père était Ivan Mosjoukine, le plus grand acteur russe de son temps bien sûr, toute médiocrité étant proscrite par cet homme qui ne voulait que l’excellence. La réalité est plus prosaïque. Arieh Kacew était bien russe mais fourreur dans le ghetto. En 1912 il avait épousé par amour Nina, divorcée et déjà mère d’un garçon. Mais lassé de son caractère impétueux et fantasque, il l’avait quitté en 1924 pour fonder un autre foyer avec la douce Frida. La vie auprès de Nina n’était qu’effusions, exaltation, soubresauts, tourbillons et paradoxes, tout à la fois galvanisante et épuisante. La mère et le fils s’adorent et entretiennent une relation fusionnelle qui durera toute leur vie. Elle lui rêve et lui prédit un grand destin « Tu seras Ambassadeur de France, c’est ta mère qui te le dit. Tout de même il y a une chose qui m’intrigue un peu. Pourquoi ne m’avait-elle pas fait Président de la république, pendant qu’elle y était ? » écrira t-il beaucoup plus tard dans Les Promesses de l’aube. Arieh, que le petit Roman aime et admire secrètement pour ne pas blesser Nina, lui manque cruellement. Serait-il parti à cause de lui ? Sa décision est pourtant prise : il sera fourreur lui aussi afin qu’il soit fier de son fils, tant pis pour les rêves de Nina. Ainsi, il rentrera à la maison et tout redeviendra comme avant. Mais Arieh, le lion, le descendant d’Aaron frère de Moïse, son héros, l’a trompé, trahi et tant meurtri qu’il voudra en mourir. En seulement vingt-quatre heures les dés du destin de Roman seront jetés. « On associe le génie de Gary à sa mère. L’énigme Gary c’est son père » affirme Laurent Seksik qui, avec beaucoup d’empathie, décode les rapports complexes et douloureux du père maladroit pris en étau entre son devoir et l’amour pour une autre femme et le fils qui ne peut pas choisir entre ses parents. Quelques années plus tard, en France, Roman Kacew deviendra Romain Gary, alias Shatam Bogat, Fosco Sinibad, Lucien Brulard, Emile Ajar…Un des grands écrivains français du XXe siècle. Aviateur, compagnon de la Libération, diplomate, cinéaste et le seul auteur à avoir été deux fois lauréat du Prix Goncourt, en 1956 avec Les Racines du ciel et en 1975 sous le pseudonyme Emile Ajar avec La Vie devant soi. Le talentueux dandy aux multiples facettes qui ne cesse de fasciner les biographes, ne parlera plus de son père resté dans le ghetto de Wilno (Vilnius aujourd’hui) avec femme et enfants, tous morts en déportation en 1943.
Le 2 décembre 1980 Romain Gary se suicidait à Paris en emportant ses secrets et ne laissait que quelques mots énigmatiques : « Jour J. Aucun rapport avec Jean Seberg. Les fervents du cœur brisé sont priés de s’adresser ailleurs ».

*Romain Gary s’en va-t-en guerre, de Laurent Seksik. Éditions Flammarion. Au Failler surtout, et dans toutes les librairies depuis le 18 janvier 2017.

Invitée #28. Véronique Cardi.

Véronique aime tellement les livres qu’elle n’en écrira jamais.
Par contre, elle fait tout ce qui est possible pour que les livres existent, aient une vie très longue et nous enchantent à chaque page.
C’est sans doute pour cela qu’elle est devenue (une excellente) éditrice.
Chez Philippe Rey d’abord, puis au Seuil, puis chez Belfond, avant de créer Les Escales où elle découvre, entre autres, le magnifique texte de Victoria Hislop, L’île des oubliés, puis de rejoindre Le Livre de Poche comme directrice générale. Elle y a fait démarrer le Camion qui livre – quelle belle idée – et créé la très prometteuse maison d’édition Préludes (qui publie les textes épatants de Nicolas Delesalle).
Elle est donc un peu ma patronne, d’où ces quelques fleurs – que je lui envoie avec un plaisir sincère car au-delà de sa passion des livres, de son immense respect des auteurs, Véronique est quelqu’un qui aime rire, se régaler, parfois même boire un très bon verre de vin (souviens-toi de ce vin espagnol parfait à Quiberon) ; toutes choses qui font d’elle une personne profondément vivante, de cette idée de la vie qui est la raison même de vivre.
Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur de la rentrée littéraire. Le voici.

veronique-cardi

Rentrée littéraire 2016. « S’évader par le simple pouvoir des mots, voilà une des promesses de la littérature à laquelle je n’ai jamais su résister. Et quand un roman* arrive à me télétransporter de mon canapé de la Butte aux Cailles aux canaux d’Amsterdam en 1634 sur les traces d’une jeune servante hollandaise tout droit sortie d’un tableau de Vermeer, je ne boude pas mon plaisir, je le partage, et je remercie celui qui m’invite à le faire ici, un grand lecteur qui se trouve être un grand auteur…
Plongez donc dans la destinée d’Helena Jans van der Strom, une servante pas comme les autres dans ce siècle d’ombres et de lumières où les femmes n’ont aucun droit. Helena a appris à lire et à écrire en cachette, elle trace des lettres dans la paume de sa main chaque soir avec de l’encre de betterave pour que les mots s’effacent. Les Mots entre mes mains donc.
Arrive un jour au 6 Westermarkt où elle travaille un « Monsieur », français, qui s’enferme dans sa chambre des jours et des nuits pour rédiger un mystérieux manuscrit et faire des tests sur des bougies. Ce Monsieur, c’est Descartes, en exil à Amsterdam et en pleine écriture de son Discours de la méthode. Descartes, le philosophe, pour qui « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée », et qui ne saurait rester insensible à la soif d’apprendre et de liberté de la jeune Helena…
Si je vous dis à présent que cette histoire follement romanesque est avérée ? Que Descartes a bien séjourné au 6 Westermarkt en 1634 et eu une liaison et plus avec Helena Jans van der Strom dont on trouve des traces dans sa correspondance ? Vous avouerez que la révélation de cette page d’histoire méconnue a de quoi intriguer. Ajoutez-y le magnifique portrait de femme en avance sur son temps et l’atmosphère envoûtante des Pays-Bas au siècle d’or, et vous comprendrez que j’ai été complètement emportée par ce premier roman de Guinevere Glasfurd dans la lignée de La Jeune Fille à la perle, absolument conquise par cette héroïne inoubliable, et que je remets à présent en toute confiance ses mots entre vos mains. »

*Les mots entre mes mains, de Guinevere Glasfurd. Éditions Préludes, en librairie depuis le 24 août.

Invité #27. Gilles Lanier.

Gilles Lanier est un type étonnant. Un scalpel, au premier abord – on le prendrait facilement pour un professeur de boxe ou un quinzième dan (jûgodan) au karaté, mais dès qu’il sourit, tout change. On a juste envie de sourire avec lui. On devine la bienveillance, son envie de partager, de faire découvrir.
Le jour de son bac, il a filé à Londres pour assister à un concert des Clash et il en a tiré une formidable philosophie de vie : La culture est en toute chose. Cette vérité ne le quittera plus jamais. Il devient conseiller de François Guérif chez Rivages/Noir, il approche les Ellroy, Lehane, Peace (il y a pire comme fréquentations), puis déboule à la Fnac comme responsable marketing disques et vidéos de tous les magasins, et là, un deuxième grand choc : « J’ai réalisé que l’hyperchoix, dans les rayons, pousse paradoxalement les clients à n’acheter que les best-sellers. Le défi est de donner aux gens des outils pour qu’’ils osent aller voir ailleurs1 ». Pas étonnant qu’il crée Vive La Culture2 en 2012 : des parcours culturels capables de tisser un lien, par exemple, entre Gravity et Le Dernier monde de Céline Minard. Et tiens, puisqu’on parle de Minard, je laisse Gilles vous en parler. Elle est son coup de cœur de cette rentrée littéraire.

Gilles Lanier, Cécile Minard. 

Rentrée littéraire 2016. « Une jeune femme fortunée, la narratrice, part vivre seule en pleine montagne dans un abri qu’elle a minutieusement conçu, sobre mais capable de résister aux éléments en colère. Sans rien savoir des raisons qui l’ont poussée à cette retraite, on sent qu’elle est là pour longtemps. On va la suivre dans son installation, dans son organisation au quotidien et dans ses longues sorties en montagne, repoussant à chaque fois les limites du territoire qu’elle explore, mais aussi celles de son corps qu’elle entraîne pour être en parfaite harmonie avec l’environnement minéral qui est le sien et qu’elle ne partage qu’avec quelques animaux. Et puis un jour, elle découvre qu’elle n’est peut être pas seule.
Le Grand Jeu3, de Céline Minard (prix Livre Inter 2014 avec Faillir être flingué) est un roman de la description (des lieux, des objets, des paysages, des sensations), mais aussi un conte philosophique à l’écriture sans artifice qui parle de la solitude et du corps, comme s’il fallait replonger dans la solitude et repasser par la maîtrise complète du corps pour comprendre la place qui est la nôtre parmi les hommes et les événements qui nous frappent. Comme si un trop plein de connexions finissaient par nous embrouiller l’esprit et qu’il fallait faire retraite pour se ressaisir, se retrouver. Mais n’est-ce pas faire fausse route ?
On retrouve, dans Le Grand Jeu, un style sans artifice, en parfaite adéquation avec son sujet, quasi minéral, ainsi que des thèmes qui sont chers à Céline Minard ; la solitude et les hallucinations vues dans Le Dernier Monde, ou ces personnages étranges, sorte de moines bouddhistes sans âge qui semble échappés d’un temple du fin fond de l’Himalaya (Bastard Battle, Faillir être flingué). Céline Minard est une styliste et une des voix les plus singulières de la littérature française de ces dix dernières années ».

1. Interview dans Clés magazine.
2.Avec Michel Jeanclaude, prochainement invité de ce blog.
3.Le Grand Jeu, Céline Minard. Éditions Rivages. Déjà en librairie.

Invitées #26. Nathalie et Erika.

Salon du Livre de Paris. Pardon, Livre Paris. (Ah, le marketing à deux balles). Dimanche 20 mars 2016. La foule – même si les chiffres ont prouvé une baisse de 15% de fréquentation par rapport à l’année précédente. Beaucoup de lecteurs m’attendent (merci) et parmi eux, elles : Nathalie et Erika, blogueuses*, dévoreuses de livres et croqueuses de vie, drôles, et d’une insolence parfaitement réjouissante. Et nous voilà à parler boutique (nos blogs), chiffons (les livres que nous aimons) et les voici écrire à quatre mains mais d’une seule voix, un livre qu’elles ont adoré toutes les deux.
Je les laisse vous présenter leur coup de cœur.

La veillée

« La veillée* * c’est une fois de plus un roman humaniste de Virginie Carton, vibrant entre ombre et lumière. Deux amis Sébastien et Marie se retrouvent lors de la mort du père de Sébastien. Ils ont été inséparables à l’adolescence, puis se sont perdus de vue. Chacun a fait sa vie, s’est marié, a eu des enfants. Cette mort leur fait prendre conscience du temps qui passe, des choix qu’ils ont fait. La question des apparences, des choix de vie, de la vieillesse, de la responsabilité à l’égard de ses parents est au centre du récit. Le ton est à la fois émouvant et drôle, comme avec l’ami anglais Harold, le récit de la vie du père de Sébastien. Les personnages réalisent qu’on ne comprend jamais totalement ses parents.
Le style est à la fois précis et efficace, léger et grave, l’auteur nous fait partager ce moment crucial dans la vie de ses personnages. La question des non dits, de l’autodestruction est aussi évoquée avec le personnage de Marie.
Ce livre est un véritable coup de cœur, les sensations à la lecture sont physique, on est souvent émue, touché par les personnages et leur entourage. Le livre m’a rappelé des êtres chers, mes anciens rêves, questionnés sur mes choix. La question de la mort, de la poursuite de ses rêves ont fait vibrer des cordes sensibles. Ce tsunami d’émotion peut se résumer ainsi : l’histoire provoque des émotions indescriptibles chez le lecteur et donne envie de refermer ce livre et pleurer. Pleurer parce qu’il fait écho à des sentiments ressentis il y a quasiment tout pile un an : la perte d’un être cher et la difficulté de réaliser, de faire son deuil. On ne s’imagine pas que la personne qu’on a toujours connue puisse avoir une vie « secrète » avant. On ne réalise pas forcément qu’avant d’être un père, une mère, un grand-père, une grand-mère… la personne qu’on vient de perdre puisse avoir été une personne différente de celle qu’on a connue, qu’elle puisse avoir eu des sentiments pour d’autres personnes, des secrets …
On ne réalise pas forcément que le temps file à ce point là et qu’avant d’avoir le temps de réaliser la fin arrive déjà. On regrette de ne pas avoir appris à mieux connaître ce membre de la famille qu’on a perdu et qu’on croyait connaître. Et on regrette de ne pas avoir été là, d’avoir laissé passer du temps qu’on aurait pu passer ensemble.
C’est ce qui arrive à Sébastien qui vivant en Italie n’a pas réalisé que son père pourrait le quitter si brusquement et qu’il n’aurait pas le temps d’arriver à ses côtés. A la fin, il ne nous reste que des regrets et des « et si … ». Il nous reste aussi des questions sur la personne qu’il/qu’elle aurait pu être. Mais on n’a pas tous la chance de rencontrer un Harold qui apporterait des réponses même si, comme Sébastien, on n’est pas prêt à les entendre. Une fois qu’un être cher est parti, il ne nous reste que des souvenirs et des regrets. Heureusement, pour Sébastien, Marie est là pour l’aider à affronter cette épreuve qui parait insurmontable. Grâce à elle, il vit différemment le deuil et la veillée. Cette nuit qui s’annonçait difficile, interminable mais grâce à Marie, elle le sera moins. Des confidences, des souvenirs … C’est un moment hors du temps pour tous les deux.
Une veillée à laquelle on ne peut pas rester insensible et qui réchauffera longtemps votre vie. Donc installez-vous confortablement et savourez cette pause hors du temps. Découvrez le talent hors pair de conteuse de Virginie Carton ».

*Retrouvez leurs brillantes chroniques sur http://eirenamg.canalblog.com pour Nathalie et sur http://pageaprespage.fr pour Erika.
**La veillée, Virginie Carton. Éditions Stock. En librairie depuis le 2 mars 2016.

Invité #25. Franck Courtès.

Franck est un excellent photographe1. À force d’observer les gens, il s’est mis à les aimer, puis il a eu envie de voir plus loin en eux, de comprendre comment ils fonctionnaient – pourquoi l’amitié, pourquoi l’amour, pourquoi parfois les chagrins. Il aurait pu, en toute logique, continuer à faire d’eux des clichés, mais de « l’intérieur » (radios, IRM, scanner), avec des appareils photographiques bien plus gros que celui qu’il portait en bandoulière, mais il a préféré utiliser les mots pour ça.
Et il est devenu un excellent écrivain2.
J’ai eu la joie de faire avec lui ce qu’on appelle « la tournée » de la rentrée littéraire de 2014, et de constater qu’il est un type aussi délicat, élégant, que ceux qu’il portraiture dans ses livres.
Franck fait mentir l’idée qu’une image vaut mille mots. Chacun de ses mots vaut mille images.
Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur. Le voici.

Franck Courtès.

« Interdire un livre, quelle meilleure publicité ? L’Attrape-cœurs3 de J.D. Salinger a reçu cette distinction, et par ce simple fait devrait éveiller votre curiosité. Il était un mauvais exemple envoyé à la jeunesse, parait-il. Je viens de le relire. C’est amusant, je l’ai lu la première fois quand j’avais l’âge du narrateur, du côté de l’enfance donc, je viens de le relire de l’autre côté, celui des pères, et j’en tire une conclusion, le jeune héros du roman m’a infiniment plus ému aujourd’hui que lorsque j’avais le même âge et le même regard que lui. Cette errance de trois jours d’un garçon exigeant, drôle et tragique dans New York est terriblement angoissante. On se demande à tout moment s’il ne va pas se faire avaler par la cruauté du monde, lui que l’élégance morale empêche de se fondre et de se diluer parmi ses contemporains. On pense à Mort à crédit de Céline, à la beauté des adolescents qui découvrent et dénoncent avec pureté et candeur ce à quoi beaucoup d’adultes se sont habitués: la vanité des faibles, la férocité des brutes.
Quelques îlots de beauté trouveront grâce aux yeux du jeune garçon : le sincérité et l’abnégation d’une religieuse, sa petite sœur, un professeur qui lui offrira cette phrase: « L’homme qui manque de maturité veut mourir noblement pour une cause. L’homme qui a atteint la maturité veut vivre humblement pour une cause. » Et bien entendu les canards du lac de Central Park… »

1. La Grande Librairie, Portraits d’Auteurs, de Franck Courtès, Préface de François Busnel. En librairie depuis le 6 octobre 2012.
2. Autorisation de pratiquer la course à pied et autres échappées, (nouvelles, janvier 2013), Toute ressemblance avec le père (roman, août 2014) et Sur une majeure partie de la France (roman, janvier 2016), tous trois publiés chez Lattès.
3. L’Attrape-coeurs, de J.D.Salinger. Éditions Pocket (entre autres).

Invité #24. Philippe Lafitte.

C’est sa tignasse à la Warhol qu’on remarque le plus – c’est peut-être d’ailleurs ce qui lui a inspiré son très beau roman Vies d’Andy,* en 2010.
Mais avant cela, j’avais eu la chance de pouvoir l’engager comme directeur artistique, en 2001, dans une grosse agence où il a, entre autres, conçu une campagne avec un cadavre dans les rues de Paris pour sensibiliser au Sida. Un vrai rigolo. Puis, entre deux campagnes, pendant les heures de bureau, il fermait sa porte et personne ne savait ce qu’il foutait. Et le voilà, un beau matin, qui débarque dans mon bureau avec un livre d’une grande beauté, Mille Amertumes, son premier roman. Suivront d’autres formidables pubs mais surtout d’autres épatants bouquins, jusqu’au plus récent, Belleville Shangaï Express, (Grasset, 2015). Philippe touche à tout avec un très grand talent : pub, littérature, scénarios (eh, les producteurs, vous feriez bien de vous bouger un peu), et s’offre le luxe de garder du temps pour découvrir les autres.
Ce qui en fait un type presque parfait.
Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur. Le voici.

Philippe Lafitte

« Laure Mi Hyun Croset est une écrivaine suisse d’origine coréenne mais ce qui la définit peut-être plus encore, c’est son amour inconditionnel de la langue française. Polaroïds1 est son deuxième opus, même si nous apprendrons qu’il s’agit de son premier texte envisagé pour parution ; qu’elle l’a différé en faisant paraître un an auparavant Les velléitaires2, recueil de nouvelles au style déjà maîtrisé, qui annonce la couleur et le projet « vertigineux et intime » qu’elle s’est fixée : donner un sens à sa vie en se vouant corps et âme à la littérature. Un bon programme d’écrivain.
Polaroïds est une autofiction sous forme d’instantanés, et l’on se dit que l’on va pouvoir picorer d’un paragraphe à l’autre, au grès de sa curiosité. Seulement voilà, dès le préambule, on est happé par cette écriture à la précision délicatement mordante, et par le prisme que Laure Mi Hyun Croset a choisi, avec lucidité et une belle dose de courage : celui de ses propres hontes (ce qu’elle appelle sans concession ses névroses dès l’incipit) et qui, curieusement, font écho aux nôtres. Quand le personnel atteint l’universel, on sait que quelque chose est en train d’advenir. Mélange de pudeur et d’audace, d’ironie et de fraîcheur, Polaroïds est un vrai bonheur de lecture, un bonheur troublant puisqu’il nous promène sur le fil d’une intimité qui ne cède en rien au voyeurisme, écueil toujours possible de l’autofiction.
Depuis, l’écrivaine genevoise amoureuse de la culture française a fait du chemin. Un récit en 2014 (On ne dit pas « Je »3, éditions BSN presse), un quatrième opus attendu en 2016 chez le même éditeur, elle prépare actuellement un roman sur un célèbre tueur en série français. »

1. Polaroïds. Éditions Luce Wilquin 2011. Prix Ève de l’Académie romande 2012.
2. Les velléitaires. Éditions Luce Wilquin 2010.
3. On ne dit pas « Je ». Éditions BSN Press.
*Vies d’Andy, de Philippe Lafitte. Éditions du Serpent à Plumes. Mille Amertumes, Un monde parfait et Étranger au paradis sont publiés chez Buchet/Chastel.

Invité #23. Frédéric Launay.

Je vous avais déjà parlé de Frédéric il y a quelques semaines, à l’occasion de la lecture d’une des ses épatantes nouvelles. Le revoilà invité dans ce blog parce qu’il m’a semblé qu’avec sa longue et élégante silhouette, ses jambes d’arpenteur, son regard doux sur le monde, son rôle de passeur de livres, de partageur d’émotions – parce qu’il pratique son métier de journaliste et d’animateur d’une façon très sincère, il m’a semblé qu’il était celui qui nous emmènerait avec allégresse de cette année noire à celle de l’espoir (j’espère).
Il nous fait le cadeau de l’un de ses gros coups de cœur des dernières années – à lire en ces temps de trêve des confiseurs (dit-on). Bonne fin d’année à tous.

Launay Orsenna

« Un amour de ma vie.
Il existe deux façons, pour un gentilhomme, de se ruiner. De façon élégante, pour une femme. De façon certaine, en créant un jardin. En choisissant d’être paysagiste (et donc, de construire le jardin des autres) et en optant pour la fidélité, Gabriel Orsenna, le héros de Longtemps*, pense avoir pris une assurance contre ces ruines de l’âme que sont les passions.
Seulement voilà, le 1er janvier 1965, alors qu’il s’est réfugié au Jardin des Plantes, le hasard, qui est parfois joueur, le fait se diriger vers la galerie de l’évolution. Là, Élisabeth, l’amour de sa vie – ce qu’il ignore encore – se promène avec ses deux enfants au milieu d’une arche échouée.
Il croque la pomme si vite qu’il en oublie son serment de demeurer loin des folies amoureuses si souvent tragiques. Et Élisabeth repart, avec ses enfants, rejoindre un mari qui l’attend.
Cela aurait pu durer moins que ne durent les roses. Mais, Gabriel, fils de Gabriel et petit-fils de Gabriel – bon sang ne saurait trahir – qui avait tout fait pour lutter contre l’atavisme récurrent de ses glorieux ancêtres, infatigables soupirants, se retrouve embarqué dans un amour impossible. D’autant plus impossible que durable. Long, comme le sont les voyages qui vous transforment. Riche, comme l’est la vie, lorsque l’on adore.
Il y a dans le meilleur roman d’Erik Orsenna, tout ce qu’il faut savoir sur les ruptures définitives qui durent un week-end, sur ce qu’est l’attente effroyable devant un téléphone silencieux, la botanique impertinente, les étreintes vives et infinies, sur ce qu’est une passion, lorsqu’on ne craint pas de l’observer doucement. Lentement. Longuement.
De Séville à Gand, Gabriel et Élisabeth vont s’aimer, malgré tout. Trente-cinq ans. Construisant de secondes, de minutes, d’heures, de jours volés, une histoire que la géographie regardera avec envie. Dans cette quatrième dimension, ni la morale, ni les bonnes mœurs ne les atteindront. Le temps, presque éternel, fera de ces amants des héros. L’écrivain enthousiaste se charge, lui, de leur légende. Lisez Longtemps, cela passe si vite, un sentiment… ».

*Longtemps, d’Erik Orsenna (Pas encore de l’Académie Française lors de la parution du livre), 463 pages. Éditions Fayard et Livre de Poche.

Invitée #22. Mireille Calmel.

Ce qu’il y a de bien avec l’amitié, c’est qu’en général, ça dure. Depuis notre rencontre en 2013 à Nice sur le Cours Saleya, Mireille et moi nous croisons toujours avec bonheur, papotons comme deux copines qui font les soldes et surtout, adorons partager nos coups de cœur. Alors il était tout à fait normal qu’elle revienne à cette table d’invités pour nous parler, avec souffle, d’un livre qui l’a transportée : le nouveau roman de la très douée fille de Frédérique Hébrard et Louis Velle, mais si, souvenez-vous, la Princesse de Kurlande.
Et puis, en ce jour de second tour des régionales, de parole politique nullissime et de débats de caniveaux, un bon livre peut sauver.

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« Les nuages, ce sont ceux qui embrument le cœur d’Alex, cette jeune cascadeuse qui ne parvient pas à oublier la mort dramatique de sa sœur jumelle, une étoile montante du cinéma.
Les nuages, ce sont aussi ceux qui cernent cette ferme des Cévennes dans lequel Alex cherche un refuge à sa détresse, dans lequel elle s’invente une nouvelle vie, une nouvelle identité loin des projecteurs et des médias.
Résumer un livre… Une de mes amies, cette illustre romancière qu’est Françoise Dorin, a répondu un jour à un lecteur exigeant :
« Un livre ne se résume pas, il se respire ».
C’est ce que j’ai fait.
Aux côtés d’Alex, j’ai avancé d’un pas dans ses nuages. J’ai découvert le rythme des Cévennes, semblable aux courbes d’un cardiogramme. Ma poitrine s’est soulevée à chaque inspiration pour refuser la mort lente du désespoir et de la culpabilité. Grâce à cette radio locale qu’elle s’est mise à animer, j’ai affronté les habitants du village, accepté d’être apprivoisée par certains, terrifiée par d’autres. J’ai déterré des secrets, affronté leurs dangers. Et puis j’ai rencontré cet homme qui travaille à Observatoire météo, au sommet du mont Aigoual. Je me suis sentie vibrer d’un amour naissant, d’une confiance à réinventer.
Oui, Françoise Dorin a raison. Un livre se respire quand il est souffle. Et quel souffle ! J’ai été l’otage des démons d’Alex, des éléments déchainés, des rires étouffés, des caresses timides. J’ai été son ombre pour mieux me réapproprier sa lumière. Pour autant, peut-on renaître d’un mensonge ?
C’est à l’heure où Alex fut confrontée au sien que j’ai véritablement pris la mesure du talent de Catherine Velle à crayonner la substance des êtres, de la nature et de la vérité qui dort en chacun de nous.
L’académie Cévenole ne s’y est pas trompée ce 6 novembre 2015 en lui remettant son fameux trophée, « Le cabri d’or ».Ce livre est plus qu’une réussite littéraire. Il est.
Ne le manquez pas ».

*Un pas dans les nuages, de Catherine Velle. Éditions Anne Carrière. En librairie depuis le 28 mai 2015.
Et toujours Aliénor, Un dernier baiser avant le silence, de Mireille Calmel.