Interview américaine
Par Dana Philp.

Changement de vie et changement d’éditeur ! Peux-tu nous en dire un peu plus pour New York et pour Grasset ?
Voilà vingt ans que toi et moi vivons à Paris alors que tu es Américaine. Au bout de toutes ces années dans ma langue, j’ai pensé que c’était à mon tour de vivre dans la tienne. Tu as dit oui et nous voilà à New York. Et  même si depuis plus d’un an je me sens un peu Lost in translation, je suis très heureux ici où je te rappelle que j’ai écrit ce roman avec Manhattan sous nos fenêtres.
Quant à Grasset, c’est une magnifique rencontre (après tous les remue-ménage chez Lattès fin 2018) avec Juliette Joste et Olivier Nora qui m’a donné l’envie et la force de rejoindre cette fabuleuse Maison. Un rêve depuis très longtemps.

Est-ce que le fait d’écrire à l’étranger change quelque chose pour toi ?
Ce n’est pas tant d’écrire à l’étranger qu’écrire entouré d’une autre langue, et loin de Paris, qui a sans doute modifié mon rapport à l’écriture. Je sens moins la pression d’avoir une « belle plume ». J’ai retrouvé pour ce roman, une langue plus brutale, à fleur des personnages et de l’histoire. En écrivant de plus loin, je me suis finalement rapproché.

Un « grand roman américain » en vue ?
Qui se passerait en Amérique ? Pourquoi pas ? Dès le coronavirus sera vraiment derrière nous et que je pourrais enfin sillonner ce pays avec toi. En attendant, je me nourris de l’énergie étonnante de New York, de la force de ces gens qui se relèvent toujours. Ici, si on s’arrête, on tombe.

« Un jour viendra couleur d’orange. » (J’espère que ça va arriver). Pourquoi ce titre ?
C’est un vers du poème « Un jour, un jour » d’Aragon, dans lequel il parle de la guerre d’Espagne et surtout de l’assassinat de Lorca. Il écrit : « Dieu le fracas que fait un poète qu’on tue ». Et malgré tout, il croit encore à ce jour qui viendra « où les gens s’aimeront ». Je crois à la même chose que lui. Sans naïveté. Mon histoire parle d’une autre guerre, d’autres colères, d’autres voix qu’on tue, mais c’est cette aube orange qui finit par arriver. Elle est l’enfance du jour qui vient et il est temps que l’enfance triomphe.

On sait qu’il y a toujours un petit peu de toi dans chacun de tes livres ? Et celui-ci ?
Tu en sais des choses, dis-moi. (Rires). Celui ci n’échappa pas à la règle. Il y a bien sûr des personnages inspirées par des personnes de ma vie. Des situations. Des angoisses aussi. Mais surtout, j’ai essayé de retrouver l’enfant curieux que j’étais, qui persévérait à penser, malgré le chaos parfois, l’injustice, la méchanceté, que c’était la beauté qui triompherait. Il y a donc, poétiquement parlant, beaucoup de moi dans Geoffroy, beaucoup de mes rêves d’avant, auxquels je continue de croire. Et pour la petite histoire, Djamila est le prénom de la petite fille avec laquelle nous avons échangé notre premier baiser « d’amour » – nous avions sept ans.

Tu changes et te réinventes de livre en livre. Au-delà du sujet, est-ce qu’il y a une particularité avec ce livre ?
À chaque fois que je me mets à écrire, j’ai l’impression d’attaquer un premier roman. Le plus difficile. Celui qui demande le plus d’impudeur. De sincérité. Tout y est neuf. La construction. L’écriture. Le rythme. Bien sûr, on retrouve en filigrane de tous mes livres quelques démons et autres émerveillements. Ici, je voulais écrire sur la colère française. J’aime la colère quand elle est un cri d’espoir. Je voulais écrire aussi sur un immense amour d’enfants (il a 13 ans, elle en a 15, il est Asperger, elle est musulmane), un amour aussi pur, puissant qu’un amour d’adultes, parce que l’amour est lui aussi une espérance. Alors en croisant l’espoir de la colère et l’espérance de l’amour, sans doute arriverons-nous à ce jour couleur d’orange

Passage obligatoire … Le Covid-19. Quel effet a-t-il eu au niveau de ta créativité ?
Des amis auteur(e)s m’ont dit que le confinement avait cassé leur envie d’écrire. De lire. Moi, ça a été le contraire. Il m’a donné envie de créer, de pousser les murs, de peindre la grisaille, de recouvrir le noir, de prendre des risques avec ce roman, de célébrer la vie et surtout d’en respecter la fragilité. L’écriture est une joie quand il n’y en plus autour de soi.

Quelle elle l’actualité de tes autres livres ?
Figure-toi que le théâtre aime bien mes textes. Après La Liste de mes envies 1 et On ne voyait que le bonheur 2, voici que La femme qui ne vieillissait pas allait être créée en Avignon cet été, Françoise Cadol dans le rôle, Tristan Petitgirard à la mise en scène (du coup, on les découvrira l’an prochain), que Mon Père et Les Quatre saisons de l’été sont en cours d’adaptation et de production pour la scène. Et des choses frissonnent côté cinéma, mais chut !

J’ai une anecdote à te raconter. J’ai offert ici « My Wish List » à la belle-mère d’une amie. Elle est prof de littérature à New York. Après quelques pages, elle était limite scandalisée par le fait que tu écrives dans la « peau d’une femme ». Néanmoins, elle a continué sa lecture et en refermant le livre, elle a dit : « I should have kept my mouth shut. I loved it. » Un commentaire ?
Oh, question piège. Peut-on écrire un autre que soi ? Justement. Je crois qu’écrire c’est aussi être l’autre. C’est recueillir sa parole. La porter loin. Si l’art n’est pas l’autre, alors il n’existe pas.

Merci, Grégoire.
Merci, Dana. Mais dis-moi. Dans « Un jour viendra couleur d’orange », il est écrit, page 56 : « Il lisait le grand roman écologique de l’Américaine Dana Philp, Une biche égarée en ville ». Peux-tu nous en parler ?

For that, you’ll have to call my agent 😉
Will do, Dana.
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1. Mise en scène d’Anne Bouvier. Avec Mikaël Chirinian.
2. Mise en scène de Gregory Baquet. Avec Murielle Huet des Aunay et Gregory Baquet.

Merci pour ce billet, Valérie Trierweiler.

Merci Pierre Vavasseur du Parisien.

Paru dans Le Parisien Magazine, week-end 5 et 6 septembre 2020.

Merci Nathalie du Boudoir de Nath.

Le boudoir de Nath. Retrouvez toutes ses chroniques ici.