Archive | Invités.

Invitée #40. Fabienne Legrand.

Il y a des femmes qui portent bien leur désinvolture. D’autres leur petite robe noire. Fabienne, c’est son nom. Elle le porte à merveille. De là-haut, elle voit le monde bien au-delà de ce qu’on en voit. Elle aperçoit, bien avant tout le monde, tout ce qui nous attend. Les conneries. Les jolies choses. Les tics des uns. Les tocs des autres. Et c’est avec ce regard de drôle de sentinelle drôle qu’elle a croqué les petites manies du Cap-Ferret dans un album devenu un classique*. Qu’elle a fait le portrait de ses deux amours, « son sac et Paris », dans un autre album d’anthologie*. Et qu’elle s’apprête à publier* un récit bouleversant (qui rime avec hilarant). Et hilarant (qui rime avec bouleversant). Mais chut. Fabienne, c’est le grand talent et le grand cœur réunis. Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur. Le voici. (En plus, elle nous offre un dessin, quelle chance !).

« Je ne peux pas citer beaucoup de livres, en dehors de bandes dessinées, qui m’ont fait autant me gondoler de rire. Pas étonnant que « Le discours** » soit l’ouvrage d’un auteur de BD qui publie sous le nom de Fabcaro. J’ai fait la connaissance de Fabrice Caro en signature au Salon de Toulon. Derrière ce garçon discret au regard dans lequel frisouille beaucoup de malice, je savais qu’il y avait un très talentueux auteur de BD. Je m’étais gondolée aux lectures de « Zaïe, Zaïe, Zaïe », « Moins qu’hier, plus que demain », plus récemment « Open bar », me régalant de son univers déjanté et absurde.
J’ai découvert alors qu’il avait aussi commis un roman tout aussi délirant et hilarant que ses albums.
Le discours est une sorte de huis clos. Lors d’un dîner familial, Adrien se voit demander par sa sœur de rédiger un discours pour son futur mariage, sauf que ce qui occupe entièrement son cerveau à ce moment-là c’est ce SMS vide de sens envoyé un peu plus tôt, à Sonia, la femme qu’il aime. Or celle-ci a manifesté le « besoin d’une pause » dans leur relation, trente-huit jours auparavant. Juste avant le repas, Adrien a brisé cette trêve par un SMS ridicule qui depuis reste sans réponse.
C’est le début d’un monologue intérieur le temps du dîner où un Adrien dépressif parfois cynique, qui performe dans la lose, se décrivant paresseux et lâche, tente d’élaborer dans sa tête un discours qui tourne à l’absurde où se mêlent ses sentiments pour Sonia, sa position de raté et d’incompris dans sa famille, ses déceptions de la vie en général, son itinéraire de désabusé dans une vie remplie de malentendus. Ça se joue comme une pièce de théâtre, dans l’unité de lieu de la salle à manger des parents. On ne lâche pas ce livre, l’écriture de Caro est simple, fluide, incisive. Une observation remarquablement fine des comportements dans leur errances, lâchetés, passivité, névroses, ratissant les travers de la famille, de l’amour. Les humains, quoi. Ça parle de chacun de nous dans ces situations cocasses de lose absolue.
En cela, c’est hilarant, impitoyable, infiniment mélancolique et touchant. »

* Les livres de Fabienne sont publiés au Cherche-Midi. Tout est là.
**Le Discours, de Fabrice Caro (Fabcaro en BD). Éditions Gallimard, collection Sygne. En librairie depuis le 4 octobre 2018

Invité #39. Dominique Monnoyeur.

Au salon du livre de Villeneuve-sur-Lot que j’ai eu la joie de présider il y a quelques mois, je m’attendais à rencontrer un directeur des affaires culturelles comme on en imagine chez Marcel Aymé ou Claude Chabrol – petit fonctionnaire rabougri, artiste frustré, les doigts jaunis, le velours râpé, pérorant sur la misère culturelle en province –, eh bien pas du tout. Dominique est l’un des hommes les plus passionnants et les plus passionnés qui soit de littérature. Il parle des livres comme si sa vie en dépendait. Il portraitise les auteurs comme s’il était leur intime. Il donne envie des mots et des envies de mots. Il les fait s’envoler jusqu’au cœur des autres. Et comme je suis convaincu qu’on ne peut aimer les livres que si on aime le monde, je crois que Dominique est un immense amoureux de la vie. Magnifique rencontre, merci la vie, comme disait Blier fils.
Je lui ai demandé  de nous présenter l’un de ses coups de cœurs. Le voici.

« Un journal tenu à compter du lendemain de la mort de la mère du philosophe. Une heure de lecture en intimité avec Barthes. Un texte post-mortem dont l’édition ne sera validée qu’après la disparition de son auteur. Une apnée dans le deuil, le chagrin, la mort intime de la mère et celle, universelle, de nos parents. Le mystère de la littérature et de ses maîtres qui tient dans la rencontre de l’unique avec le tumulte du monde. Un jour-le-jour ciselé, une épure d’économie de mots qui nous bouleverse d’autant. Comme ce « 15 septembre 1979 : il y a des matinées si tristes… » ou encore ce « 11 janvier 1979 : …douleur de ne jamais plus poser mes lèvres sur ses joues fraîches et ridées ». On suit ainsi la fin du fils dans la mort de la mère proustienne, omnipotente. D’aucun y verront entre les premières lignes l’aveu public d’une homosexualité jamais révélée du vivant de la matrone : « 26 octobre 1977 : Première nuit de noces. Mais première nuit de deuil ?« . Et quelques pincées de provocation inces-tueuses tant qu’on y est. Quelle importance ?
En vérité, il faut suivre ce dédale de perdition comme on se noie avec les chœurs du Lamento d’Arianna ou de la mort de Didon. Se laisser emporter dans cet écho moderne d’un Lacrimosa dont on se souvient des vers fondateurs : « Le cœur broyé comme la cendre, prends soin de mes derniers moments ». Et se taire à l’éloquence de Barthes : « Je ne veux rien d’autre qu’habiter mon chagrin. » C’est quand le nôtre nous saisit que nous mesurons l’importance de la littérature. »

*Journal de deuil, de Roland Barthes. Éditions du Seuil/Imec, coll « Fictions & Cie », 2009. Puis ré-éditié chez Points en 2012.

Invité #38. Thierry Bisch.

J’ai rencontré Thierry l’’été dernier, à Soulac en Gironde, chez un ami qui venait d’y acheter une maison. Une rencontre comme seul l’été en a la magie – par la grâce du rosé bien frais, des poissons parfaitement grillés, des tomates au goût de tomates, des rires sincères qui ne s’éteignent qu’au cœur de la nuit. J’ai découvert un peintre important, un lecteur passionné, un authentique amoureux de l’autre. En somme quelqu’un de rare. C’est lui qui m’a envoyé ce manuscrit « en aveugle » (l’anecdote est ici). Lui qui m’a parlé de cette Terre qu’on détruit. Lui qui a renforcé ma conviction que l’art a un rôle de trublion. Qu’il ne nous reste plus que  la peinture, les mots, la musique pour changer le regard sur les choses, et quelques vieilles bécanes anglaises pour nous emporter loin de tout.
Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur. Le voici.

« J’ai lu beaucoup d’autres livres depuis ce choc en 2015, mais aucun d’eux n’a changé ma vie aussi profondément que ne l’a fait La 6ème extinction* d’Elizabeth Kolbert. Je savais que la situation était grave, je découvrais que c’était encore bien pire que ce que j’imaginais. Une extinction de masse, là, sous nos yeux incrédules ! La dernière en date, c’était celle des dinosaures il y a 65 millions d’années… Vous avez déjà essayé de vous représenter mentalement 65 millions d’années ? Alors voyons, Jésus c’était il y a 2000 ans, on peut en rajouter encore 4000 pour les plus anciennes civilisations, sumérienne, égyptienne, etc. On est mentalement rendus déjà très loin mais ça ne fait toujours que 6000 ans, une petite goutte dans l’océan de 65 millions…
Elizabeth Kolbert est journaliste au New Yorker. Une journaliste ça enquête, alors elle prend son sac à dos, ses carnets de notes et s’envole pour le Panama sur les traces d’Atelopus zeteki.
Elle rejoint sur place une équipe de scientifiques qui observent la disparition de l’emblème du pays, la grenouille dorée du Panama, Atelopus zeteki donc. Nous la suivons pas à pas, bottes aux pieds, machette à la main, dans la forêt primaire infestée de moustiques et autres créatures au venin mortel. Atelopus zeteki ! Le nom évoque une civilisation perdue, un temple quelque part au fond d’une jungle inextricable que personne n’a jamais réussi à atteindre, pas même Indi Jones…
Pourquoi les populations de cet amphibien emblématique se sont-elles effondrées en quelques années au point qu’il n’en reste quasiment plus que dans des fermes de conservation ? Les hypothèses défilent, l’enquête très rigoureuse progresse et nous découvrons que cette disparition ne doit rien au hasard, sa cause est anthropique, elle est directement liée à l’inexorable expansion d’homo sapiens. Nous.
Elizabeth va parcourir le monde pendant 5 ans du Groenland à l’Australie pour accompagner des scientifiques de terrain qui étudient partout l’effondrement de la faune et de la flore et consignera cette aventure dans ce livre qui obtint le prestigieux Pulitzer en 2015.
La 6ème extinction se lit comme un roman. Il contient tous les ingrédients habituels qui rendent sa lecture exaltante : personnages charismatiques et attachants, suspense, humour, rebondissement, découvertes stupéfiantes… Et c’est une histoire terrifiante ! Chapitre après chapitre nous entrevoyons une terrible réalité qui finit par nous exploser en pleine poire : Nous courrons à notre perte, sapiens n’est qu’une petite espèce de mammifère parmi les autres et il n’y a aucune raison qu’il soit épargné, qu’il échappe à cette extinction de masse.
Depuis presque 20 ans je peins des animaux. En 2008 je commence à être très préoccupé par la menace qui pèse sur mes sujets, je les vois disparaître sous mes yeux. Je me rapproche alors d’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) pour voir si on ne pourrait pas, ensemble, faire quelque chose pour sensibiliser les populations à ce problème très grave. Eux avec leurs expertises scientifiques, moi avec mes peintures. Mon projet s’appelle « Delete ? ». En Français « Supprimer ? »
Il faudra attendre 2016 pour que la première exposition/événement « Delete ? » voit le jour à Monaco en partenariat avec la Fondation Prince Albert II. La véritable impulsion, je l’aie eue en lisant La sixième extinction d’Elizabeth Kolbert. En reposant le livre, le premier sujet que j’ai peint pour cette série fut Atelopus zeteki. »

*La Sixième Extinction d’Elizabeth Kolbert. La Librairie Vuibert (2015). Le Livre de Poche (2017). Prix Pulitzer 2015.

Invité #37. Michel Persitz.

J’ai connu Michel, en fait je ne l’ai surtout pas connu, lorsqu’il faisait de la publicité. Je le savais alors excellent rédacteur. Il est devenu un directeur de création exigeant puis un réalisateur doué (sa première réalisation, « Boogie Man » pour Pioneer, obtiendra un Lion d’Or en 1984) et enfin un type viré, comme on l’a tous été dans ce métier. Je lui ai succédé à son poste en 1989 et c’est ainsi que nous ne nous sommes jamais croisés. C’est arrivé 29 ans plus tard lorsqu’un ami m’a envoyé un manuscrit « en aveugle » – il est écrit par quelqu’un que tu connais, m’a-t-il expliqué, mais comme je ne sais pas quelle relation vous avez, je ne te donne pas son nom pour ne pas influencer ta lecture. J’ai été émerveillé et bouleversé par le texte, et je ne sais pas pourquoi, quand j’ai appris que Michel en était l’auteur, cela m’a rendu heureux – revanche de types virés, peut-être. Alors j’ai tout fait pour que cette merveille existe et elle existera dès le 9 octobre, éditée par Lattès, et aura pour titre Juif de Personne. En attendant que vous la découvriez, je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur. Le voici.

« J’ai lu trop de romans américains.
Les romans américains, les séries américaines, les  films américains, la musique américaine, se répandent généreusement sur la planète et poussent à une paresseuse addiction. J’ai réalisé un jour avec quelle facilité je retournais machinalement boire à la même fontaine sans faire l’effort de découvrir d’autres sources.
Ce jour-là, j’ai lâché le dernier John Irving que j’avais entre les mains –Sorry John, nothing personal ! -, j’ai fait demi-tour pour choisir un auteur contemporain russe dont je n’avais rien lu. Il y a du choix, ils sont nombreux et ils ont beaucoup de choses intéressantes à nous dire. Leur monde est un autre monde. Leur culture est une autre culture. Leurs histoires racontent d’autres histoires.
Un romancier et un livre exceptionnels m’ont attrapé, ébloui, secoué, enivré, fait fondre, mais aussi haleter et trembler. L’auteur s’appelle Vladimir Sorokine. Le livre, sans doute son chef d’œuvre, s’intitule Roman*, du nom du personnage principal. Mais « Roman » signifie également roman, en russe. Sorokine n’est pas seulement « l’enfant terrible » de la littérature russe, il est aussi un virtuose diabolique. Roman vous emporte à bride abattue dans une somptueuse Russie légendaire, villages  perdus et forêts profondes, promenades aux champignons, chevaux, calèches, isbas, moujiks, l’instituteur, le docteur, vodka glacée et bains de vapeur, bottes de cuir, robes colorées, samovars, vastes familles, lustres, bougies et fêtes étourdissantes…
Tout cela est enlevé comme dans les plus belles pages de Tourgueniev, Pouchkine, Tchekhov et Tolstoï, que Sorokine pastiche tous avec malice et à merveille. Il vous submerge d’émotions diverses dans le plus puissant, le plus fabuleux, le plus sauvage des romans d’amour russes.
On se croit dans la Russie de la fin du XIXe siècle, mais peu à peu la belle mécanique se dérègle dans ce vertigineux roman fou. Tout s’emballe, même la langue merveilleuse déraille comme un train tombe d’un pont dans la nuit.  Ce ne sont ni le beau et fringant Roman, – attention, ce jeune avocat moscovite est capable de tuer un loup avec son couteau-, ni la belle Zoïa, ni l’énigmatique Tatiana, les véritables héros du livre, mais le redoutable côté obscur de la troublante « âme slave ». Dans les dernières pages de ce roman inoubliable, c’est l’ours russe d’aujourd’hui que Sorokine fixe dans le blanc des yeux. »

*Roman. Vladimir Sorokine. Magnifiquement traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard. 608 pages. Zéro déchet. Paru en 2010 chez Verdier. 29 €. C’est cher, mais on ne regrette pas le voyage. Mon exemplaire n’est pas à vendre.

Invitée #36. Sophie de Baere.

Il semblerait que Nice soit propice aux belles rencontres. Après Mireille Calmel en 2013 et Laurence Tardieu cette année, c’est l’an dernier que j’ai rencontré Sophie de Baere. Elle était assise à côté de moi et présentait son premier roman, La Dérobée, une sorte de diamant noir, pas entièrement poli, et c’est justement dans ces zones rêches qu’il était pour moi le plus beau. Pour la remercier de ce bijou, je l’ai invitée à rejoindre une belle Maison pour son second texte dont je peux d’ores et déjà vous annoncer, pour en avoir lu une version, qu’il sera « détonnant » (sortie début 2020). En attendant sa nouvelle pépite, je lui ai demandé de partager l’un de ses coups de cœur. Le voici.

Comment était-ce possible ? N’avais-je vraiment jamais rien lu de Gaëlle Josse ?  Aurélie, mon excellente libraire de Cagnes-sur-Mer, n’en croyait pas ses oreilles. Qu’à cela ne tienne, certaine que sa découverte allait me ravir, elle me confia Une longue impatience*. Et … ce fut bien plus qu’un ravissement. Je me trouvai happée.
Il faut toujours écouter sa libraire.
Un village breton des années 50.  Comme souvent, Etienne cogne son beau-fils mais ce soir-là, c’est la fois de trop. L’adolescent fugue et Anne, sa mère, se met à sa recherche. L’espoir cède vite la place au ressentiment envers l’époux puis à la froide et inextinguible solitude.
Au fil des pages, les mots à la fois légers et ciselés de Gaëlle Josse emportent. Ils disent l’attente, en décrivent les reliefs. Pour finalement n’en laisser que le noyau brut.
Mais ce livre n’est pas que cela. Il m’a fait traverser, tour à tour, les meurtrissures de l’enfance, l’horreur de la guerre, la misère, la culpabilité. Il m’a imprégnée de cette volonté de rester digne, du désir de survie et, par-dessus tout, de cet amour maternel que le silence d’un fils fait résonner d’une indicible douleur.
Un style élégant, raffiné. Un ton dénué de pathos et pourtant une émotion qui se prolonge bien au-delà des 191 pages tournées avec avidité. Subtil mélange de puissance et d’infinie délicatesse, ce livre est un très, très beau portrait de femme. Il fait partie de ces rares textes qui portent le singulier et l’universel à leurs paroxysmes.
Longtemps après sa lecture, je suis restée avec Anne. Juste à côté de ses errements. Au plus proche de ses secrètes écorchures. Ce roman a accompagné mes derniers mois, les a colorés de ses embruns et de sa poésie dentelée. Il a enchanté mon âme de lectrice et mis à vif mes entrailles de mère.  
Je vais bientôt retourner à Cagnes-sur-Mer. Il faut que je fasse des provisions. Je suis déjà en retard de six Josse.
« Car toujours les mères courent, courent et s’inquiètent, de tout (…)
Elles s’inquiètent dans leur cœur pendant qu’elles accomplissent tout ce que le quotidien réclame, exige, et ne cède jamais. Elles se hâtent et se démultiplient présentes à tout, à tous, tandis qu’une voix intérieure qu’elles tentent de tenir à distance, de museler, leur souffle que jamais elles ne cesseront de se tourmenter pour l’enfant un jour sorti de leur flanc. »
« Je sais pourtant que c’est ce qu’on appelle la vie, dévorer ceux qui sont plus faibles que nous, s’en nourrir pour se donner de la force, c’est ainsi depuis la nuit des temps »
Merci, cher Grégoire, de m’avoir invitée à écrire quelques-unes de mes modestes impressions sur ce grand roman.

*Une longue impatience, de Gaëlle Josse. Éditions Notabilia. En librairie depuis le 4 janvier 2018. Prix du Public du Salon du livre de Genève 2018.

Invitée #35. Laurence Tardieu.

Salon du livre de Nice, début juin 2019. A l’heure du déjeuner, nous nous retrouvons dans un restaurant sur la plage. Il y a de longues tables, face à la mer. Chacun s’installe où il veut. Soudain, j’entends une voix que je ne connais pas. Douce. Presque délicate. Je regarde de quel visage elle vient et il me semble le reconnaître alors que je ne le connais pas. Nous nous présentons, échangeons nos prénoms et je devine que c’est elle. Elle ressemble à ses livres*. Elle en incarne la beauté grave. Et quand elle sourit, ce sont tous les livres qu’elle semble faire danser. Elle est rare. Et furieusement douée. Je suis extrêmement heureux qu’elle ait accepté de nous confier l’un de ses coups de cœur. Merci Laurence.

Ah ! Comme je suis reconnaissante à Grégoire Delacourt de me donner un espace pour parler de ce livre**, dire à quel point sa lecture a provoqué un tremblement intérieur en moi, qui depuis ne m’a jamais quittée. Et ils sont rares, ces textes qui, une fois lus, ne nous quittent plus, demeurant comme des puits de lumière au-dedans de nous, des pulsations de vie, des espaces imaginaires auxquels nous pouvons revenir nous amarrer et reprendre notre souffle, retrouver du sens, nous souvenir de la joie. Alors, voilà. Pas envie de vous raconter l’histoire. Vous dire simplement que ça commence avec le monologue intérieur d’une vieille femme qui vit ses derniers jours et se demande comment, à présent qu’elle est si faible, elle pourrait atteindre la fenêtre de sa chambre, c’est traversé tout du long par l’image poignante d’un lac près d’un kibboutz, lac qui aujourd’hui n’existe plus et a marqué à jamais une enfance, la vieille femme a deux enfants, un garçon et une fille, qu’elle n’a jamais su aimer de la même façon et c’est obsédant de questionnements sur la famille, sur l’amour filial, la difficulté à aimer, l’usure du quotidien, l’appel du vertige, enfin ça s’achève sur une des plus belles scènes que j’ai jamais lues, qui a changé quelque chose en moi dans mon rapport au monde, aux autres, à l’enfance, à la liberté, et qui me hante encore, scène que je ne vous raconterai pas mais qui parle d’adoption, qui raconte un sursaut de vie envers et contre tout – le tout porté par une langue lyrique somptueuse, affutée et ample, une langue qui fait entendre le souffle des vies de chacun des personnages, et qui est à ce point juste qu’elle fait aussi – et c’est bien la puissance de la littérature, non ? – entendre le souffle de nos vies à chacun. Oui, je dis bien : le souffle de nos vies. Ce qui bat en nous, là, en secret, qu’on soit homme, femme ou enfant – qu’on soit simplement vivant. Lisez ce texte, oh lisez ce texte, que je porte encore dans mon cœur, dans mon corps.

*Dernier livre paru : Nous aurons été vivants, aux éditions Stock. En librairie depuis le 2 février 2019.
**Ce qui reste de nos vies, de Zeruya Shalev. Éditions Gallimard, « Du monde entier ». Sorti le 4 septembre 2014

Invitée #34. Laurence Gilardi (5/5).

Sophie DivryRentrée Littéraire 2018. Trois fois la fin du monde, de Sophie Dirvry. Éditions Noir sur Blanc. À la Rose des vents et dans toutes les bonnes librairies depuis le 23 août 2018.
C’était le dernier des cinq coups de cœur de la rentrée de mon adorable et généreuse trente-quatrième invitée.
Merci Laurence !

Invitée #34. Laurence Gilardi (4/5).

laurent SeyerRentrée littéraire 2018. Les poteaux étaient carrés de Laurent Seyer. Éditions Finitude. À la librairies de Laurence à Dreux depuis le 23 août 2018 .Sélectionné pour le Grand Prix Sport & Littérature, pour le Prix des lecteurs (Escale du livre) et le Prix du premier roman de la librairie l’Esprit Large.