Archive | Bouquins.

Rire jaune.

L’an dernier sont parus deux romans traitant peu ou prou du même sujet. À savoir des femmes indiennes qui prennent les armes pour sauver l’une d’entre elles, en l’occurrence un petite fille prise par un homme charmé par sa pureté — on va le litoter ainsi. Le premier m’avait paru un peu fabriqué, il s’agissait du Cerf-Volant* de Laetitia Colombani ; le second**, que je viens de découvrir, m’a enchanté. Il est l’œuvre d’une certaine Ananda Devi, poétesse m’apprend la page « Du même auteur » et romancière reconnue, m’informe la quatrième de couverture. 
L’histoire du Rire des déesses est simple. Nous sommes en Inde. Il existe une rue appelée La Ruelle ; c’est la rue des prostituées et des hijras, ces femmes rejetées pour être nées dans le corps d’un homme (passages bouleversants au demeurant) ; c’est aussi la rue où grandit Chinti, dix ans, « Une rare perfection, destinée à ne durer qu’une saison, à peine le temps de s’épanouir. Bientôt, tous fondront dessus », est-elle portraiturée page 100. L’un des clients de sa mère, homme de Dieu corrompu (qui ne l’est pas quand il a du pouvoir sur les âmes ?), s’entiche de la gamine et la vole. Les femmes de la Ruelle se lèvent, marchent sur Bénarès où est emmenée Chinti. Ce sont elles les déesses du titre et leur rire est un cri de guerre.
Ce qui est de toute beauté dans ce livre, c’est l’écriture d’Ananda Devi. Cet art de poser les mots comme de la poésie, de dépasser la narration romanesque pour parler à une part de nous endormie. Ce n’est plus l’Inde qui compte, la cendre des morts, la misère, c’est notre place de pourceau d’Épicure dans ce monde qui est interpellée, malmenée. Et avec quel talent. « Pataugez bien dans ma matière, écrit-elle page 185, dans ce que je vous laisse de mon corps. C’est là mon choix ». Magnifique.

*Le cerf-Volantde Laetitia Colombani. Aux éditions Grasset. En librairie depuis le 9 juin 2021. Et au Livre de Poche depuis le 25 mai 2022.
**Le rire des déesses, d’Ananda Devi. Publié chez Grasset. En librairie depuis le 1er septembre 2021. Prix Femina des Lycéens.

« C’est pour mieux te manger, mon enfant. »

Une jeune femme, écrivain en l’occurrence, découvre un jour que l’une de ses cousines a été assassinée trente ans plus tôt à Annemasse. Elle se prénommait Sophie et elle avait neuf ans. Mais personne de sa famille, au grand jamais, ne lui avait parlé de ce crime — un silence qui dès lors légitime tous les doutes, les interrogations, la méfiance. Cette jeune femme, c’est Héloïse. Héloïse Guay de Bellissen, que j’ai eu la joie de rencontrer à la Fête du Livre de Hyères en mai dernier. J’ai découvert une femme sensible, entière, intègre. Nous déjeunions tranquillement lorsqu’elle m’a raconté cette histoire. Son histoire, finalement. Elle en a fait ce livre, Dans le ventre du loup*. Elle en a fait un conte cruel, un conte sanglant, un conte brillant. Court chapitre après court chapitre, elle retourne au lieu du crime, aux lieux des silences ; elle se retourne sur la petite cousine assassinée par Gilles de Vallière, dit Le monstre d’Annemasse et nous trace, d’une plume exceptionnelle, le parcours de ces deux enfants devenus victime pour l’un, coupable pour l’autre. C’est le Petit chaperon rouge revisité à l’encre carmin d’un terrible fait divers. Un livre passionnant, tragique, flamboyant.

*Dans le ventre du loup, de Héloïse Guay de Bellissen, aux éditions Flammarion. En librairie depuis le 7 février 2018.

Du chaud et du froid.

Même si j’avais souvent vu son nom d’alors, Lorette Nobécourt, sur plusieurs ouvrages publiés chez Grasset, je n’avais jamais rien lu de Laurence Nobécourt. Ceci dit, on ne peut pas tout lire.
Et voici qu’on m’a offert Le chagrin des origines* — bienveillant présent subséquent, je suppose, à la parution de mon Enfant réparé, car tous deux traitent de l’écriture en tant qu’elle peut, ainsi que le prétend le bandeau de celui-ci : « Sauver la vie ».
Je ne sais pas si écrire sauve la vie ; certainement aide-t-elle à survivre.
Le livre de Laurence est dense, singulier, truffé de citations dont bon nombre d’elle-même, divisé en courts chapitres autour d’un mot ou d’un sentiment, tous reliés entre eux par son besoin d’écriture depuis son plus jeune âge, une écriture comme une armoire d’abord, dans laquelle se réfugier, puis un miroir, puis un mouroir, puis enfin une lumière afin, justement, de sauver sa vie. Car Laurence, apprend-t-on, a souffert d’un terrible eczéma pendant plus de quarante ans, a été diagnostiquée bipolaire, s’est adonnée, écrit-elle, à la boisson, a « haï, aimé, trahi, méprisé, détruit, volé, abusé, jugé, éconduit « (page 200), avant de trouver dans l’écriture et la Foi la force de rester en vie. 
Elle cite alors souvent les Écritures et je la comprends.
C’est un livre bouleversant mais qui, paradoxalement, ne m’a pas bouleversé — sans doute parce que je n’ai pas eu peur pour elle, pas eu froid pour elle, pas pleuré pour moi. Si ces livres de l’intime ne me tisonnent pas le ventre, je leur en veux un peu. La faute à mon cœur d’artichaut sans doute. 
Pourtant, je vous incite à le lire car il est une merveilleuse plongée dans la nécessité de l’écriture, qui n’a rien à voir, écrit-elle, avec celle d’un livre publié ; mais surtout car il contient cette formidable phrase que lui lâche sa mère, page 165 : « Tes livres m’ont blessée, mais je te remercie de les avoir écrits ».
Et ça, ça m’a bouleversé.

*Le chagrin des origines, de Laurence Nobécourt, aux éditions Albin Michel. En librairie depuis le 4 septembre 2019.
PS 1. Son atelier d’écriture dont on me dit le plus grand bien : http://laurencenobecourt.com/?page_id=2977
PS 2. Page 206, Laurence publie ce texte de Charlotte Delbo, publié 25 ans après être revenue des camps. Pour ça, merci.

Vive le vent ! Vive le vent !

On connaissait les romans écrits d’après une histoire vraie, ou inspirés par un fait divers, ou encore fabriqués à quatre mains, en voici un* écrit d’après une idée d’un autre, en l’occurrence de Jack Koch, lequel raconta à Amélie Antoine une histoire de maisons abandonnées qui l’obsédait, et celle-ci l’écrivit. Et donc l’inventa.
Ainsi est né Aux quatre vents, un bon gros roman (435 pages** en corps 12 ou 13) qui raconte un paisible village du nord de la France dans les années 80 où les maisons sont mystérieusement achetées les unes après les autres avant d’être défaites de leurs portes et fenêtres et être ainsi ouvertes à tous les vents — Aux quatre vents pour être précis. L’enquête, puisqu’il y a un indéniable parfum de suspense dans la première partie du livre, nous entraîne dans le passé sombre du village aux heures peu glorieuses de la Seconde guerre, quand triomphait la lâcheté de certains français. C’est donc là, dans le passé que se trouve, comme souvent, l’explication du malheur du jour.
Amélie Antoine se balade avec brio dans ces deux époques pour nous offrir à l’arrivé un gros roman romanesque (ce qui fait du bien en cette période si terre à terre), à lire comme on regarde une série télé, vous savez, celles dont on aime l’atmosphère, les personnages, une certaine noirceur et surtout une fin avec de l’allure.

*Aux quatre vents, d’Amélie Antoine. XO Éditions. En librairie depuis le 13 octobre 2022.
**448 d’après l’éditeur, qui compte les pages de garde.

L’art de la guerre (perdue).

V13*, c’est le nom de code du procès des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, neuf mois de procès qu’a suivi, entre autres Emmanuel Carrère, pour le compte de l’Obs où il publiait régulièrement ses chroniques judicaires, jusqu’à les rassembler in fine dans le livre que voici. 
Alors bien sûr, il est très difficile de commenter ou critiquer une telle somme, il y a là quelque chose d’intouchable, au même titre que les récits de persécutions pendant la Seconde Guerre mondiale.
On ne peut donc qu’apprécier le style parfait de Carrère, sa plume toujours impeccable qui rend ce long compte rendu fort agréable à lire.
Témoignages bouleversants, insoutenable émotion côté victimes ; froideur clinique côté coupables. Grandeurs et décadences côté Cour.
Pages 327 et 328, Carrère raconte la plaidoirie d’un avocat belge, Isa Gultaslar, défenseur de Sofien Ayari, basée sur l’idée que la cause de ces attentats n’est pas la religion mais la guerre. En effet, la France est alors engagée en Syrie, cela s’appelle être en guerre, souligne Carrère, et les crimes commis à Paris par les soldats de Daech ne devraient-ils pas non pas relever du droit international des conflits armés plutôt que celui du droit antiterroriste national ? 
Ils devraient donc être requalifiés en crimes de guerre.
Bien sûr la Cour n’a pas donné suite et si juridiquement elle a ses raisons que l’ignorant que je suis ignore, il n’empêche que moralement la question reste valable. Car c’est bien d’une guerre qu’il s’agit. Ici, le 13 novembre 2015, une bataille perdue. Là, à Magnanville, une autre. Là-bas, à Nice un soir de 14 juillet, une autre encore. Saint-Étienne du Rouvray, Samuel Paty, d’autres encore, jusqu’aux petits attentats contre la laïcité dans les écoles. À force de perdre des batailles ne perd-t-on finalement pas la guerre ? 

*V13, d’Emmanuel Carrère. Éditions POL. En librairie depuis le 25 août 2022.

La recette du bonheur.

Prenez un petit gars des Vosges, pas le plus fort, pas le plus solide, choisissez-le sans diaphragme par exemple, une rareté, faites-lui faire mille opérations pour survivre, regardez-le fusionner avec sa grand-mère, se refaire une santé à son amour, retrouver le mot sourire, puis le sourire lui-même, prenez-le un peu cancre et inattentif, laissez-le mariner dans la grisaille du monde, faites-le commencer à bosser vers 11 ans dans la cuisine de son père, rendre une copie blanche au brevet des collèges, déviez-le vers un lycée hôtelier, qu’il devienne apprenti, se frotte à l’exigence d’un Marc Veyrat, sortez lui un drame du chapeau, le suicide de son demi-frère par exemple, ou la mort de sa grand-mère bien aimée, regardez-le pleurer mais ne jamais s’effondrer, se relever à chaque fois, continuer à croire en la beauté des choses, faites-lui rencontrer une femme qu’il aimera comme un fou et lui fera pousser des ailes, écoutez-le dire qu’il aime à transformer le négatif en positif, demandez-lui de vous montrer ses tatouages, ces histoires en noir et blanc qui recouvrent ses douleurs et racontent ses rêves, arrangez-vous pour qu’il ne gagne pas la Coupe du Monde de pâtisserie en 2009 et garde malgré tout toujours la foi et la joie, faites-le travailler dans les restaurants étoilés, à Paris, à Monaco, puis installez-le à Èze, sur la Méditerranée, à La Chèvre d’Or, confiez-lui les clés du Royaume et vous comprendrez finalement pourquoi il a choisi le sucré comme antidote au malheur, le sucré comme miel sur le cœur du monde et qu’il en est devenu le Roi.

*Julien Dugourd, Mes pâtisseries, mon parcours, ma résilience. De Julien Dugourd avec Leslie Gogois (textes) et Philippe Vaurès Santamaria (photos). Éditions de la Martinière. En librairie et dans toute cuisine qui se respecte depuis le 18 novembre 2021.

Embarquer.

Voici une très jolie histoire*. Une de celles qui font ces bons films qu’on regarde l’hiver sous une couverture douce tandis que dehors chante le vent. Et surtout un bon roman fort bien écrit**.
Hugo Boris nous raconte le retour aujourd’hui d’Andrew sur les plages normandes où il a débarqué le 6 juin 1944. On devine des adieux. Il nous raconte la disparition quelques mois plus tôt, dans le même coin, de Darius, mari de Magali, la trentaine, mère de deux enfants. 
Magali est accompagnatrice de vétérans sur le parcours du débarquement. Évidemment, elle accueille Andrew. 
Voilà, tout est dit.
Débarquer est une histoire intime et ample sur la présence des disparus. Sur ce cadeau qu’on se fait à soi-même quand on laisse enfin l’autre partir. 
Imaginez le tout avec une musique d’Alexandre Desplat ou de Hans Zimmer et vous comprendrez pourquoi il faut se laisser embarquer. 

*Débarquer, de Hugo Boris. Aux éditions Grasset. En librairie depuis le 17 août 2022.
**Quand on écrit, page 44 : « (…) de remontées d’enfance, de chapelure de sable et de peau panée (…) », on peut être fier.

Exercices de style.

Alors qu’il est ministre des finances, VGE aurait reçu des diamants de grande valeur de la part du président à vie de Centrafrique JJB. Plus tard, lorsque VGE devient président à la place du président et qu’il fait renverser JJB, l’affaire des diamants sort dans le Canard enchaîné (qui, au passage voit ses ventes monter à plus de 800.000 exemplaires) et sera, dit-on, à l’origine de la défaite de 1981. 
Quand parait l’affaire, le président se tait. Il gardera le silence pendant 49 jours et la France bruissera alors d’hypothèses — c’est avant l’heure des réseaux sociaux, on est donc au niveau du Café du commerce.
Bref.
Pauline Dreyfus, dont on connaît la plume précise, virevoltante et parfois coupante s’empare de cette affaire pour nous portraiturer douze personnages tous traversés de près ou de loin par cette affaire et s’en donne à cœur joie dans cette peinture de la France giscardienne, avec son lot d’excentricités bourgeoises, décadentes et monarchiques (déjà, tiens, tiens). 
Le Président se tait est construit à la manière de La Ronde de Schnitzler (fort joliment adaptée par Ophuls pour le grand écran) où un personnage conduit à un autre qui conduit à un autre, etc, pour revenir à celui du départ. C’est là l’occasion rêvée pour Pauline, à l’instar d’une portraitiste ou d’une nouvelliste, de se livrer à douze exercices de style qui montrent l’étendue du sien, car de l’affaire des diamants, elle n’a finalement, comme nous tous aujourd’hui, assez peu à faire, puisque le silence est resté de mise.

*Le Président se tait, de Pauline Dreyfus. Chez Grasset. En librairie depuis le 17 août 2022. (Petite note qui n’a rien à voir avec le livre. Ah, si le Président pouvait parfois s’inspirer du titre).
Petit addendum à cette chronique. Pauline qui est décidément vraiment amusante se fend même d’un petit clin d’oeil à PPDA, page 214. Le voici: