Invitée #29. Véronique Marchand.

Ma première vraie rencontre avec Véronique date de 2014, à l’époque où On ne voyait que le bonheur s’apprêtait à plonger dans la rentrée littéraire, le magazine Page l’avait choisi comme l’un de romans importants de cette rentrée justement, et c’est Véronique qui mena l’entretien.
Au-delà d’une libraire passionnée (vingt ans chez Coiffard à Nantes et, depuis bientôt deux ans, dans la sublime librairie du Failler à Rennes), j’ai surtout découvert une femme précieuse et rare qui aime tellement la vie qu’elle en accepte même les chagrins. Chacune de nos rencontres, depuis, se situe sur cette crête où la joie l’emporte toujours, chacune de nos rencontres est un régal. Merci pour ça, Véronique !
Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur. Le voici.

Véronique Marchandgary photo

C’est avec le brio qu’on lui avait déjà reconnu lors de ses précédents romans biographiques sur Stefan Zweig et Eduard Einstein, que Laurent Seksik éclaire la genèse du destin extraordinaire de Romain Gary, né Roman Kacew en 1914 à Vilna. Romain Gary laissait volontiers entendre que son père était Ivan Mosjoukine, le plus grand acteur russe de son temps bien sûr, toute médiocrité étant proscrite par cet homme qui ne voulait que l’excellence. La réalité est plus prosaïque. Arieh Kacew était bien russe mais fourreur dans le ghetto. En 1912 il avait épousé par amour Nina, divorcée et déjà mère d’un garçon. Mais lassé de son caractère impétueux et fantasque, il l’avait quitté en 1924 pour fonder un autre foyer avec la douce Frida. La vie auprès de Nina n’était qu’effusions, exaltation, soubresauts, tourbillons et paradoxes, tout à la fois galvanisante et épuisante. La mère et le fils s’adorent et entretiennent une relation fusionnelle qui durera toute leur vie. Elle lui rêve et lui prédit un grand destin « Tu seras Ambassadeur de France, c’est ta mère qui te le dit. Tout de même il y a une chose qui m’intrigue un peu. Pourquoi ne m’avait-elle pas fait Président de la république, pendant qu’elle y était ? » écrira t-il beaucoup plus tard dans Les Promesses de l’aube. Arieh, que le petit Roman aime et admire secrètement pour ne pas blesser Nina, lui manque cruellement. Serait-il parti à cause de lui ? Sa décision est pourtant prise : il sera fourreur lui aussi afin qu’il soit fier de son fils, tant pis pour les rêves de Nina. Ainsi, il rentrera à la maison et tout redeviendra comme avant. Mais Arieh, le lion, le descendant d’Aaron frère de Moïse, son héros, l’a trompé, trahi et tant meurtri qu’il voudra en mourir. En seulement vingt-quatre heures les dés du destin de Roman seront jetés. « On associe le génie de Gary à sa mère. L’énigme Gary c’est son père » affirme Laurent Seksik qui, avec beaucoup d’empathie, décode les rapports complexes et douloureux du père maladroit pris en étau entre son devoir et l’amour pour une autre femme et le fils qui ne peut pas choisir entre ses parents. Quelques années plus tard, en France, Roman Kacew deviendra Romain Gary, alias Shatam Bogat, Fosco Sinibad, Lucien Brulard, Emile Ajar…Un des grands écrivains français du XXe siècle. Aviateur, compagnon de la Libération, diplomate, cinéaste et le seul auteur à avoir été deux fois lauréat du Prix Goncourt, en 1956 avec Les Racines du ciel et en 1975 sous le pseudonyme Emile Ajar avec La Vie devant soi. Le talentueux dandy aux multiples facettes qui ne cesse de fasciner les biographes, ne parlera plus de son père resté dans le ghetto de Wilno (Vilnius aujourd’hui) avec femme et enfants, tous morts en déportation en 1943.
Le 2 décembre 1980 Romain Gary se suicidait à Paris en emportant ses secrets et ne laissait que quelques mots énigmatiques : « Jour J. Aucun rapport avec Jean Seberg. Les fervents du cœur brisé sont priés de s’adresser ailleurs ».

*Romain Gary s’en va-t-en guerre, de Laurent Seksik. Éditions Flammarion. Au Failler surtout, et dans toutes les librairies depuis le 18 janvier 2017.