Archive | Invités.

Invité #32. Frank Andriat.

Il me semble que je connais Frank depuis toujours. Ce qui est évidemment faux puisque je suis un jeune écrivain et lui un éternel jeune homme doublé d’un vieil écrivain. Nous nous sommes connus par nos textes et les mots ont fait le reste. Avec 85 livres (tous genres confondus) derrière lui, son enthousiasme intact et son indiscutable talent me donnent l’impression qu’il se jette dans chacun de ses livres comme dans un premier roman, avec cette foi émerveillée, son besoin grandiose de partager l’amitié, la chaleur humaine, tant d’amour au travers de ses personnages. Frank sait mieux que quiconque qu’un livre peut changer une vie et comme il est l’homme le plus altruiste que je connaisse, il écrit aussi pour agrandir la vie de ceux qui sont à l’étroit. Respect, l’ami.
Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur, le voici.

Frank Andriat Invité

« ÉCRIRE, C’EST S’ARRÊTER, écouter le silence, se laisser émouvoir par la vie, lâcher prise, s’abandonner. Il existe beaucoup trop de livres bavards. Ceux qui vont à l’essentiel sont d’autant plus précieux : Monsieur Origami* de Jean-Marc Ceci en fait partie. Un premier roman. Un livre qui, depuis sa parution en septembre 2016, connaît un destin solaire : trois prix littéraires** et surtout des milliers de lecteurs ravis.
Un livre qui nous offre de nous déplier, de respirer, d’aller à l’essentiel. Un roman qui nous invite à fréquenter nos ombres et notre clarté. Kurogiku nous conduit du Japon en Toscane : il y rencontre Casparo et Elsa. Il y rencontre le silence qui lui permet d’ouvrir un dialogue avec lui-même et avec cette vie qui le dépasse. Monsieur Origami n’est pas un livre tapageur qui envahit : ce roman sobre, délicat, avançant sur un fil, accompagne son lecteur, va à sa rencontre sur la pointe des pieds.
Lorsque j’ai lu Monsieur Origami, le temps s’est figé. Les mots de Jean-Marc Ceci m’ont conduit vers la plénitude. Le roman et moi, nous nous sommes tus ensemble. Comme on peut le faire avec un véritable ami. Il m’a offert une autre vision du temps : plutôt que de le mesurer et d’en devenir l’esclave, je me suis mis à le contempler. J’ai respiré le parfum tranquille des mots en suspens. Comme Kurogiku qui tente de comprendre comment le monde est plié. Et comment, après qu’on l’a déplié, il n’est pas chiffonné.
Il y a des livres qui indisposent tant leur auteur est imbu de lui-même et de sa froide intelligence, d’autres qui irritent gentiment parce que leur auteur se noie dans le flot de mots qu’il engendre. Monsieur Origami est un livre qui enchante. Il vient du cœur, il est écrit comme une respiration paisible et il célèbre la vie dans son immobilité silencieuse. Sans effets de manches, il conduit à l’humain. Il nous dépouille du brouhaha et nous habille de légèreté.
J’aime les livres (et les auteurs) généreux. Ceux qui sèment et qui permettent de grandir. Ceux qui prennent soin de leurs lecteurs en les menant vers la lumière, sans pour cela nier les ombres. Les livres qui posent les bonnes questions : À quoi sert-il d’avoir si être nous manque ? nous demande Ceci en nous laissant le choix de la réponse.
Monsieur Origami réussit un pari merveilleux : celles et ceux qui le lisent inventent, en le découvrant, d’autres livres, ceux que l’on peut créer en pliant mille et une fois les mots de Jean-Marc Ceci. Comme lorsqu’on fait un origami. C’est du grand art. Celui de la paix et de l’harmonie. »

*Monsieur Origami de Jean-Marc Ceci, Éditions Gallimard. En librairie depuis le 25 août 2016.
**Prix « Jeune Mousquetaire » de Nogaro 2017. Prix Edmée de La Rochefoucauld 2017. Prix Murat 2017 Un roman français pour l’Italie.

Invitée #31. Dominique Cozette.

J’ai toujours été impressionné par les personnes qui créent du langage. Dominique Cozette en fait partie. Un jour, presque par hasard (c’est toujours presque par hasard qu’on fait avancer le monde) elle a inventé la campagne Omo avec les singes, mais surtout le langage desdits singes. Souvenez-vous. Omo Micro, touti rikiki maousse costo. Crapoto basta fuit ! (…). Et la marque, en perdition, revint en tête des ventes. J’ai eu la chance de travailler et de rire pendant quatre ans avec Dominique dans une agence de pub. Mais derrière la formidable rédactrice, quel bonheur d’avoir découvert (elle ne crâne pas) un très bel écrivain*, une parolière épatante, une artiste émouvante et une blogueuse hors pair. Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses derniers coups de cœur. Le voici.

Domoinique Cozette

UNE SACRÉE DARONNNE ! La daronne** est le titre du tout dernier livre d’Hannelore Cayre, avocate pénaliste de profession mais aussi écrivaine, donc, et réalisatrice de son premier bouquin Commis d’office. C’est une nana cash, drôle, cinglante,  qui écrit dru et ce polar est formidable. Parce que ça pourrait n’être que le roman de sa vie, et ça serait déjà formidable. Faut voir ce qu’elle a vécu avec un père dans les « affaires » internationales, du blé qui coulait à flot, une maison quand même pourrie mais avec un esclave qui ramassait les robes que sa mère laissait tomber par terre, des vacances dans les palaces où monsieur était traité comme le roi du monde. Jusqu’à ce qu’il meure. Un moment, le rêve recommence en la personne d’un époux formidable, richissime aussi, mais qui meurt vite. Et là voilà minable avec tout l’argent claqué par une mère sans amour ni vergogne qui finit sa triste vie dans un mouroir qui, comme tous les mouroirs, coûte la peau du clito. Son clito qui ne sert plus à rien sauf à un flic gentil, amoureux mais bourrin.
Pour gagner sa vie, comme arabe bilingue, elle traduit les milliers d’heures d’écoute des dealers et trafiquants haut de gamme et les arrange parfois à son goût. Puis, au pied du mur pour débourser plus qu’elle n’a, elle saute le pas. Grâce aux contacts qu’elle traduit, elle s’introduit dans un juteux trafic qui va lui rapporter une montagne de cannabis. Du bon. Et elle devient la daronne. Elle se lie avec une Chinoise qui a aussi des trucs planqués dans une grande cave blindée…
Le livre n’est pas épais mais extrêmement dense. Comme dans un montage cut-cut, elle ne s’attarde pas sur les détails, elle fonce, elle pare au plus pressé, elle débobine, entube, recèle, surborne. C’est très acerbe, très cynique, on en apprend de belles, notamment que le ministère n’a pas les moyens de salarier les traducteurs donc qu’ils sont payés au black, et c’est vrai. Des choses comme ça.

*Pour la nuit ou pour la vie ? (Les hommes au banc d’essai), Belfond, 1988. Mal de mère, Balland, 1991. Ma femme, Grasset 1993. Rewind, Calmann-Levy, 1998. Quand je ne serais jamais grande, Calmann-Levy, 1999. Couchées, Pauvert, 2000.
**La daronne, d’Hannelore Cayre. Éditions Métallié. Prix du Polar Le Point Européen 2017. En librairie depuis le 9 mars 2017.

 

 

Invitée #30. Évelyne Dress.

J’ai croisé Évelyne Dress dans nos vies antérieures. Elle était comédienne, s’apprêtait à réaliser un joyeux long-métrage, Pas d’amour sans amour (1993 – avec une impressionnante flopée d’acteurs) et possédait déjà cette énergie incroyable, cette curiosité sans fin, cette envie de bouger les murs pour agrandir le monde. Je l’ai retrouvée au Salon du Livre de Limoges, en écrivaine* cette fois, telle qu’en elle-même, énergique, drôle, disponible, faisant le bonheur de ses très nombreuses lectrices. Alors je n’ai pu m’empêcher de l’inviter nous présenter l’un des livres les plus importants pour elle. Le voici.

Evelyne Dress

Mademoiselle de la Ferté**, de Pierre Benoit (1886 – 1962) a été mon premier choc littéraire.
Papa m’avait acheté le livre en solde à La Mure, un bourg situé à soixante kilomètres de Grenoble et à trente de Petichet, un hameau où nous passions nos vacances d’été. Notre maison, un corps de ferme, avait abrité mes grands-parents pendant la dernière guerre et pour eux, Petichet était un petit bout de la Terre Promise. Pour moi, aussi.
J’avais à peine dix ans et j’étais amoureuse de Jacques, dix-sept ans, fils unique d’un médecin de Grenoble. Comme nous, il passait ses vacances d’été à Petichet. Suivi de Joram, son épagneul roux, chaque matin, il empruntait le chemin qui menait à la ferme voisine de la nôtre. Tapie dans l’ombre d’un tilleul, je le guettais. Sa silhouette, longue, souple, qui ondulait, faisait battre mon cœur. Quel ne fut pas mon trouble, lorsque lisant le roman de Pierre Benoit, je découvris que Mademoiselle de La Ferté avait elle aussi son Jacques ! Jacques de Saint-Selve ! Et qu’elle le suivait de loin lorsqu’il sillonnait la campagne avec Pyrame, son épagneul roux ! Tout y était : le prénom, la campagne, l’épagneul, la mésalliance entre les deux maisons, car je n’étais que la fille d’un tailleur sur mesure !  Impatiente de savoir si à un siècle d’intervalle – Mademoiselle de la Ferté étant née en 1860 – le destin me réserverait le même sort, je dévorai le roman.
Aujourd’hui, je repense à ce beau texte avec nostalgie.
L’histoire : Mademoiselle de la Ferté est amoureuse de Jacques de Saint-Selve et réciproquement. Contrariés par l’éventualité d’une union, les parents de ce dernier l’envoient redorer leur fortune à Haïti. Jacques promet de revenir au bout d’un an pour épouser Anne, mais il se marie avec Galswinthe, une jeune et jolie Créole anglaise. À partir de là, Anne se résigne à vivre en célibataire sur son domaine de la Croust. Lors de son voyage de retour en France, Jacques succombe à une insolation. Devenue veuve, la gentille Galswinthe vient s’installer à La Pelouse, la demeure familiale de Jacques, proche de La Croust. Anne et Galswinthe se rencontrent et les deux femmes nouent, alors, une amitié mystérieuse. Bien qu’elle lui ait dérobé son amour, Anne se dévoue corps et âme à Galswinthe qui a contracté une maladie pulmonaire. Anne a-t-elle pardonné à Galswinthe de lui avoir pris Jacques ? Ou bien met-elle en place une féroce vengeance ?
Pierre Benoit dessine le portrait de ces deux rivales.
Extrait : « Anne voulut se rendre compte. Elle prit entre ses mains la mince jambe, à peine déformée, la serra avec plus de force qu’il n’eût convenu, peut-être. En même temps, elle regardait Galswinthe. La jeune femme pâlit un peu, mais sans cesser de sourire.
– Vous souffrez ? demanda Anne
– Je souffre, il est vrai, dit Galswinthe. Mais il me semble que vous me faites du bien. »
Mon avis : Je recommande ce roman bucolique et diabolique, machiavélique même, à qui aime les vraies histoires. Pierre Benoit y explore des sentiments indémodables, tels l’amour, la haine, la jalousie, la vengeance.

* Le Rendez-vous de Rangoon, Les Tournesols de Jérusalem et, le nouveau Les chemins de Garwolin, Prix du roman Aumale 2016. Évelyne Dress, éditions Glyphe. http://evelyne-dress.com
**Mademoiselle de la Ferté, de Pierre Benoit (1923). Éditions Albin Michel (ré-édition 2012) avec une préface d’Eric-Emmanuel Schmitt.

Invitée #29. Véronique Marchand.

Ma première vraie rencontre avec Véronique date de 2014, à l’époque où On ne voyait que le bonheur s’apprêtait à plonger dans la rentrée littéraire, le magazine Page l’avait choisi comme l’un de romans importants de cette rentrée justement, et c’est Véronique qui mena l’entretien.
Au-delà d’une libraire passionnée (vingt ans chez Coiffard à Nantes et, depuis bientôt deux ans, dans la sublime librairie du Failler à Rennes), j’ai surtout découvert une femme précieuse et rare qui aime tellement la vie qu’elle en accepte même les chagrins. Chacune de nos rencontres, depuis, se situe sur cette crête où la joie l’emporte toujours, chacune de nos rencontres est un régal. Merci pour ça, Véronique !
Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur. Le voici.

Véronique Marchandgary photo

C’est avec le brio qu’on lui avait déjà reconnu lors de ses précédents romans biographiques sur Stefan Zweig et Eduard Einstein, que Laurent Seksik éclaire la genèse du destin extraordinaire de Romain Gary, né Roman Kacew en 1914 à Vilna. Romain Gary laissait volontiers entendre que son père était Ivan Mosjoukine, le plus grand acteur russe de son temps bien sûr, toute médiocrité étant proscrite par cet homme qui ne voulait que l’excellence. La réalité est plus prosaïque. Arieh Kacew était bien russe mais fourreur dans le ghetto. En 1912 il avait épousé par amour Nina, divorcée et déjà mère d’un garçon. Mais lassé de son caractère impétueux et fantasque, il l’avait quitté en 1924 pour fonder un autre foyer avec la douce Frida. La vie auprès de Nina n’était qu’effusions, exaltation, soubresauts, tourbillons et paradoxes, tout à la fois galvanisante et épuisante. La mère et le fils s’adorent et entretiennent une relation fusionnelle qui durera toute leur vie. Elle lui rêve et lui prédit un grand destin « Tu seras Ambassadeur de France, c’est ta mère qui te le dit. Tout de même il y a une chose qui m’intrigue un peu. Pourquoi ne m’avait-elle pas fait Président de la république, pendant qu’elle y était ? » écrira t-il beaucoup plus tard dans Les Promesses de l’aube. Arieh, que le petit Roman aime et admire secrètement pour ne pas blesser Nina, lui manque cruellement. Serait-il parti à cause de lui ? Sa décision est pourtant prise : il sera fourreur lui aussi afin qu’il soit fier de son fils, tant pis pour les rêves de Nina. Ainsi, il rentrera à la maison et tout redeviendra comme avant. Mais Arieh, le lion, le descendant d’Aaron frère de Moïse, son héros, l’a trompé, trahi et tant meurtri qu’il voudra en mourir. En seulement vingt-quatre heures les dés du destin de Roman seront jetés. « On associe le génie de Gary à sa mère. L’énigme Gary c’est son père » affirme Laurent Seksik qui, avec beaucoup d’empathie, décode les rapports complexes et douloureux du père maladroit pris en étau entre son devoir et l’amour pour une autre femme et le fils qui ne peut pas choisir entre ses parents. Quelques années plus tard, en France, Roman Kacew deviendra Romain Gary, alias Shatam Bogat, Fosco Sinibad, Lucien Brulard, Emile Ajar…Un des grands écrivains français du XXe siècle. Aviateur, compagnon de la Libération, diplomate, cinéaste et le seul auteur à avoir été deux fois lauréat du Prix Goncourt, en 1956 avec Les Racines du ciel et en 1975 sous le pseudonyme Emile Ajar avec La Vie devant soi. Le talentueux dandy aux multiples facettes qui ne cesse de fasciner les biographes, ne parlera plus de son père resté dans le ghetto de Wilno (Vilnius aujourd’hui) avec femme et enfants, tous morts en déportation en 1943.
Le 2 décembre 1980 Romain Gary se suicidait à Paris en emportant ses secrets et ne laissait que quelques mots énigmatiques : « Jour J. Aucun rapport avec Jean Seberg. Les fervents du cœur brisé sont priés de s’adresser ailleurs ».

*Romain Gary s’en va-t-en guerre, de Laurent Seksik. Éditions Flammarion. Au Failler surtout, et dans toutes les librairies depuis le 18 janvier 2017.

Invitée #28. Véronique Cardi.

Véronique aime tellement les livres qu’elle n’en écrira jamais.
Par contre, elle fait tout ce qui est possible pour que les livres existent, aient une vie très longue et nous enchantent à chaque page.
C’est sans doute pour cela qu’elle est devenue (une excellente) éditrice.
Chez Philippe Rey d’abord, puis au Seuil, puis chez Belfond, avant de créer Les Escales où elle découvre, entre autres, le magnifique texte de Victoria Hislop, L’île des oubliés, puis de rejoindre Le Livre de Poche comme directrice générale. Elle y a fait démarrer le Camion qui livre – quelle belle idée – et créé la très prometteuse maison d’édition Préludes (qui publie les textes épatants de Nicolas Delesalle).
Elle est donc un peu ma patronne, d’où ces quelques fleurs – que je lui envoie avec un plaisir sincère car au-delà de sa passion des livres, de son immense respect des auteurs, Véronique est quelqu’un qui aime rire, se régaler, parfois même boire un très bon verre de vin (souviens-toi de ce vin espagnol parfait à Quiberon) ; toutes choses qui font d’elle une personne profondément vivante, de cette idée de la vie qui est la raison même de vivre.
Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur de la rentrée littéraire. Le voici.

veronique-cardi

Rentrée littéraire 2016. « S’évader par le simple pouvoir des mots, voilà une des promesses de la littérature à laquelle je n’ai jamais su résister. Et quand un roman* arrive à me télétransporter de mon canapé de la Butte aux Cailles aux canaux d’Amsterdam en 1634 sur les traces d’une jeune servante hollandaise tout droit sortie d’un tableau de Vermeer, je ne boude pas mon plaisir, je le partage, et je remercie celui qui m’invite à le faire ici, un grand lecteur qui se trouve être un grand auteur…
Plongez donc dans la destinée d’Helena Jans van der Strom, une servante pas comme les autres dans ce siècle d’ombres et de lumières où les femmes n’ont aucun droit. Helena a appris à lire et à écrire en cachette, elle trace des lettres dans la paume de sa main chaque soir avec de l’encre de betterave pour que les mots s’effacent. Les Mots entre mes mains donc.
Arrive un jour au 6 Westermarkt où elle travaille un « Monsieur », français, qui s’enferme dans sa chambre des jours et des nuits pour rédiger un mystérieux manuscrit et faire des tests sur des bougies. Ce Monsieur, c’est Descartes, en exil à Amsterdam et en pleine écriture de son Discours de la méthode. Descartes, le philosophe, pour qui « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée », et qui ne saurait rester insensible à la soif d’apprendre et de liberté de la jeune Helena…
Si je vous dis à présent que cette histoire follement romanesque est avérée ? Que Descartes a bien séjourné au 6 Westermarkt en 1634 et eu une liaison et plus avec Helena Jans van der Strom dont on trouve des traces dans sa correspondance ? Vous avouerez que la révélation de cette page d’histoire méconnue a de quoi intriguer. Ajoutez-y le magnifique portrait de femme en avance sur son temps et l’atmosphère envoûtante des Pays-Bas au siècle d’or, et vous comprendrez que j’ai été complètement emportée par ce premier roman de Guinevere Glasfurd dans la lignée de La Jeune Fille à la perle, absolument conquise par cette héroïne inoubliable, et que je remets à présent en toute confiance ses mots entre vos mains. »

*Les mots entre mes mains, de Guinevere Glasfurd. Éditions Préludes, en librairie depuis le 24 août.

Invité #27. Gilles Lanier.

Gilles Lanier est un type étonnant. Un scalpel, au premier abord – on le prendrait facilement pour un professeur de boxe ou un quinzième dan (jûgodan) au karaté, mais dès qu’il sourit, tout change. On a juste envie de sourire avec lui. On devine la bienveillance, son envie de partager, de faire découvrir.
Le jour de son bac, il a filé à Londres pour assister à un concert des Clash et il en a tiré une formidable philosophie de vie : La culture est en toute chose. Cette vérité ne le quittera plus jamais. Il devient conseiller de François Guérif chez Rivages/Noir, il approche les Ellroy, Lehane, Peace (il y a pire comme fréquentations), puis déboule à la Fnac comme responsable marketing disques et vidéos de tous les magasins, et là, un deuxième grand choc : « J’ai réalisé que l’hyperchoix, dans les rayons, pousse paradoxalement les clients à n’acheter que les best-sellers. Le défi est de donner aux gens des outils pour qu’’ils osent aller voir ailleurs1 ». Pas étonnant qu’il crée Vive La Culture2 en 2012 : des parcours culturels capables de tisser un lien, par exemple, entre Gravity et Le Dernier monde de Céline Minard. Et tiens, puisqu’on parle de Minard, je laisse Gilles vous en parler. Elle est son coup de cœur de cette rentrée littéraire.

Gilles Lanier, Cécile Minard. 

Rentrée littéraire 2016. « Une jeune femme fortunée, la narratrice, part vivre seule en pleine montagne dans un abri qu’elle a minutieusement conçu, sobre mais capable de résister aux éléments en colère. Sans rien savoir des raisons qui l’ont poussée à cette retraite, on sent qu’elle est là pour longtemps. On va la suivre dans son installation, dans son organisation au quotidien et dans ses longues sorties en montagne, repoussant à chaque fois les limites du territoire qu’elle explore, mais aussi celles de son corps qu’elle entraîne pour être en parfaite harmonie avec l’environnement minéral qui est le sien et qu’elle ne partage qu’avec quelques animaux. Et puis un jour, elle découvre qu’elle n’est peut être pas seule.
Le Grand Jeu3, de Céline Minard (prix Livre Inter 2014 avec Faillir être flingué) est un roman de la description (des lieux, des objets, des paysages, des sensations), mais aussi un conte philosophique à l’écriture sans artifice qui parle de la solitude et du corps, comme s’il fallait replonger dans la solitude et repasser par la maîtrise complète du corps pour comprendre la place qui est la nôtre parmi les hommes et les événements qui nous frappent. Comme si un trop plein de connexions finissaient par nous embrouiller l’esprit et qu’il fallait faire retraite pour se ressaisir, se retrouver. Mais n’est-ce pas faire fausse route ?
On retrouve, dans Le Grand Jeu, un style sans artifice, en parfaite adéquation avec son sujet, quasi minéral, ainsi que des thèmes qui sont chers à Céline Minard ; la solitude et les hallucinations vues dans Le Dernier Monde, ou ces personnages étranges, sorte de moines bouddhistes sans âge qui semble échappés d’un temple du fin fond de l’Himalaya (Bastard Battle, Faillir être flingué). Céline Minard est une styliste et une des voix les plus singulières de la littérature française de ces dix dernières années ».

1. Interview dans Clés magazine.
2.Avec Michel Jeanclaude, prochainement invité de ce blog.
3.Le Grand Jeu, Céline Minard. Éditions Rivages. Déjà en librairie.

Invitées #26. Nathalie et Erika.

Salon du Livre de Paris. Pardon, Livre Paris. (Ah, le marketing à deux balles). Dimanche 20 mars 2016. La foule – même si les chiffres ont prouvé une baisse de 15% de fréquentation par rapport à l’année précédente. Beaucoup de lecteurs m’attendent (merci) et parmi eux, elles : Nathalie et Erika, blogueuses*, dévoreuses de livres et croqueuses de vie, drôles, et d’une insolence parfaitement réjouissante. Et nous voilà à parler boutique (nos blogs), chiffons (les livres que nous aimons) et les voici écrire à quatre mains mais d’une seule voix, un livre qu’elles ont adoré toutes les deux.
Je les laisse vous présenter leur coup de cœur.

La veillée

« La veillée* * c’est une fois de plus un roman humaniste de Virginie Carton, vibrant entre ombre et lumière. Deux amis Sébastien et Marie se retrouvent lors de la mort du père de Sébastien. Ils ont été inséparables à l’adolescence, puis se sont perdus de vue. Chacun a fait sa vie, s’est marié, a eu des enfants. Cette mort leur fait prendre conscience du temps qui passe, des choix qu’ils ont fait. La question des apparences, des choix de vie, de la vieillesse, de la responsabilité à l’égard de ses parents est au centre du récit. Le ton est à la fois émouvant et drôle, comme avec l’ami anglais Harold, le récit de la vie du père de Sébastien. Les personnages réalisent qu’on ne comprend jamais totalement ses parents.
Le style est à la fois précis et efficace, léger et grave, l’auteur nous fait partager ce moment crucial dans la vie de ses personnages. La question des non dits, de l’autodestruction est aussi évoquée avec le personnage de Marie.
Ce livre est un véritable coup de cœur, les sensations à la lecture sont physique, on est souvent émue, touché par les personnages et leur entourage. Le livre m’a rappelé des êtres chers, mes anciens rêves, questionnés sur mes choix. La question de la mort, de la poursuite de ses rêves ont fait vibrer des cordes sensibles. Ce tsunami d’émotion peut se résumer ainsi : l’histoire provoque des émotions indescriptibles chez le lecteur et donne envie de refermer ce livre et pleurer. Pleurer parce qu’il fait écho à des sentiments ressentis il y a quasiment tout pile un an : la perte d’un être cher et la difficulté de réaliser, de faire son deuil. On ne s’imagine pas que la personne qu’on a toujours connue puisse avoir une vie « secrète » avant. On ne réalise pas forcément qu’avant d’être un père, une mère, un grand-père, une grand-mère… la personne qu’on vient de perdre puisse avoir été une personne différente de celle qu’on a connue, qu’elle puisse avoir eu des sentiments pour d’autres personnes, des secrets …
On ne réalise pas forcément que le temps file à ce point là et qu’avant d’avoir le temps de réaliser la fin arrive déjà. On regrette de ne pas avoir appris à mieux connaître ce membre de la famille qu’on a perdu et qu’on croyait connaître. Et on regrette de ne pas avoir été là, d’avoir laissé passer du temps qu’on aurait pu passer ensemble.
C’est ce qui arrive à Sébastien qui vivant en Italie n’a pas réalisé que son père pourrait le quitter si brusquement et qu’il n’aurait pas le temps d’arriver à ses côtés. A la fin, il ne nous reste que des regrets et des « et si … ». Il nous reste aussi des questions sur la personne qu’il/qu’elle aurait pu être. Mais on n’a pas tous la chance de rencontrer un Harold qui apporterait des réponses même si, comme Sébastien, on n’est pas prêt à les entendre. Une fois qu’un être cher est parti, il ne nous reste que des souvenirs et des regrets. Heureusement, pour Sébastien, Marie est là pour l’aider à affronter cette épreuve qui parait insurmontable. Grâce à elle, il vit différemment le deuil et la veillée. Cette nuit qui s’annonçait difficile, interminable mais grâce à Marie, elle le sera moins. Des confidences, des souvenirs … C’est un moment hors du temps pour tous les deux.
Une veillée à laquelle on ne peut pas rester insensible et qui réchauffera longtemps votre vie. Donc installez-vous confortablement et savourez cette pause hors du temps. Découvrez le talent hors pair de conteuse de Virginie Carton ».

*Retrouvez leurs brillantes chroniques sur http://eirenamg.canalblog.com pour Nathalie et sur http://pageaprespage.fr pour Erika.
**La veillée, Virginie Carton. Éditions Stock. En librairie depuis le 2 mars 2016.

Invité #25. Franck Courtès.

Franck est un excellent photographe1. À force d’observer les gens, il s’est mis à les aimer, puis il a eu envie de voir plus loin en eux, de comprendre comment ils fonctionnaient – pourquoi l’amitié, pourquoi l’amour, pourquoi parfois les chagrins. Il aurait pu, en toute logique, continuer à faire d’eux des clichés, mais de « l’intérieur » (radios, IRM, scanner), avec des appareils photographiques bien plus gros que celui qu’il portait en bandoulière, mais il a préféré utiliser les mots pour ça.
Et il est devenu un excellent écrivain2.
J’ai eu la joie de faire avec lui ce qu’on appelle « la tournée » de la rentrée littéraire de 2014, et de constater qu’il est un type aussi délicat, élégant, que ceux qu’il portraiture dans ses livres.
Franck fait mentir l’idée qu’une image vaut mille mots. Chacun de ses mots vaut mille images.
Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur. Le voici.

Franck Courtès.

« Interdire un livre, quelle meilleure publicité ? L’Attrape-cœurs3 de J.D. Salinger a reçu cette distinction, et par ce simple fait devrait éveiller votre curiosité. Il était un mauvais exemple envoyé à la jeunesse, parait-il. Je viens de le relire. C’est amusant, je l’ai lu la première fois quand j’avais l’âge du narrateur, du côté de l’enfance donc, je viens de le relire de l’autre côté, celui des pères, et j’en tire une conclusion, le jeune héros du roman m’a infiniment plus ému aujourd’hui que lorsque j’avais le même âge et le même regard que lui. Cette errance de trois jours d’un garçon exigeant, drôle et tragique dans New York est terriblement angoissante. On se demande à tout moment s’il ne va pas se faire avaler par la cruauté du monde, lui que l’élégance morale empêche de se fondre et de se diluer parmi ses contemporains. On pense à Mort à crédit de Céline, à la beauté des adolescents qui découvrent et dénoncent avec pureté et candeur ce à quoi beaucoup d’adultes se sont habitués: la vanité des faibles, la férocité des brutes.
Quelques îlots de beauté trouveront grâce aux yeux du jeune garçon : le sincérité et l’abnégation d’une religieuse, sa petite sœur, un professeur qui lui offrira cette phrase: « L’homme qui manque de maturité veut mourir noblement pour une cause. L’homme qui a atteint la maturité veut vivre humblement pour une cause. » Et bien entendu les canards du lac de Central Park… »

1. La Grande Librairie, Portraits d’Auteurs, de Franck Courtès, Préface de François Busnel. En librairie depuis le 6 octobre 2012.
2. Autorisation de pratiquer la course à pied et autres échappées, (nouvelles, janvier 2013), Toute ressemblance avec le père (roman, août 2014) et Sur une majeure partie de la France (roman, janvier 2016), tous trois publiés chez Lattès.
3. L’Attrape-coeurs, de J.D.Salinger. Éditions Pocket (entre autres).