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L’hiver d’une vie magnifique.

Henning Mankell

Je n’avais jamais lu un livre aussi lentement. Sans doute est-ce parce qu’il est le dernier, qu’il n’y en aura plus jamais, à moins qu’on ne découvre, enfoui quelque part au Mozambique où il aimait à vivre, à y faire jaillir la joie par le théâtre, un ultime manuscrit. Mais je n’y crois pas. Henning Mankell est mort le 5 octobre 2015 à Göteborg d’une saloperie de cancer, qu’il raconte dans le crépusculaire Sable Mouvant –Fragment de ma vie, son avant dernier texte.
Les Bottes Suédoises* est un roman magnifique et lent. Un livre dans lequel il savoure le temps, dans lequel il le mâche presque, comme s’il cherchait à en extraire toutes les saveurs dernières, à le retenir un jour encore, une heure encore, le temps d’un dernier frisson de vie, un ultime vertige.
Voici donc l’histoire de Fredrik Welin, médecin retraité qui vit sur une minuscule île de la Baltique. Lorsque commence le récit, sa maison brûle, il échappe de justesse aux flammes et regarde sa vie se consumer, les cendres danser, emportant avec elles tout ce qui fut de lui. C’est l’hiver. Le froid gagne. Ce feu, c’est celui qui dévore Mankell (il achève ce texte sept mois avant sa mort), un feu vif et joyeux dans les flammes duquel, il raconte ses amours perdues, ces femmes aimées, mal aimées et ratées jusqu’à cette ultime, journaliste qui écrit un article sur l’incendie, une femme beaucoup plus jeune que lui, une dernière tentation, une dernière espérance, comme si la jeunesse pouvait prolonger la vie, lui redonner une inestimable saveur. Jusqu’au bout, le goût de la vie est plus fort que tout, et des cendres mortes jaillissent d’autres lueurs. C’est là le flamboyant testament de Mankell.
Putain, il va nous manquer.

*Les Bottes Suédoises, de Henning Mankell. Éditions du Seuil. En librairie depuis le 18 août 2016.

Le citronnier de Samantha.

Samantha Barendson

Selon notre bon Wikipedia, le citronnier est « un arbre à feuilles persistantes, oblongues et lancéolées, à limbe nettement articulé avec le pétiole non ailé. Il peut vivre environ 80 ans ».
Selon Samantha Barendson, il est un papa qui a vécu 32 ans, qui a crépité lorsqu’on a fait de son corps des cendres « qu’on dépose dans la terre du jardin – d’une maison argentine –, comme un engrais (…) et qui deviendra une fleur, une herbe ou même un arbre » (page 37).
Mon Citronnier* est le livre d’une femme à la recherche de son père, Francisco Barendson, italien, retrouvé mort dans une chambre d’hôtel à Buenos Aires, à cause d’un radiateur au gaz défectueux, en compagnie d’un collègue de travail ; une femme à la recherche de qui fut son père qu’elle n’a pas connu, lui si beau, si élégant, qui aimait tant les jolies femmes.
Alors bien sûr, il n’est pas question de dévoiler ce qu’elle va découvrir et qui, au fond, n’est si important que ça, il ne s’agit pas d’un incroyable « cliffhanger », non, ce qui est intéressant ici, c’est la gravité détachée avec laquelle Barendson mène son enquête.
C’est dans cette distance que se trouve la grâce fragile du livre, cette poésie telle que l’avait un jour défini un poète canadien avec lequel je participais à une table ronde à Montréal : « La poésie ne s’explique pas, elle se soupçonne. » C’est le mot que je cherchais. Mon Citronnier est un texte sur le soupçon. Un soupçon bienveillant – ce qui est rare. Cela s’appelle l’espoir.

*Mon Citronnier, de Samantha Barendson. Édition Lattès. En librairie le 11 janvier 2017.

Quelques mignardises empoisonnées.

SOPHIE HENRIONNET

J’ai rencontré Sophie Henrionnet en novembre dernier dans le cadre « d’Écrivains en Grésivaudan », une suite de joyeuses rencontres dans quelques médiathèques montagneuses, à l’entour de Grenoble.
Sophie possède l’un des plus jolis rires brefs qu’il m’ait été donné d’entendre, un équilibre exquis entre la joie et la gêne. Plus tard, nous avons eu, comme deux sales gamins un jour d’enterrement, un irréfrénable fou rire lors du discours officiel de l’adjoint au maire. Il ne m’en fallait pas plus pour me précipiter sur l’un de ses livres. Vous prendrez bien un dessert*, roman cruel, fils des célèbres « Nouveaux Monstres » italiens, met en scène une famille qui se réunit à la fois pour les Fêtes de Noël et l’anniversaire de l’ancêtre. En autant de courts chapitres qu’il y a de membres dans cette famille, Sophie utilise sa plume acérée comme une fraise terrifiante (elle a été chirurgien-dentiste) et s’en donne à cœur joie pour dépecer les apparences, les bien-pensances et nous donner à voir les entrailles de tout ce beau monde pas si beau que cela vu de l’intérieur, le tout avec une jubilation totalement assumée, tel qu’on la retrouve justement dans son merveilleux petit rire bref, à la croisée de la gêne (« regardez les horreurs que je vous donne à voir ») et de la joie (« regardez les horreurs que je vous donne à voir »). Sophie, vous verrez, écrit aussi des romans dits « chick lit » fort bien faits, mais pour ma part je ne peux que l’encourager à poursuivre cette veine jubilatoire et à vous, de vous y plonger sans bouée.

*Vous prendrez bien un dessert, deuxième roman de Sophie Henrionnet. Éditions Daphnis et Chloé. En librairie depuis le 9 juillet 2015.

Et toc.

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Voici un petit livre* (160 pages) rigolo sur les tics et les tocs (troubles obsessionnels compulsifs) de celui qu’on a appelé le Roi de la Publicité en Russie, un peu comme il y avait le Roi de l’Immobilier dans le fabuleux « American Beauty » de Sam Mendes.
En une trentaine de courts chapitres amusants, le désormais Roi du Toc nous narre ses aimables tares. Une hachette sous le lit, au cas où,, dix-huit parapluies, cinq exemplaires du même téléphone portable LG, toutes ses montres parfaitement réglées avec dix minutes d’avance, etc. Un aimable catalogue à la Prévert de petites obsessions, en somme, dont l’auteur prétend qu’elles n’empêchent pas d’être heureux : « Ma vie n’est pas un enfer. Je ne suis ni blasé ni aigri, mais enthousiaste comme un jeune homme (…) », page 162, même si, ça et là, affleure de la mélancolie : un sevrage prématuré (page 101) et l’absence d’une mère sans doute qu’une vie parfaitement bien ordonnée, comme une chambre parfaitement bien rangée, enchanterait, si d’aventure elle revenait.
Le talent d’Edouard, dans ce nouveau livre, après un récent essai sur la Russie et surtout après son très beau premier roman personnel La Compagne de Russie**, est de rire de lui-même tout en laissant poindre, me semble-t-il, une sorte de chagrin.
Un peu à la manière d’un Jean-Louis Fournier.

*Moi, Édouard, vieux garçon, maniaque et fier de l’être !, d’Edouard Moradpour. Éditions Michalon. En librairie le 5 janvier 2017.
** La Compagne de Russie, aux éditions Michalon, 2012.
PS. Édouard, dis-moi : la prochaine fois, une sole/épinards au Murat, table n° 37, ou des spaghettis à la napolitaine au Marco Polo, table n° 7 ?

« Prendre le risque sublime de s’envoler ».

C’est finalement Nathalie* qui s’est chargée de chroniquer Danser au bord de l’abîme** et je l’en remercie de tout cœur. Je la savais lectrice exigeante, je la découvre musicienne des mots. Et, bien sûr, le très beau titre de cet article est d’elle.
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«  Quel bonheur que ce nouvel opus de mon écrivain-chouchou Grégoire Delacourt ! Ceux qui me connaissent (et  maintenant les autres) savent combien cet auteur compte pour moi,  certains de ses livres m’ayant accompagnée lors d’abîmes personnels. Petite Grande précision : cette chronique est faite dans le cadre d’une lecture commune, avec mes amies blogueuses : Alexandra, Nathalie et Virginie (liens de leurs blogs sous cet article).
Ici, nous faisons la connaissance d’Emma,  quadragénaire comme tant d’autres, un peu perdue dans un mariage qui ne la fait plus danser, un travail qui l’occupe, et des enfants qui n’ont plus vraiment besoin d’elle.  Elle « fait avec » ou plutôt sans, jusqu’au jour, où, dans une brasserie, son regard va croiser celui d’Alexandre… Il est marié lui aussi… Et lui aussi va se laisser emporter par son regard à Elle…
Elle, Emma, a besoin de ce vertige qui prend au creux du ventre.  Elle veut la foudre, elle veut le désir, elle veut l’infini.
« Les mères nous apprennent la patience, cette cousine polie du renoncement, parce qu’elles savent qu’entre le désir et l’amour, il y a les mensonges et les capitulations. Le désir ne tient pas toute une vie, m’avait-elle dit.
L’amour non plus, avais-je répondu. Moi, je crois au premier regard… Je crois à la première impression. Je crois au langage de la chair. Au langage des yeux. Au vertige. A la foudre ».
Ils vont alors prendre une décision qui va bouleverser et faire basculer leurs existences, et celles de leurs proches.
Ce qui pourrait n’être alors qu’une banale histoire d’adultère devient, sous la plume magistrale de Grégoire Delacourt, une danse sensuelle et tragique, au bord d’un abîme béant, tout en failles, en cicatrices, en appétits, en tendresse, en lumières.
Mais ce roman n’est pas que cela, loin s’en faut.
Ce roman, c’est aussi, la vie, le désir et sa puissance de tsunami, l’amour, la mort, la liberté (cette chère Blanquette !), le rapport à soi et aux autres, le désamour d’une mère, les liens au-delà de l’au-delà,  les interstices sombres ou clairs entre présent et passé, le pardon et la résilience… C’est aussi l’urgence de Vivre, vivre et aimer… Vivre et virevolter …
Page après page,  et en parallèle avec la métaphore de la Chèvre de Monsieur Seguin et à ce cher Gringoire (encore une histoire qui m’a profondément marquée), le récit prend une intensité saisissante, fracassante, bouleversante. De fulgurance en fulgurance, il emporte le lecteur du début à la fin, dans un tourbillon d’émotions épidermiques, celles-là même qui vous font comprendre l’importance de l’Existence.
« J’affirme qu’elle est brève, cette gesticulation sur la Terre, d’une brièveté assassine, et qu’elle ne mérite pas d’être encore tronquée par les mésamours, les colères ou les frayeurs. C’est justement parce qu’on n’a pas le temps qu’on doit aimer, désespérément ».
Il faut se laisser porter par l’écriture si délicate et si sensible de Grégoire Delacourt, qui, une fois, encore, sait se glisser avec brio dans la peau d’une femme.
Il faut frissonner, sourire, trembler, pleurer, rire, espérer, à chaque page que l’on tourne, tout comme on tourne, dans le fond, jour après jour, des pages de nos vies.
Il faut se laisser porter par Madame Butterfly, Orphée et Le Trouvère.
Il faut se laisser griser par les vins à la robe capiteuse, se laisser envelopper par la magie des mots, des phrases lâchées çà et là…
Je n’en dirai pas plus, car ce roman, il faut le lire, absolument…
Un immense remerciement donc à Grégoire et aux Éditions JC Lattès,  je sors de cette lecture, comme de toutes celles de cet auteur cher à mon cœur, profondément bouleversée.  Un roman magistral, un incontournable de la rentrée littéraire de janvier 2017.
« Ceux qui nous aiment nous quittent, mais d’autres arrivent ».

* Retrouvez Nathalie et son blog épatant sur: http://nathdelaude.canalblog.com/archives/2017/01/03/34756674.html ainsi que ceux de ses amies blogueuses, Alexandra, Nathalie et Virginie.
** Danser au bord de l’abîme, Éditions JC Lattès. En librairie depuis le 2 janvier 2017.

Joyeux Noël à tous.

À part quelques rues riches et touristiques, Paris ne brille plus à Noël. On n’entend plus de chansons dans les rues, dans les galeries marchandes, Winter Wonderland, Last Christmas ou même un bon vieux Tino Rossi. Les enfants ne descendent plus la rue de Martyrs en luge en hurlant leur joyeuse frayeur. Il n’y a plus de neige à Noël. Restent les merdes de chien, les millions de mégots et les deux roues qui envahissent les trottoirs. Alors retrouvons la magie de Noël dans les livres, reprenons-nous à rêver, redevenons des enfants, pour quelques heures : c’est le plus beau cadeau que l’on puisse se faire.

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Contes Extraordinaires de Noël, d’Élisabeth de Lambilly, éditions Larousse. En librairie depuis le 21 octobre 2015.

Tout est bon dans le Fournier.

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En fait, il y a quatre excellents morceaux chez Jean-Louis.
Le Jean-Louis de La Grammaire impertinente, celui de Où on va papa ?, de La Noiraude, et enfin celui de Bonheurs à Gogos*.
Le premier date de la grande époque Desproges, des merveilleuses conneries qu’ils ont faites ensemble et « La Grammaire » est née de l’idée qu’il était, je cite, débile d’apprendre aux enfants la grammaire, et notamment la conjugaison de verbes en er avec aimer alors les morveux ne savent même pas ce que cela veut dire, aimer. D’où l’idée d’une grammaire qui conjuguerait péter, dans le premier groupe, et donnerait, de fait, de truculents exemples. Il est en effet bien plus amusant d’entendre sa grand-mère péter que de l’aimer.
Le second est plus grave et se nourrit de son histoire personnelle. Son père d’abord, médecin mort d’alcoolisme à 42 ans ; ses deux enfants, très lourdement handicapés, (aujourd’hui décédés) ; son adorable épouse, Sylvie, tombée brutalement et sans explication dans un tapis de feuilles d’automne, en forêt ; sa mère, sainte parmi les saintes ; à chaque fois des livres bouleversants et drôles car, comme il aime à répéter ce mot de Voltaire : « Il est poli d’être gai. »
Le troisième est poète (et paysan). Respect.
Le dernier est plus ronchon. C’est celui qui se moque de nos défauts, de nos tares et autres TOC, mais il le fait avec tellement de plaisir et d’aimable méchanceté qu’on se met à rire de nous avec lui. C’était le cas avec Mouchons nos morveux (en 2002), avec Trop (en 2014). Il récidive avec Bonheur à Gogos, en égratignant les gogos qui nous le promettent et les gogos qui y croient. Et, croyez-moi, ils sont nombreux.
Audiard n’a-t-il pas dit : « Si les cons volaient, il ferait nuit » ?

*Bonheur à Gogos, de Jean-Louis Fournier. Éditions Payot. En librairie depuis le 5 octobre 2016.

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Les Séances.

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Sous le titre, en place de roman, on aurait pu écrire fragments, tant les courts chapitres du très beau livre* de Fabienne sont des morceaux de choses, des images saupoudrées, des bouts de pellicule 35 mm qui évoquent les sensations d’une enfance, les odeurs d’une maison, les couleurs passées d’une vie.
Comme dans son précédent livre, Mon âge**, Fabienne traque l’alentour des âmes féminines (les hommes sont absents dans celui-ci, ou alors morts à la guerre) à coup de pinceaux impressionnistes, de mélanges inédits, de couleurs nouvelles. Elle dépeint la mélancolie sans la douleur de la mélancolie et la joie, sans l’exubérance de la joie. Ses choses sont à la fois graves et légères et font des Séances un voyage dans l’intime, dans la trajectoire d’une femme le temps d’un long voyage en automobile, sur l’autoroute qui la conduit auprès de sa sœur, à la frontière franco-allemande ; sa sœur qui, elle aussi, se révèle au travers de « séances » où elle soigne les gens avec d’inattendus bouquets de mots.
C’est dans l’exiguïté de l’habitacle de l’auto que se déploie la force du livre, dans cet endroit privé, préservé – comme un confessionnal – que les souvenirs vont surgir et redessiner un futur apaisé.
C’est un livre envoûtant comme un parfum, un de ceux, magnifiques, dont ne peut pas jamais tout à fait raconter l’histoire, mais juste la ressentir, au plus profond de soi.
Prenez votre ticket ; vous ne serez pas déçu du voyage.
Comme il me semble, à la relecture de ces lignes, que mon point de vue peut vous sembler un peu abstrait, je vous joins la critique moins énigmatique de Version Femina.

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*Les Séances, de Fabienne Jacob. Éditions Gallimard. En librairie depuis le 3 octobre 2017.
**Mon âge, éditions Folio.