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La femme à monsieur Jules.

La femme à monsieur Jules

Une libraire (celle qui a un chien qui me regarde comme si j’étais une saucisse) m’a un jour conseillé ce livre*. Qui ne donne pas forcément envie au premier abord. Imaginez, un couple de vieux. Après une vie ensemble, elle a obtenu du monsieur du titre qu’elle ait droit à quelques instants seule dans leur lit, chaque matin, pendant que le Jules en question prépare le petit déjeuner. Mais voilà. Ce matin là, quand elle s’extirpe de sa confortable solitude méritée, le julot s’est rendormi sur le canapé (bon, après avoir préparé le petit déjeuner, il est vrai). Mais ce qui trouble la femme à monsieur Jules, c’est que ses lunettes sont par terre. Alors elle devine. Elle comprend. Elle sait. Elle va alors enfin pouvoir lui dire, à Jules, tout ce qu’elle a sur la patate depuis tant d’années. Le bon comme le mauvais. Tout. Même les enfants qui disparaissent avec l’eau des toilettes, comme des chatons. C’est beau, c’est féroce, c’est désespéré, c’est profondément humain.

*Une journée avec monsieur Jules, de Diane Broeckhoven, enfin en 10/18 (Merci Carine Fannius).

La plupart des alpinistes meurent dans leur lit.

C’est écrit, page 164 ; et c’est une phrase qui, si elle peut résumer une vie, résume ce livre* formidable. Je ne connaissais pas Paul Veyne (pas de veine, dirait-il), sans doute parce que je ne me suis pas (encore) intéressé à son travail d’historien de Rome, spécialiste de Foucault, admirateur de René Char, « ce colosse colérique et conquérant ».
Paul Veyne est un alpiniste de la vie. Un aventurier de son époque. Un très chic professeur du Collège de France (dont la seule grande obligation est d’y faire 16 heures de cours –on dit conférence d’ailleurs… par an). Il a 84 ans. Son livre de souvenirs a la plume légère d’un jeune homme et l’élégance de celle d’un homme, puisqu’elle n’est jamais revancharde. J’y ai découvert une personne qui aimait sa vie. Je l’ai refermé en quittant un père à qui son fils manquera toujours, un homme qui aimait deux femmes qui l’aimaient, un ami que je regrette de ne pas (encore) connaître.

Veyne

* Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas, de Paul Veyne, aux éditions Albin Michel. Prix Femina de l’essai 2014.

Invitée #15. Karine Fléjo.

Karine Fléjo est la première personne à m’avoir appris ce qu’était une blogueuse (j’avais d’abord cru à une blague), parce qu’on m’avait fait découvrir sur son blog, ce qu’elle avait écrit sur mon premier texte, L’Écrivain de la famille. Nous étions en 2011. Et comme c’était l’une des premières critiques que je lisais, je me suis empressé de la remercier –d’autant que la critique était bienveillante. Peu de temps après, lorsque j’ai obtenu le « Prix Carrefour du Premier Roman », on m’a demandé quelles étaient les personnes que je souhaitais inviter à la fête, je n’ai alors proposé qu’un seul* nom. Le sien. Depuis, nous nous sommes revus quelques fois. Elle m’a fait le cadeau de me faire lire ses très bons textes à elle (elle fera bientôt un livre, j’en suis sûr -que je bloguerai ici, et, en attendant, elle s’est mise au dessin : c’est à dire un trait qui, au lieu de former une lettre, forme ce que le mot dit. C’est tout en délicatesse. Et ça lui ressemble.
Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur. Le voici.

Invitée #15. Karine Fléjo

« Novembre 1954. Dans neuf jours et neuf nuits, le camp d’Ellis Island, lieu de passage principal des immigrants qui arrivent aux Etats-Unis, va fermer ses portes. Pour John Mitchell, son directeur, dernier occupant des lieux, c’est l’heure du bilan. Et de se remémorer les drames qui ont jalonné ses quarante-cinq années de service, du décès de sa femme tant aimée à son amour interdit avec Nella, une immigrante sarde. Entre devoir et compassion, raison et sentiments, responsabilité et culpabilité, il fait défiler sur l’écran de ses pensées les milliers d’hommes, de femmes et d’enfants en quête d’un avenir meilleur à avoir tenté leur chance en ces lieux. Et d’être animé par l’urgence de coucher ses souvenirs sur le papier, d’alléger quelque peu le fardeau de la culpabilité par l’aveu. Avec une écriture sobre, ciselée, aussi vibrante que belle, Gaëlle Josse dresse le portrait d’un homme viscéralement attachant, qui toute sa vie aura essayé d’être un employé irréprochable, mais sera avant tout et surtout resté un humain. Un roman magnifique ».

Le dernier gardien d’Ellis Island, de Gaëlle Josse**, aux Editions Notab/lia. En librairie depuis avril.
* Ceci dit, nous ne fûmes pas que deux. Entre les organisateurs, les éditeurs, les jurés, les invités des autres, les gourmands, les affamés, les pique-assiettes, les journalistes, nous fûmes ce soir là près de deux cents, chez Harcourt.
**Pour la petite histoire, j’ai eu l’honneur de présider en 2012 le dixième Prix du Marais organisé par la très dynamique Médiathèque de Lomme (59) et la joie de remettre ce Prix (doté, net d’impôt) à Gaëlle pour ses formidables Heures Silencieuses, parues aux éditions Autrement.

 

Bien avant l’heure.

Siodmark

Écrit en 1942, publié par Gallimard en 1949, ce roman noir dont Gaston Gallimard disait aux détracteurs du genre que, s’il les éditait, « c’est parce qu’il faut bien que je paye mes poètes », est une merveille d’anticipation, bien avant 1984 ou, plus récemment, la série Real Humans. Voici l’histoire du cerveau d’un nabab (corps explosé dans le crash de son avion) qui prend doucement possession de la chair, des viscères, des yeux, des mains d’un autre. Il l’envahit. Le manipule. Le soumet. Un petit cousin du Démon de Selby Jr. Sans le savoir, Siodmak – qui était surtout scénariste de films d’horreur, signait un texte glaçant sur la manipulation ; à considérer sérieusement, à l’heure où ni Google, ni Facebook, ni personne d’ailleurs, ne nous possède, ne nous utilise, ne nous vend, ni ne nous ment.

Le cerveau du nabab, de Curt Siodmak, éditions Gallimard, Série Noire. (Il reste quelques occasions sur fnac.com).

Pour une fois, je m’envoie une fleur.

Eddelweiss

L’Édelweiss est une jolie fleur blanche de montagne mais aussi un très joli Prix.

Le Grand Méchant Loup.

Trévidic

Voilà un livre formidable. Un texte brillant et drôle qui nous raconte la naissance du PMJ (Petit Méchant Juge) sous le bon et judicieux François Ier, ses affres à travers la grande Histoire, ses victoires, ses défaites, jusqu’à, récemment, un certain « ancien président qui voulait le redevenir » (espérons que nous aurons la mémoire longue) et qui voulait sa peau, purement et simplement, selon le principe qu’un Juge mort ne fouille pas dans les poubelles du scandale. Marc Trévidic a la plume vive, pleine d’esprit et d’humour ; sa fable, fille de Voltaire et La Fontaine, nous entraîne là où nous ne sommes pas les bienvenus, nous les Petits Cochons – même pendant les Journées du Patrimoine : au cœur du Château et de cette caste qui, décidément, vit dans un monde sans nous. Marianne, reviens !

Qui a peur du Petit Méchant Juge ?, de Marc Trévidic, éditions Lattès. En librairie.

Toujours debout.

Chalendon

Il y a un an, Sorj avait le cœur qui battait plus vite. Il était sur la dernière liste du Prix Goncourt  – il ne l’aura pas (c’est Pierre Lemaître) mais obtiendra le Prix Goncourt des Lycéens, trois semaines plus tard, pour son magnifique, son immense roman.
L’histoire folle et belle d’un homme qui rêve de monter l’Antigone d’Anouilh à Beyrouth. De prendre à chaque camp un fils, une fille, un ami, un frère, et de les faire se rassembler sur scène (en parlant de scène, oubliez la Comédie Française, imaginez plutôt, comme lieu de théâtre, un jardin bombardé, des gravats assassins, une cour sans rires). De faire oublier la guerre, pendant deux heures.
L’histoire de cet homme qui meurt à l’aube de son rêve, et, à l’agonie, en confie la réalisation à un lointain ami ; un français, petit théâtreux de faubourg. Nous sommes en 1982. Le théâtreux va partir. Et il va nous embarquer dans l’une des plus belles histoires d’humanité.

Le quatrième mur, de Sorj Chalandon, éditions Grasset et Livre de Poche.