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Attention spoiler.

NE LISEZ PAS LA QUATRIÈME DE COUVERTURE DU DERNIER ROMAN1 DE MATHIEU MENEGAUX. Elle dit ceci : « Avec ce roman impossible à lâcher, Mathieu Menegaux nous rappelle que les histoires d’amour finissent mal en général ». Pff. Nous voilà bien. On devine que les amants finiront plutôt dans le mur que dans le bonheur. Mais malgré cet avertissement, il y a deux excellentes nouvelles.
Un, c’est qu’on sait depuis longtemps que c’est le voyage, plus que la destination, qui est important 2 (car au fond, combien de fins possibles pour une histoire d’amour ou, en tout cas, combien de fins inédites ?) et là, Mathieu se surpasse avec son fabuleux scalpel en nous traçant une route sinueuse entre enquête de police impossible et dépiautage du cœur des amants – un vrai numéro d’équilibriste littéraire.
Et deux, parce que c’est la « vraie » première histoire d’amour qu’il écrit et qu’elle est sombre. Tragique. Comme le sont les films qui font écho à son travail depuis Je me suis tue 3 (2015), ces vrais films noirs, ces désespérances sublimes, ces histoires qui nous retournaient les tripes, donnaient envie de crier « Non ! » quand les amants s’apprêtaient à se trahir ou à sombrer. (Souvenons-nous du grandiose Voici le temps des assassins, de Duvivier, 1956). Avec Disparaître, c’est un formidable roman qui apparaît. Un genre nouveau. Le thriller d’amour fou. Vertigineux.

1. Disparaître, de Mathieu Menegaux. Éditions Grasset. En librairie le 8 janvier 2020.
2. On dit que c’est Louis Robert Stevenson qui aurait écrit ça. Mais cela aurait tout à fait pu être Confucius. Ou Lao-Tseu. Ou Laurent Gounelle. Ou peut-être Bécassine.
3. Je me suis tue, éditions Grasset (2015) et Points (2017). Prix du premier roman des Journées du Livre.

Make roman noir great again.

En ces périodes de pré-élections américaines, voici un roman assez formidable. D’abord, c’est un vrai roman noir. Avec des héros véreux et une héroïne vénéneuse. Des rebondissements et des traîtrises. Des scandales et des bassesses. Le tout servi par une écriture (et une épatante traduction de Patrice Carrer) aux petits oignons. Revoici donc Larry Beinhart qui nous avait régalé, en 1994, avec son Reality Show – qui deviendra Des hommes d’influence au cinéma, avec Dustin Hoffman et Robert de Niro, en 1997 – avec cette fois une histoire d’élections truquées, inspirées par celles de Bush Jr le 7 novembre 2000, fiston simplet qui vola la vedette au pauvre Al Gore, lequel ne s’en remit jamais et partit voir fondre les glaciers et ses grandes espérances. Au travers du personnage d’un bibliothécaire chargé de mettre de l’ordre dans la bibliothèque qu’un (très) vieux milliardaire veut léguer au monde et qui découvre dans les petits papiers les trafics d’influence du (très) vieux plein de dollars et d’arrogance, Beinhart remet sur le tapis l’une des plus vieilles conspirations du monde. C’est jubilatoire. Ça donne envie de penser que la démocratie est une énorme bidonnerie. Envie de gerber, du coup. Mais qu’est-ce que c’est bon.

*Reality Show, Folio Policier n° 313.
** Le bibliothécaire, de Larry Beinhart. Éditions Gallimard, collection Série Noire. En librairie depuis le 1er décembre 2005. Existe aussi en Folio Policier, n° 466.

En corps.

Mais si, vous connaissez Sophie de Baere. Vous l’avez croisée ici, avec son premier roman, La Dérobée 1. Et , lorsqu’elle est venue présenter l’un de ses coups de cœur, Une longue impatience, de Gaëlle Josse. Eh bien, après une longue impatience justement, la revoici enfin avec son deuxième roman, Les corps conjugaux. Une histoire d’amour, de chairs, de griffures, de froidures et de fureurs. Une histoire folle comme seuls les couples peuvent l’être. Une histoire de corps encastrés. Inséparables. Un parfum de cendres mêlées. Un roman qui repousse les limites du cœur. Les redéfinit là où ne s’y attend pas. Là où l’on n’ose pas. Sophie s’aventure dans l’amour le plus dangereux qui soit. Peut-être le plus beau. Le plus fort. Le plus fou. Le tout servi par une écriture qui confine à la perfection. Qui possède la grâce d’une dentelle. Et tisse le chant inédit des corps. Alors, comme tous les lecteurs gâtés, j’ai envie de réclamer encore. Encore.

1. La Dérobée. Éditions Anne Carrière (2018).
2. Les corps conjugaux, de Sophie de Baere. Éditions Lattès. En librairie le 22 janvier 2020.


Une saison d’amour.

Il est difficile le livre de deuil. D’abord parce qu’on connaît la fin. Et que ce qui nous nourrit depuis que nous sommes humains, à savoir l’espoir, n’est ici d’aucun secours. Voici le deuil d’Agathe. Vingt-trois ans. Mucoviscidose. Des années de chambre d’hôpital. De médicaments qui font vomir. Qui épuisent et diminuent. De greffes qui prennent à peine. Voici la parole d’un père qui observe sa fille partir. Et découvre, en la regardant, toutes nos impuissances. Alors il se souvient. Les étés à Oléron. Les plats de fruits de mer. Les rires. Et la toux. Cette putain de toux qui cisaillait son rire. Se remémore son installation dans un petit studio près du Montparnasse. L’amoureux. Les rêves d’une vie qui durerait un peu. Et la toux, toujours. Cette saloperie de toux, comme des clous dans la poitrine. Voici le livre qui ne devrait pas exister puisque les enfants ne devraient jamais partir avant nous. Didier Pourquery nous livre un récit sans fioriture. Sans pathos. Il aligne les derniers jours de sa fille comme on pose des cailloux le long d’un chemin qu’on voudrait retrouver toujours. Au passage, il se croque un peu. Parle de ses infarctus. Des ses tumultueuses liaisons amoureuses. De l’obsession de son travail de journaliste. Évoque entre les lignes la paix enfin trouvée avec Juliette. En partant, Agathe quitte un père apaisé. Au-delà de la tristesse. Un homme qui à son tour, choisit la vie. Et on se reprend à espérer.

*L’été d’Agathe, de Didier Pourquery. Éditions Grasset. En librairie depuis le 13 janvier 2016.

La science de l’esquive.

Jamais un livre n’aura aussi bien porté son titre. « Esquiver », selon Le Larousse, c’est « éviter un coup », c’est « se dérober, se soustraire habilement à quelque chose », c’est « écarter une difficulté, un problème sans les résoudre ». Dans son second1 roman, La science de l’esquive2, Nicolas Maleski raconte l’itinéraire de Kamel Wozniak qui cherche à esquiver (se soustraire à) quelque chose qu’on ne découvrira bien sûr qu’à quelques dizaines de pages de la fin. C’est le roman d’une fuite, d’une évasion d’une vie pour une autre3. C’est bien fichu. Rapide – bien qu’écrit au présent qui est pourtant le temps qui prend tant de temps dans un roman. Cependant, il y a dans cette évasion davantage de péripéties que de suspens, ce qui assez est normal puisqu’on ne sait pas ce que l’homme fuit, donc on ne sait pas quoi craindre pour lui (c’est dans ces cas-là que le brave Hitchcock avait recours au fameux « MacGuffin », une sorte de menace – bombe sous une table, par exemple, long couteau sous un oreiller– de façon à ce que le spectateur attende ou redoute une action et soit ainsi maintenu dans un état de suspens). Bref. Là où c’est l’auteur lui-même qui esquive, c’est qu’il amène son personnage au terme de sa fuite et s’arrête.
Bon, je le reconnais, je suis un peu radical.
Disons qu’à la fin, il y a un petit soubresaut qui rend hommage à l’un des deux chefs-d’œuvre de James M.Cain, Le Facteur sonne toujours deux fois.
En fait, la trame de La science de l’esquive m’a fait penser aux contes. On décrit les tourments des héros, le combat du chevalier pour trouver sa princesse, et lorsqu’ils sont enfin réunis, on nous plante avec un « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Là où l’on aimerait que l’histoire commence. Mais cela n’arrive jamais.
Sans doute le bonheur est-il impossible à écrire.

1. Le premier était Sous le compost. Harper Collins (2017). Harper Collins Poche (2020)
2. La science de l’esquive, de Nicolas Maleski. Éditions Harper Collins, coll Traversée. En librairie le 8 janvier 2020.
3. Sur le même thème, on se régalera de La fuite de monsieur Monde, de Georges Simenon et de L’homme qui voulait vivre sa vie, de Douglas Kennedy (le livre, pas le film).

« Si j’avais su, j’aurais venu. » (Petit Gibus).

Qu’il est joyeux, ce livre. Une guerre des boutons algéroise. Des enfants se battent contre deux généraux pour garder leur terrain de jeux, là où les militaires veulent se faire construire « d’immenses villas aux fenêtres verrouillées par des barreaux, aux portes blindées, aux murs hérissés de fils barbelés » (page 248). Avec Les petits de Décembre*, Kaouther Adimi écrit l’histoire d’Inès, de Jamyl et de Mahdi, trois gamins d’aujourd’hui, dans une Algérie encore ébranlée par les soubresauts de son histoire et où les adultes, eux, semblent avoir renoncé. Ils sont l’avenir. Ils sont les rêves. Ils sont ce que l’enfance porte de plus beau. De plus haut. Alors ce grand terrain au milieu de la cité du 11-Décembre, ils vont l’occuper. N’en plus bouger. Résister. De partout, d’autres enfants viendront les rejoindre. Un campement joyeux. Des victuailles, comme pour un immense pique-nique. Et leurs tas de petits cailloux, comme des balles, pour repousser l’envahisseur. Une très jolie fable sur la résistance. Grave comme le célèbre roman de William Golding, mais traité à la Yves Robert, ce qui lui donne tout son sel. Et surtout, sa redoutable efficacité. À l’heure où, ici, on casse tout sans rien obtenir, ces gamins d’Algérie nous donnent une grande leçon.

*Les petits de Décembre, de Kaouther Adimi. Éditions du Seuil, collection Fiction & Cie. En librairie depuis le 14 août 2019.

En ces périodes de grève, n’oublions pas non plus ceux qui, à 55 ans de la retraite, souffrent déjà.

Mon Père arrive en Poche. Avec une préface inédite. Et un conte pour enfant.

Et un avis impartial à 00.23.12 là: https://www.france.tv/france-5/le-magazine-de-la-sante/1201877-le-magazine-de-la-sante.html

Glacial.

À entendre les survivants de massacres, ceux du Bataclan* par exemple, à ces fureurs, ils associent des odeurs de chairs, de poudre, à des cris, des épouvantes, du silence enfin. Il semble y avoir eu une sorte de combustion des sensations, un chaos épouvantablement charnel qui précède toujours à la plus grande désolation. Dans ce Massacre**-ci, rien de tel. Voici un roman glaçant sur le monde de l’entreprise où les massacres sont aseptisés, blancs laqués, avec quelques reflets bleus acier – la couleur des yeux des tueurs. Anne Hansen, dont c’est ici le premier roman, nous entraîne au cœur d’une Entreprise située au cœur d’une Ville où viennent d’avoir eu lieu des massacres terroristes (on pense au Paris du 13 novembre 2015) tandis que d’autres massacres silencieux ceux-là ont lieu au cœur de l’Entreprise. Licenciements. Manipulations. Harcèlements. Le tout avec une précision chirurgicale terrifiante. Il n’y a que trois ou quatre noms de personnages dans le livre. Les autres sont indéfinis. Sans visage. Sans odeur. Le texte est glacial. Une vitre de cinq centimètres d’épaisseur à travers laquelle on assiste à la déliquescence d’un homme dans l’indifférence gelée de ses collègues. Un texte terrifiant sur un monde qui l’est tout autant et se drape de bons sentiments au travers de comités pour le bien-être des employés, de l’écologie responsable, etc. Je ne sais pas qui est Anne Hansen, si elle vient elle-même de ce monde-là, si, comme moi, elle en a été virée en quatre minutes, de façon dégueulasse, mais, lorsque comme elle on écrit, page 69 : « La place qu’on s’est faite ne met en aucun cas à l’abri de la chute, tant il est difficile de plaire encore quand on a beaucoup plu », je sais qu’elle a tout compris.

* Dans 13 novembre, fluctuat nec mergitur, documentaire sur Netflix.
** Massacre, de Anne Hansen. Éditions du Rocher. En librairie depuis le 5 septembre 2018.