Archive | Bouquins.

Fifty shades of Parillaud.

Ceci dit, une fois passées les nombreuses pages « coquines » de ce roman qui, précise d’entrée Anne Parillaud, n’a rien à voir de près ou de loin avec la réalité, il s’avère que Les Abusés* narre l’histoire d’un couple incandescents, lui, peintre mondialement reconnu, elle, actrice au prénom d’Adélie (contraction d’Alain et Delon ?) qui se hait, s’aime, se déchire, se retrouve et baise beaucoup — elle au prétexte qu’elle aurait été abusée dans son enfance et ne connaisse que cela comme langage; le tout dans une écriture comme une bombe à fragmentation de mots. C’est en tout cas, ce que j’ai compris. Mais peut-être me trompé-je…

*Les Abusés, de Anne Parillaud. Éditions Robert Laffont. En librairie depuis le 22 avril 2021.

La femme qui murmurait à l’oreille des vivants.

N’en déplaise aux mauvaises langues, le succès n’est pas toujours synonyme de médiocrité, en voici une preuve de plus avec ce formidable récit* de Delphine Horvilleur, rabbin, dont le métier, lorsqu’elle n’écrit pas, est d’accompagner les morts, et donc les vivants, jusqu’à leur dernière demeure. Ainsi nous parle-t-elle d’eux, aide-t-elle à accepter leur départ, à apprivoiser les fantômes à venir. Au travers de onze morts, elle raconte onze vies, onze éternités, onze façons d’aimer la vie, et, en plus de nous apprendre des choses formidables, elle éloigne notre peur. Un livre important, une femme immense.

*Vivre avec les morts, de Delphine Horvilleur. Éditions Grasset. En librairie depuis le 3 mars 2021.

Message personnel.

Il me semble avoir toujours vu ce livre1, chez nous. Il était le livre de chevet de ma mère. Il était sa bouée. Il était, parmi quelques autres, celui qui semblait vivant. Celui qui décidait de nous. Celui qui racontait quelque chose qu’elle taisait.
Je l’ai cité dans plusieurs de mes livres, à chaque fois que je parlais d’elle, en fait. Dans le prochain2 encore, cette fois parce que ce livre se rapprochera curieusement du mien, à croire qu’à travers lui ma mère m’avait légué une histoire, un mystère qui allait peut-être me délivrer.
Sa couverture jaune m’a longtemps habité et j’ai toujours pensé que si j’écrivais un jour c’est sous elle que j’aimerais que se blottissent mes mots et voilà qu’ils le sont enfin, depuis Un jour viendra, couleur d’orange3.
Lorsque j’ai confessé cela à mon ami Moh, il m’a offert cet exemplaire du livre de Marie Cardinal, pour fêter mon arrivée chez Grasset — édition originale de 1975 —, inentamé, jamais lu, et voilà que 45 ans après sa parution, 45 ans après l’avoir vu hanter les lieux où se réfugiait ma mère dans notre maison, je l’ai enfin ouvert, je l’ai enfin lu.
J’ai découvert en frissonnant ces mots qui lui disaient, cette histoire qui lui parlait tant ; enfin compris son courage à affronter elle aussi un analyste, chercher à émietter les galets qu’elle avait dans le ventre, les silex dans la gorge.
En le terminant, il me sembla alors mieux connaitre ma mère, m’être rapproché de toutes celles de son âge dont la plupart ont préféré se taire car « C’est ça avoir un vagin, écrit Cardinal, page 285. C’est ça être une femme : servir un homme et aimer des enfants jusqu’à la vieillesse. Jusqu’à ce qu’on vous conduise à l’asile où l’infirmière vous recevra en vous parlant petit nègre (…) ».
Je crois que je me suis aussi mis un jour à écrire afin que ma mère finisse dans mes livres. Jamais dans un asile.

1. Les mots pour le dire, de Marie Cardinal. Éditions Grasset (1975).
2. Son fils. Grasset. Parution le 29 septembre 2021.
3. Éditions Grasset (2020), Le Livre de Poche (2021).
À découvrir l’article de Mohammed Aïssaoui dans le Figaro Littéraire de ce jour: « Grégoire Delacourt, les mots pour le dire ».

Deuxlacourt.

Je n’ai jamais été un grand fan des jeux de mots, mais là, comme le scorpion dans l’histoire du scorpion et du castor, « Je n’ai pas pu m’en empêcher ». Tout cela pour vous dire que c’est aujourd’hui que sortent en librairie l’édition Poche d’Un jour viendra couleur d’orange et chez Grasset L’Enfant réparé. Et comme on annonce de la pluie toute la semaine, voilà deux bonnes raisons de rester chez soi et de lire.

Un jour viendra couleur d’orange, Le Livre de Poche. L’Enfant réparé, Éditions Grasset.

Un soupçon.

La poésie, ça ne s’explique pas, ça se soupçonne, avait un jour dans un salon du livre répondu un poète québécois à une lectrice agacée que la poésie, selon elle, soit si souvent complexe, incompréhensible et hermétique. C’est ce soupçon que j’aime en poésie. Cette incertitude joyeuse. Cette possibilité du tout et de son contraire. C’est ainsi que j’aime me balader dans ces mots-là, comme des galets posés sur un sable blanc, des ombres qui recèlent des sens, révèlent des clartés dont nul ne sait ce qu’elles éclairent, si ce n’est ce fameux soupçon. Voici Somnambule du jour, de l’immense Anise Koltz, Prix Goncourt 2018 de la poésie, une somme de poème choisis, des miettes de cristal et de lusquin. Tenez, en voici quelques-unes. Des pierres lancées contre moi j’ai construit ma maison. Ou encore : Le soir la mort approche de nous/Mais sur la table un pain nous invite à exister. Enfin : Est-ce moi qui écrit le poème ? /Est-ce le poème qui m’écrit ? Insoupçonnablement beau.

*Somnambule du Jour, poèmes choisis, d’Anise Koltz. Collection Poésie/Gallimard. En librairie depuis janvier 2016.

S’il n’en reste qu’une, elles seront deux.

Ce qu’il y a de bien avec les livres, c’est que l’on découvre soudain un auteur. Je ne connaissais pas Patrice Franceschi (et je me dis qu’il serait temps que je sorte de chez moi), et à lire son parcours (merci Mr. Wikipedia), il est clair que le gaillard vaut d’être connu. Voici en tout cas sa part romancière (je me demande d’ailleurs quand il trouve le temps de tant écrire), flamboyante, avec ce nouveau S’il n’en reste qu’une*, titre, pourrait-on croire hâtivement, qui flirte avec le féminisme, mais ce n’est pas le combat du bonhomme qui, pour avoir si souvent vécu avec les autres (Pygmées, Indiens, Papous, Nilotiques…), parcouru tant de fois le monde, soutenu tant de causes, sait que c’est chaque humain qui vaut un livre, chaque femme, chaque homme, qui vaut une mémoire. 
Et le voici qui grave celles de Tékochine et Gulistan, deux figures légendaires des combattantes Kurdes, guerrières inoubliables contre Daech ; le voici qui raconte la pureté de leur engagement, leur choix de la vie et leur acceptation de la mort — à la condition qu’elle soit juste, ressemble à ce qu’on a vécu, et comment faite lorsqu’il ne reste qu’une balle… pour deux ? Franceschi les rapporte au travers du périple d’une journaliste australienne qui remonte à la source de ces deux héroïnes, en ancienne Mésopotamie, comme on remonte un fleuve, enquête malgré les terribles menaces alentour et nous livre ce voyage finalement beau comme un conte oriental, un récit de coin du feu, des voix qui enrobent les mots, les savourent comme des dragées et l’on assiste, silencieux, émerveillés comme des enfants de veillée, à la vie et la mort de ces deux femmes qui croyaient à la vie et n’avaient pas peur de la mort. Dieu que ça fait un bien fou de se faire ainsi raconter une grande histoire.

*S’il n’en reste qu’unede Patrice Franceschi. Éditions Grasset. En librairie depuis le 25 août 2021.

L’homme qui tremble.

Comme bon nombre de gens je suppose, j’ai découvert Lionel Duroy en 2010, à l’occasion de la parution du Chagrin, récit fleuve sur son enfance tumultueuse, les frasques de son père, la folie de sa mère. J’avais été submergé, happé et voilà, alors que je m’apprêtais moi-même à publier mon premier roman, L’Écrivain de la famille, que je choisissais la dernière phrase de son livre pour ouvrir le mien. Le Chagrin obtint le Prix Marcel Pagnol en 2010 et mon roman en 2011. Je m’empressai alors d’envoyer un mot amical à Duroy pour souligner notre lointain cousinage. Il ne me répondit jamais. J’ai continué à avoir de ses nouvelles au travers de ses livres puisqu’il déclare lui-même « être ses livres » et qu’il n’écrit que lui. Ses femmes. Son enfance. Sa mère qui se cache sous le placard de sa chambre. Sa dépression. Son Lexomil. Sa peur de ne plus écrire. Et le revoilà cette année avec L’Homme qui tremble*, sous-titré, Un autoportrait, autrement dit une « vision personnelle d’un artiste sur sa propre personne ». Cette fois, il nous présente ses livres précédents au prisme de ses nombreuses rencontres amoureuses, lesquelles finissent souvent fort mal puisqu’elles lui reprochent toujours de n’être pas là. Ce qui est juste puisque Duroy habite ses livres. Respire ses livres. Dévore ses livres. Et quand il fait autre chose que ses livres, ce sont des bibliothèques avec des planches de bois de chez Leroy-Merlin. 
À l’arrivée, l’émotion de ce récit repose dans le soin quasi obsessionnel qu’il met à s’encager dans ses livres comme si la vraie vie était si peu romanesque, presqu’ennuyeuse, toujours décevante.

*L’Homme qui tremble — Un autoportrait, de Lionel Duroy. Éditions Miallet Barrault. En librairie depuis le 6 janvier 2021.
Post scriptum. J’aurais la joie de débattre avec Duroy et Irène Frain lors du Salon du Livre de Vannes.

Un homme trahi.

Sorj Chalandon a été trahi par deux personnes. Denis Donaldson, son ami irlandais, activiste de l’IRA (mais surtout agent double) auquel il consacrera deux livres*. Et par son père auquel, après Profession du père et probablement au travers de chacun de ses livres, il accorde aujourd’hui un « roman » : Enfant de salaud*. Je mets roman entre guillemets car on peut supposer qu’en faisant l’incroyable parallèle entre le procès de Barbie à Lyon en 1987 et celui que Chalandon, en bon journaliste qu’il est, intente à son père à propos de sa période 39-45, on est bien dans le roman. Mais, séparés, chaque procès tient véritablement du récit. Celui de Barbie d’abord où Sorj, dont on connaît la larme facile, ne retient que la pureté des mots des témoins, l’émotion brute, violente, insupportable — une sorte de rappel à la dignité des mots justement, à l’heure où certains resurgissent, éviscérés de leur Histoire. Et celui de son père, dont le dossier de la Cour de justice de Lille est accablant ; menteur, mythomane, collabo, condamné, salaud, lâchera enfin son propre père, ;procès dans lequel Sorj qui se veut à la fois procureur et avocat se révèle indécrottablement être un fils ; un fils féroce, un fils affamé de ce premier amour, celui du père, son traître, son salaud ; à la fin du livre le fils crie, réclame, il a 35 ans, il pourrait en avoir 8 ou 12, qu’importe, son père est son héros, et même s’il lui a menti, on pardonne aux héros. On les aime. 
Je ne crois pas à ce pardon-là, c’est une affaire personnelle, mais je devine qu’avec ce livre Sorj s’est sauvé.  

*Mon traître et Retour à Killybegs, Grasset 2008 et 2011).
**Enfant de salaud, de Sorj Chalandon. Éditons Grasset. En librairie depuis le 18 août 2021.