Archive | Invités.

Invité #45. Jacques Jolly.

C’est un métier formidable, la pub, pour un créatif. On se fait engager sur un malentendu. On est plutôt pas trop mal payé. On rencontre des gens épatants (réalisateurs, photographes, musiciens), parfois on va en Afrique du Sud ou au Brésil pour filmer 20’’ d’une savonnette ou d’un détergeant. On se fait engueuler quand le film ne vend pas assez. On doit s’y remettre. Faire une nouvelle campagne en deux jours. Plus de week-ends. Plus de ponts. Les 35 heures, on se demande ce que c’est. Et on comprend alors pourquoi on était bien payés au début. Sauf que ça n’a pas beaucoup évolué depuis.
Avec le temps, et parce que les chefs ne font pas long feu dans ce joli métier, on devient chef soi-même. On se prend un peu de blé au passage. Parfois une voiture de fonction. On est censés aider les autres créatifs. Les cajoler. Les inspirer. Mais on s’en prend surtout plein la gueule. Puis, comme la pub va mal, un jour, on nous demande de virer des gens. Et on perd le sommeil à jamais. On se fait traiter de salaud. De collabo. On oublie soudain tous les types qu’on a engagés. Enrichis. Les campagnes brillantes qu’on a faites. Les Prix qu’on a obtenus. Le talent.
On nous appelle un beau matin pour nous dire que c’est notre tour. D’être virés. C’est arrivé à Jacques Jolly, il n’y a pas bien longtemps. Cette violence. À moi aussi, il y a petit peu plus longtemps. Trente ans qu’on travaillait à quelques mètres l’un de l’autre. À quelques rues. Jamais loin. Trente ans de flamboyances, de belles idées et de fous rires. Trente ans qu’il est mon frère de cœur.
Je lui ai demandé de nous présenter son coup de cœur. Le voici.

« Il est des livres* comme cela que l’on prend sans savoir pourquoi sur la table d’un libraire. La couverture n’est pas terrible, vous ne connaissez pas l’auteur mais vous le gardez quand même. Sans conviction. Vous avez le temps de changer d’avis, le temps d’arriver jusqu’à la caisse. Et puis vous l’achetez quand même. Chez vous, vous le posez sur votre chevet et vous l’oubliez.
Et puis le confinement arriva… Et vous retrouvez ce livre comme on exhume une bouteille de vin oublié… Vous l’ouvrez et là vous ne pouvez pas le lâcher.
Juste une ombre est juste un très grand livre. Depuis Dragon rouge, je n’avais jamais rien lu d’aussi brillant, d’aussi glaçant. Ce n’est pas un polar, c’est un cauchemar, un trait de craie strident sur une ardoise faite de nos peurs les plus profondes. L’ombre est enfouie en nous au plus profond de nos têtes, comme Les dents de la mer l’était dans les abysses de l’océan. Plus personne ne nage sans avoir pied sans penser qu’en dessous, il y a une créature invisible qui ne demande qu’à vous tuer.
Après ce livre, vous ne verrez plus l’ombre comme avant, insouciant, vous disant que cela n’est rien, juste une ombre.
Et aujourd’hui, avec ce virus invisible qui nous menace tous, ce livre résonne-t-il encore plus. Tout cela n’est pas juste qu’une ombre, c’est bien pire. C’est au-delà de tout ce que vous pouvez imaginer.
Je ne connaissais pas Karine Giebel ni ses livres. Depuis celui ci, j’en ai lu 2 autres que je recommande aussi vivement : Les morsures de l’ombre**, un huis clos terrifiant. Et aussi Toutes blessent, la dernière tue ***: vision cruelle et lucide de notre époque.
Karine Giebel est une lame qui entaille là où ça fait mal.
A lire de toute urgence. Âmes sensibles s’abstenir. »

*Juste une Ombre, de Karine Giebel. Chez Pocket depuis le 7 mai 2013. Précédemment publié chez Fleuve Noir (8 mars 2012). Prix Marseillais du Polar et Prix Polar de Cognac.
**Les morsures de l’ombre. Pocket, septembre 2009.
***Toutes blessent, la dernière tue. Pocket, novembre 2019. Prix Plume d’or du thriller francophone, Prix Évasion, Book d’or thriller et Prix de l’Evêché.

Invité #44. Lancelot Balleroy-Revol.

Comme Lancelot du Lac, illustre chevalier de la Table Ronde, dont on disait qu’il était le chevalier parfait – excellent chasseur, musicien, combattant émérite, courtois et noble d’esprit –, ce Lancelot-ci n’est pas dénué non plus des plus grandes qualités. Ainsi, est-il particulièrement gentil, empathique, toujours prompt à rendre service, rassurer, partager. À l’école – sa Table Ronde à lui –, les jouvencelles en sont amoureuses mais il garde la tête froide et clame, du haut de ses dix ans : Je suis mieux célibataire. Comme de surcroît il est un authentique pro du jardinage et expert en barbecue, qu’en forêt, il distingue les traces des cerfs de celles des chevreuils et des sangliers, et qu’il est un surtout grand lecteur, donc une sorte de romantique, gageons que sa chère devise ne tiendra pas longtemps.
Aussi, et avant qu’il ne s’en retourne bientôt dans son cher CM2, je lui ai demandé de nous présenter son coup de cœur littéraire (pendant le confinement). Le voici.

« Bonjour je m’appelle Lancelot et je voudrais vous parler du Garçon du sous-sol * de Katherine Marsh publié par Robert Laffont Jeunesse, un roman ancré dans l’actualité que j’ai vraiment adoré.
Ce livre raconte l’histoire de Max, 13 ans, qui part de Washington avec sa famille pour aller vivre un an à Bruxelles. Il s’installe dans sa nouvelle maison dans laquelle, pendant la nuit, un réfugié arrive pour se cacher. Ce réfugié Syrien qui a 14 ans s’appelle Ahmed. Un passeur lui a pris son téléphone et ses 300€ que son père lui avait donnés avec un faux passeport. Un soir, Max qui a entendu un drôle de bruit dans le sous-sol descend en cachette et rencontre Ahmed. Ahmed lui fait promettre de ne rien dire vu que sinon il aura de gros ennuis : son but est d’aller à Londres et s’il obtient une carte d’identité belge il devra rester en Belgique pour toujours ce qu’il ne souhaite pas. Max, qui est malheureux en Belgique et qui est heureux de se faire un nouvel ami, décide de protéger Ahmed et de ne rien dire à ses parents. Chaque soir, il lui apporte de la nourriture, des livres, des feuilles et des stylos pour qu’il ait de quoi s’occuper. Parce que son grand-père collectionnait les orchidées en Syrie, Ahmed propose de prendre soin des orchidées de la mère de Max qui sont en train mourir : il les trempe dans la cuvette des toilettes, les installe au soleil et cela fait des merveilles ! Il s’aménage aussi un coin dans la cave avec des posters de footballeurs et une reproduction d’un tableau de Magritte. Il confie à Max que son père qui était professeur d’Anglais – c’est pour ça qu’il parle bien cette langue ! – est mort en mer Méditerranée pendant la traversée vers l’Europe. De leur grande amitié va naître un incroyable projet top secret que vous découvrirez en lisant ce livre !
J’ai beaucoup aimé ce roman pour le suspens et pour tout ce que j’ai appris sur le drame des enfants réfugiés. Et cela m’a permis de me rendre compte de la chance que j’ai d’aller à l’école tous les jours ! »

*Le Garçon du sous-sol de Katherine Marsh. Éditions Robert Laffont Jeunesse. En librairie depuis le 6 février 2020.

Invitée #43 : Talia Hausman.

Curieusement, le confinement fait faire de jolies et inattendues rencontres. Voici Talia Hausman qui, après deux années en prépa littéraire à Saint-Ouen, est en année Erasmus à Rome, en histoire. Mais voilà qu’un virus de 125 nanomètres de diamètre, ce qui est franchement riquiqui – par contre il est assez long : 30 bk – l’oblige à rentrer en France et à se confiner. De ce confinement, elle déclare : C’est un peu ennuyant, mais il me permet de découvrir des auteurs importants que je n’avais pas le temps de lire avant. Une question reste cependant en suspens : vais-je parvenir au bout de La chartreuse de Parme ? Elle n’est pas la fille de sa formidable éditrice de mère pour rien. En attendant qu’elle finisse Stendhal, voici l’un de ses coups de cœur confiné.

« Hervé Joncour achetait et vendait des vers à soie ».
Alors qu’une épidémie ronge le continent européen, Hervé doit se rendre au Japon, « à la fin du monde », pour trouver des œufs de vers à soie sains et permettre ainsi au village de Lavilledieu de survivre. Il laisse donc sa femme, Hélène pour entreprendre ce long voyage.
À son arrivée, il rencontre Hara Kei qui se chargera de lui fournir les œufs dont il a besoin mais aussi une jeune femme qu’il ne peut quitter du regard. Il ne connaitra jamais le nom de cette femme, ne l’entendra jamais prononcer une parole ni ne la touchera jamais, ou seulement dans ses rêves.
La douceur de la robe en soie noire qu’il rapportera à sa femme pourra telle être aussi douce que cette jeune fille l’est dans son imagination ?
Hervé retournera à quatre reprises au Japon, pour les œufs sans doute mais aussi pour revoir cette femme. Le paysage ne change pas, les oiseaux, superbes, tourbillonnent dans la volière dont la vue est un spectacle merveilleux. L’atmosphère y est presque enchanteresse. Mais bientôt la guerre commence au Japon et Hervé Joncour ne pourra plus y retourner.
Après son dernier voyage, il ne la reverra jamais plus la mystérieuse inconnue. Pourtant, des années après, il reçoit une lettre qui ne peut venir que d’elle. Cette lettre se révèle une ode à l’imagination et au songe.
 L’air du Japon et la tendre rêverie qu’est cette jeune femme enchantent Hervé Joncour. Il lui faudra reproduire un jardin à Lavilledieu afin d’y recréer un spectacle des sens léger et intouchable, comme l’étaient les oiseaux dans le ciel. Il y retrouvera les sens que le voyage a éveillé en lui. Les voyages au Japon n’auront pas beaucoup changé notre personnage. Hervé Joncour reste un homme simple aux rêveries poétiques infinies. « On oublie toujours les raisons » lui dira un jour Baldabiou, un voisin amical. Peut-être que la jeune femme de ses rêves n’existe pas, qu’elle n’est qu’illusion mais Hélène, sa femme, était bien là.

*Soie, de Alessandro Barrico. Éditions Albin Michel (1997), Folio (2001).

Invitée # 42. Nathalie Fiszman.

Philippe Lafitte, dont elle a publié l’étonnant et brillant Vies d’Andy*, du temps où elle officiait au Serpent à Plumes, dit d’elle qu’elle a « une gaité teintée d’un fond de mélancolie ». Eh bien je crois que c’est exactement cela chez elle qui m’a touché lorsque j’ai rencontré Nathalie Fiszman en juin dernier, au Salon de Vannes. Une femme en équilibre entre raison et passion. Entre coups de cœur et coups de griffes. Une femme entière et passionnée. En deux mots, entièrement passionnante. Elle édite au Seuil depuis le printemps 2012 – année où elle obtenu le Prix Lilas de l’éditrice. Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur. Le voici.

« Ça commence comme une scène de la vie ordinaire**. Nous sommes dans un supermarché, et le « héros » passe à la caisse. La caissière lui demande s’il a sa carte du magasin, il croit que oui, et s’aperçoit qu’ayant changé de pantalon — l’autre était sale — il ne l’a pas. Drame. L’incident déclenche une série de situations toutes plus absurdes les unes que les autres, propulsant le personnage dans un road movie invraisemblable.
Voilà le point de départ d’une énorme farce à l’humour décapant.
Mais derrière la farce, on trouve un point de vue incisif sur notre société. Tout y passe : la peur de l’autre, les enquêtes de police, le quotidien, la façon dont l’information est relayée, la consommation, les théories du complot et même la création. On y retrouve l’esprit de certains films de Blier (je pense à Buffet froid). Fabcaro a réussi un véritable tour de force en installant, dans un univers si particulier et qui lui est si personnel, une histoire totalement loufoque et qui pourtant touche tout le monde. »

*Vies d’Andy, de Philippe Lafitte. Éditions du Serpent à Plumes. En librairie depuis le 26 août 2010.
**Zaï, zaï, zaï, zaï, de Fabcaro. Éditions 6 pieds sous terre. En librairie depuis le 15 mai 2015.

Invité(e)s #41. Carine Marret et Antoine Laurain.

Je connais Carine Marret depuis quelques années maintenant. Très belle rencontre à Lire à Limoges. Un auteur sensible, dont j’avais ici même vanté avec plaisir les qualités, l’écriture élégante, les intrigues délicates ainsi que l’extrême gentillesse et la curiosité aux autres.
Je connais Antoine Laurain depuis son inoubliable « Chapeau de Mitterrand » (et les pépites qui ont suivi) et j’ai eu la joie, en salon toujours, de le connaître mieux. Lorsque j’ai accepté d’être président du Salon de Villeneuve-sur-Lot l’an dernier, je tenais absolument à les avoir tous les deux avec moi. Ils ont accepté de bon cœur, en riant, en disant que c’était leur premier salon ensemble. Depuis le temps, ont-ils malicieusement ajouté. Quelle joie de savoir ensemble ceux qu’on aime.
Plus tard, lorsque j’ai demandé à l’un et à l’autre d’être mes invités et de présenter ici l’un de leurs coups de cœur, voilà qu’ils ont choisi le même. Chacun de leur côté. Si ce n’est pas de l’amour, alors l’amour n’existe pas. Merci d’être qui vous êtes.

 Carine : « « Encre sympathique ». Ce titre, choisi pour son dernier roman, est la quintessence de l’œuvre de Patrick Modiano. Les ombres du passé, comme l’encre dont la trace ne devient visible que sous l’action de la chaleur ou d’un réactif chimique, disparaissent puis réapparaissent, telles les lumières des phares, clignotant plus ou moins distinctement en fonction de la distance du rivage. Et leurs voix presque oubliées, de loin en loin, hantent encore le présent.
Ainsi, Jean Eyben part à la recherche d’une certaine Noëlle Lefebvre sur laquelle il avait enquêté trente ans plus tôt pour le compte de l’agence de détective de Hutte (de la Rue des Boutique Obscures). Déjà, elle avait disparu. Déjà, il avait arpenté les quartiers d’un Paris qui n’existe désormais que dans sa mémoire, un Paris réinventé à partir des souvenirs, se parant de noir et blanc au fil des promenades. Le même voile enveloppe la belle Rome où nous le suivons après.
Le temps qui s’est écoulé, presque évaporé, et qui souvent éloigne les êtres, le rapprochera-t-il de cette inconnue à laquelle le destin semble l’avoir lié ? Cette rencontre, d’ailleurs, avait peut-être été racontée et écrite il y a bien longtemps, quelque part, à l’encre sympathique. Peut-être même avait-elle déjà eu lieu ? Et il aura fallu toutes ces années, ces parcours séparés, cette longue quête, pour que cette rencontre affleure sous la plume de Patrick Modiano et reprenne enfin vie. »

Antoine : « Le titre va bien à Modiano. L’encre de ce roman-là parait réapparaître au fil des pages comme si celles-ci avaient été écrites dans ce passé indéfini qu’affectionne tant l’auteur. Un peu de 1978, époque : Rue des boutiques obscures, un peu de 2003, Accident nocturne. Un peu de 1997, on y recherchait Dora Bruder.
Modiano use de tout son art à la manière d’un médium qui sait convoquer les fantômes en un battement de cil ou d’un pianiste virtuose qui connait sa partition sur le bout des doigts et n’a besoin de personne pour en tourner les pages. Je me souviens que dans les années 80 on parlait de «  la petite musique de Modiano » avec sympathie et respect certes, mais cet adjectif « petite » induisait dans la phrase une condescendance à laquelle l’attribution du prix Nobel aura cloué le bec une fois pour toutes.
Telle l’encre sympathique, le roman est indatable (malgré une courte référence au net) : quelle année compte ?  Celle où les lignes ont été écrites ou celle où l’on peut enfin les lire ?
Des prénoms et des noms de personnages singuliers, des rencontres de hasard dont on ne sait plus trop si elles sont le fruit d’un rêve ou d’une soirée bien réelle dans Paris. Les noms ne sont pas ceux évoqués dans les autres romans – sauf l’agence Hutte. De Paris à Rome le charme opère, la magie. Lire Encre sympathique lorsqu’on connaît Modiano reviendrait à découvrir et écouter une Gnosienne ou une gymnopédie inédite d’Erik Satie – lorsqu’on aime Satie.
Et j’aime Satie.
Et on aime Modiano. »

*Encre sympathique, de Patrick Modiano. Éditions Gallimard. En librairie depuis le 3 octobre 2019.

Invitée #40. Fabienne Legrand.

Il y a des femmes qui portent bien leur désinvolture. D’autres leur petite robe noire. Fabienne, c’est son nom. Elle le porte à merveille. De là-haut, elle voit le monde bien au-delà de ce qu’on en voit. Elle aperçoit, bien avant tout le monde, tout ce qui nous attend. Les conneries. Les jolies choses. Les tics des uns. Les tocs des autres. Et c’est avec ce regard de drôle de sentinelle drôle qu’elle a croqué les petites manies du Cap-Ferret dans un album devenu un classique*. Qu’elle a fait le portrait de ses deux amours, « son sac et Paris », dans un autre album d’anthologie*. Et qu’elle s’apprête à publier* un récit bouleversant (qui rime avec hilarant). Et hilarant (qui rime avec bouleversant). Mais chut. Fabienne, c’est le grand talent et le grand cœur réunis. Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur. Le voici. (En plus, elle nous offre un dessin, quelle chance !).

« Je ne peux pas citer beaucoup de livres, en dehors de bandes dessinées, qui m’ont fait autant me gondoler de rire. Pas étonnant que « Le discours** » soit l’ouvrage d’un auteur de BD qui publie sous le nom de Fabcaro. J’ai fait la connaissance de Fabrice Caro en signature au Salon de Toulon. Derrière ce garçon discret au regard dans lequel frisouille beaucoup de malice, je savais qu’il y avait un très talentueux auteur de BD. Je m’étais gondolée aux lectures de « Zaïe, Zaïe, Zaïe », « Moins qu’hier, plus que demain », plus récemment « Open bar », me régalant de son univers déjanté et absurde.
J’ai découvert alors qu’il avait aussi commis un roman tout aussi délirant et hilarant que ses albums.
Le discours est une sorte de huis clos. Lors d’un dîner familial, Adrien se voit demander par sa sœur de rédiger un discours pour son futur mariage, sauf que ce qui occupe entièrement son cerveau à ce moment-là c’est ce SMS vide de sens envoyé un peu plus tôt, à Sonia, la femme qu’il aime. Or celle-ci a manifesté le « besoin d’une pause » dans leur relation, trente-huit jours auparavant. Juste avant le repas, Adrien a brisé cette trêve par un SMS ridicule qui depuis reste sans réponse.
C’est le début d’un monologue intérieur le temps du dîner où un Adrien dépressif parfois cynique, qui performe dans la lose, se décrivant paresseux et lâche, tente d’élaborer dans sa tête un discours qui tourne à l’absurde où se mêlent ses sentiments pour Sonia, sa position de raté et d’incompris dans sa famille, ses déceptions de la vie en général, son itinéraire de désabusé dans une vie remplie de malentendus. Ça se joue comme une pièce de théâtre, dans l’unité de lieu de la salle à manger des parents. On ne lâche pas ce livre, l’écriture de Caro est simple, fluide, incisive. Une observation remarquablement fine des comportements dans leur errances, lâchetés, passivité, névroses, ratissant les travers de la famille, de l’amour. Les humains, quoi. Ça parle de chacun de nous dans ces situations cocasses de lose absolue.
En cela, c’est hilarant, impitoyable, infiniment mélancolique et touchant. »

* Les livres de Fabienne sont publiés au Cherche-Midi. Tout est là.
**Le Discours, de Fabrice Caro (Fabcaro en BD). Éditions Gallimard, collection Sygne. En librairie depuis le 4 octobre 2018

Invité #39. Dominique Monnoyeur.

Au salon du livre de Villeneuve-sur-Lot que j’ai eu la joie de présider il y a quelques mois, je m’attendais à rencontrer un directeur des affaires culturelles comme on en imagine chez Marcel Aymé ou Claude Chabrol – petit fonctionnaire rabougri, artiste frustré, les doigts jaunis, le velours râpé, pérorant sur la misère culturelle en province –, eh bien pas du tout. Dominique est l’un des hommes les plus passionnants et les plus passionnés qui soit de littérature. Il parle des livres comme si sa vie en dépendait. Il portraitise les auteurs comme s’il était leur intime. Il donne envie des mots et des envies de mots. Il les fait s’envoler jusqu’au cœur des autres. Et comme je suis convaincu qu’on ne peut aimer les livres que si on aime le monde, je crois que Dominique est un immense amoureux de la vie. Magnifique rencontre, merci la vie, comme disait Blier fils.
Je lui ai demandé  de nous présenter l’un de ses coups de cœurs. Le voici.

« Un journal tenu à compter du lendemain de la mort de la mère du philosophe. Une heure de lecture en intimité avec Barthes. Un texte post-mortem dont l’édition ne sera validée qu’après la disparition de son auteur. Une apnée dans le deuil, le chagrin, la mort intime de la mère et celle, universelle, de nos parents. Le mystère de la littérature et de ses maîtres qui tient dans la rencontre de l’unique avec le tumulte du monde. Un jour-le-jour ciselé, une épure d’économie de mots qui nous bouleverse d’autant. Comme ce « 15 septembre 1979 : il y a des matinées si tristes… » ou encore ce « 11 janvier 1979 : …douleur de ne jamais plus poser mes lèvres sur ses joues fraîches et ridées ». On suit ainsi la fin du fils dans la mort de la mère proustienne, omnipotente. D’aucun y verront entre les premières lignes l’aveu public d’une homosexualité jamais révélée du vivant de la matrone : « 26 octobre 1977 : Première nuit de noces. Mais première nuit de deuil ?« . Et quelques pincées de provocation inces-tueuses tant qu’on y est. Quelle importance ?
En vérité, il faut suivre ce dédale de perdition comme on se noie avec les chœurs du Lamento d’Arianna ou de la mort de Didon. Se laisser emporter dans cet écho moderne d’un Lacrimosa dont on se souvient des vers fondateurs : « Le cœur broyé comme la cendre, prends soin de mes derniers moments ». Et se taire à l’éloquence de Barthes : « Je ne veux rien d’autre qu’habiter mon chagrin. » C’est quand le nôtre nous saisit que nous mesurons l’importance de la littérature. »

*Journal de deuil, de Roland Barthes. Éditions du Seuil/Imec, coll « Fictions & Cie », 2009. Puis ré-éditié chez Points en 2012.

Invité #38. Thierry Bisch.

J’ai rencontré Thierry l’’été dernier, à Soulac en Gironde, chez un ami qui venait d’y acheter une maison. Une rencontre comme seul l’été en a la magie – par la grâce du rosé bien frais, des poissons parfaitement grillés, des tomates au goût de tomates, des rires sincères qui ne s’éteignent qu’au cœur de la nuit. J’ai découvert un peintre important, un lecteur passionné, un authentique amoureux de l’autre. En somme quelqu’un de rare. C’est lui qui m’a envoyé ce manuscrit « en aveugle » (l’anecdote est ici). Lui qui m’a parlé de cette Terre qu’on détruit. Lui qui a renforcé ma conviction que l’art a un rôle de trublion. Qu’il ne nous reste plus que  la peinture, les mots, la musique pour changer le regard sur les choses, et quelques vieilles bécanes anglaises pour nous emporter loin de tout.
Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur. Le voici.

« J’ai lu beaucoup d’autres livres depuis ce choc en 2015, mais aucun d’eux n’a changé ma vie aussi profondément que ne l’a fait La 6ème extinction* d’Elizabeth Kolbert. Je savais que la situation était grave, je découvrais que c’était encore bien pire que ce que j’imaginais. Une extinction de masse, là, sous nos yeux incrédules ! La dernière en date, c’était celle des dinosaures il y a 65 millions d’années… Vous avez déjà essayé de vous représenter mentalement 65 millions d’années ? Alors voyons, Jésus c’était il y a 2000 ans, on peut en rajouter encore 4000 pour les plus anciennes civilisations, sumérienne, égyptienne, etc. On est mentalement rendus déjà très loin mais ça ne fait toujours que 6000 ans, une petite goutte dans l’océan de 65 millions…
Elizabeth Kolbert est journaliste au New Yorker. Une journaliste ça enquête, alors elle prend son sac à dos, ses carnets de notes et s’envole pour le Panama sur les traces d’Atelopus zeteki.
Elle rejoint sur place une équipe de scientifiques qui observent la disparition de l’emblème du pays, la grenouille dorée du Panama, Atelopus zeteki donc. Nous la suivons pas à pas, bottes aux pieds, machette à la main, dans la forêt primaire infestée de moustiques et autres créatures au venin mortel. Atelopus zeteki ! Le nom évoque une civilisation perdue, un temple quelque part au fond d’une jungle inextricable que personne n’a jamais réussi à atteindre, pas même Indi Jones…
Pourquoi les populations de cet amphibien emblématique se sont-elles effondrées en quelques années au point qu’il n’en reste quasiment plus que dans des fermes de conservation ? Les hypothèses défilent, l’enquête très rigoureuse progresse et nous découvrons que cette disparition ne doit rien au hasard, sa cause est anthropique, elle est directement liée à l’inexorable expansion d’homo sapiens. Nous.
Elizabeth va parcourir le monde pendant 5 ans du Groenland à l’Australie pour accompagner des scientifiques de terrain qui étudient partout l’effondrement de la faune et de la flore et consignera cette aventure dans ce livre qui obtint le prestigieux Pulitzer en 2015.
La 6ème extinction se lit comme un roman. Il contient tous les ingrédients habituels qui rendent sa lecture exaltante : personnages charismatiques et attachants, suspense, humour, rebondissement, découvertes stupéfiantes… Et c’est une histoire terrifiante ! Chapitre après chapitre nous entrevoyons une terrible réalité qui finit par nous exploser en pleine poire : Nous courrons à notre perte, sapiens n’est qu’une petite espèce de mammifère parmi les autres et il n’y a aucune raison qu’il soit épargné, qu’il échappe à cette extinction de masse.
Depuis presque 20 ans je peins des animaux. En 2008 je commence à être très préoccupé par la menace qui pèse sur mes sujets, je les vois disparaître sous mes yeux. Je me rapproche alors d’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) pour voir si on ne pourrait pas, ensemble, faire quelque chose pour sensibiliser les populations à ce problème très grave. Eux avec leurs expertises scientifiques, moi avec mes peintures. Mon projet s’appelle « Delete ? ». En Français « Supprimer ? »
Il faudra attendre 2016 pour que la première exposition/événement « Delete ? » voit le jour à Monaco en partenariat avec la Fondation Prince Albert II. La véritable impulsion, je l’aie eue en lisant La sixième extinction d’Elizabeth Kolbert. En reposant le livre, le premier sujet que j’ai peint pour cette série fut Atelopus zeteki. »

*La Sixième Extinction d’Elizabeth Kolbert. La Librairie Vuibert (2015). Le Livre de Poche (2017). Prix Pulitzer 2015.