Archive | Bouquins.

Méfiez-vous des titres.

Un été rue des Saints-Pères (9/9). Toujours impressionnant de s’attaquer à un roman*, le second de son auteur, dont la quatrième de couverture déclare : « (…) il confirme qu’il est l’un des plus grands auteurs américains contemporains », dont le Washington Post se fend d’un « Une œuvre de génie » et The Economist, « Un livre aussi puissant que subtil », parce que, s’il s’agit là d’une histoire non pas de séparation mais de fin de relation (en effet, R ., l’amant de l’auteur doit rentrer à Lisbonne, loin de Sofia où ils se sont rencontrés), c’est l’histoire d’un chagrin d’amour. Ou plutôt d’un chagrin de désir. C’est sur cette subtilité romanesque que doivent se fonder les avis dithyrambiques autour de Pureté. L’abandon de soi après l’abandon de l’amant. Ainsi esseulé, l’auteur va de rencontre en rencontre pour y trouver le plus de passion sexuelle, possible, le plus de brutalité, de perversion et de douleur et c’est là, pour moi, que le livre bascule également dans un porno gay dont la lecture instructive révèle un authentique talent d’écrivain car il en faut du talent pour narrer pendant 28 pages bien remplies une relation sexuelle sado-maso avec un inconnu, ainsi, page 50 : « Il répéta alors le mot que je ne connaissais pas mais qui, selon moi, signifiait du calme, et soudain ma bouche s’emplit de chaleur, vive et amère, son urine, que je pris comme j’avais accepté tout le reste ». Ou 30 pages de relations hard avec un garçon qui ne « veut être qu’un trou » (chapitre Le petit saint). Etc. Pureté est néanmoins un livre important car il évoque étonnamment le chagrin amoureux d’un homme au travers des supplices qu’il s’impose pour en sortir — ce qui m’évoque, de fort loin et toutes proportions gardées, le sujet du formidable Breaking the Waves de von Trier. Là où le bât blesse, c’est que ces pulsions d’impureté semblent bien antérieures à son chagrin. On dira alors que la faim justifie les moyens.

*Pureté, de Garth Greenwell. Élégamment traduit de l’américain par Nicolas Richard. Chez Grasset, éditeur à Paris, rue des Saints-Pères. En librairie depuis le 20 janvier 2021.

À corps joie.

Un été rue des Saints-Pères (8/9). Chalumeau. Je me souviens de ce mot parce qu’il y avait une blague mnémotechnique à l’école qui disait qu’un chalumeau, c’était un dromaludaire à deux bosses, ainsi, lorsqu’on nous demandait combien de bosses avait un chameau, on répondait sans erreur. Bref, tout ça pour dire que Vice*, le nouveau roman de Laurent Chalumeau est avant tout une affaire de langage. 
Au-delà du sujet — la femme séparée de l’Attorney General du Grand État du Nouveau-Mexique s’en donne à cœur, mais surtout à corps joie de sa liberté sexuelle retrouvée ; tombe sur tout un tas de gaillards, du doux au bad boy qui adore filmer ses fellations dans le désert, en passant par un adepte des Incels, à savoir Involuntary celibates, sorte de tarés qui se vengent des femmes qui se refusent à eux, en gros en les torturant, tessons de bouteilles et autres délicatesses en tous genres — au-delà du sujet donc, qui nous rappelle que la liberté des femmes (le fameux Vice du titre) n’est pas encore une chose qui va de soi chez pas mal de mecs, épatant sujet au demeurant, traité de façon sulfureuse par Chalumeau, cette lecture a surtout été une balade dans une langue pour moi nouvelle. Je ne sais pas à quel style littéraire se relie ce livre. Gonzo ? Foutraque ? Western ?  Djeun ? Provoc ? LSD ? Et si je me suis parfois senti, à la lecture de certains passages, « Lost in translation », comme disait Sofia Coppola, c’est cela aussi la grâce d’un livre. 
Être jeté dans ses vides.

*Vice, de Laurent Chalumeau. Aux éditions Grasset, sises rue des Saints-Pères à Paris. En librairie depuis le 12 mai 2021.

Un gamin de 70 balais.

Un été rue des Saints-Pères (7/9). Au vu d’une ligne dans les remerciements : « À Jean-Paul Enthoven qui m’a incité avec amitié à oser me raconter enfin à la première personne » on suppose que le mot roman qui figure sur la couverture de La Vie de famille* est une argutie commerciale, tout comme le mot Nouveau dont on m’avait très tôt, dans la réclame, appris la valeur d’appel. Considérons donc ce livre comme un récit, et c’est justement parce que c’est un récit qu’il est tout à fait extraordinaire. Par l’écriture d’abord. Joyeuse, débordante, tumultueuse, jubilatoire, drolatique parfois, poignante à d’autres. Roegiers n’écrit pas, il chante, il vole et nous envole. Par les deux grands portraits ensuite qui composent son récit, celui de sa mère, celui de son père. Ah, sa mère. Il dézingue à tout va, griffe, fouette, emballe, claque, vitupère, langue de vipère, on est bien loin de la dégoulinade rose bonbon de la maman d’Albert Cohen dans son livre mausolée, on est ici dans la chair même d’un chagrin immense qui se traduit en colère laquelle est toujours un cri d’espérance. Et puis son père. Ah, son père. Cinquante ans d’amour avec sa femme et une fin de vie riquiqui, dans un studio d’étudiant, petit homme seul, ratatiné, qui perd la boule mais reste élégant jusqu’au bout des doigts. Je n’avais pas lu un portrait aussi poignant sur un père, sur l’étiolement, la disparition et j’ai refermé le bouquin en pensant que c’était pathétique la fin d’une vie et qu’on avait intérêt à sacrément en profiter puisqu’il ne reste rien. Rien que la douleur des enfants. Parfois un livre. D’un gamin de 70 ans.

*La vie de famille, de Patrick Roegiers. Chez Grasset, éditeur à Paris, sis rue des Saints-Pères. En librairie depuis le 15 janvier 2020.
Une joliesse, page 67, qui n’a rien à voir : « Les chansons durent trois minutes, on s’en rappelle toute la vie ».

Écrivain avant de le devenir.

Un été rue des Saints-Pères (6/9). Dans Interiors (1978), de Woody Allen, il y a une scène où deux sœurs, par l’une des fenêtres d’étage regardent la troisième arriver et l’une demande à l’autre où en est la troisième de son art et l’autre répond (de mémoire): Elle en a les affres, mais pas le talent. Ces affres, c’est ce qui très tôt gangrène Oscar Coop-Phane (nom fabriqué par son anglais grand-père Coope, réduit à Coop, auquel il adjoignit Phane, le nom de l’amant de sa femme — page 69) qui décide à l’adolescence de devenir écrivain, lorgne* alors vers Le Feu follet de Drieu et se fabrique un costard digne d’Alain Leroy (sublime Maurice Ronet dans le film), nuits d’ivresses, tout y passe, alcools clairs, dorés, sombres, kétamine, cocaïne, speed, GHB et j’en passe, couche avec toutes les filles qui passent, n’en reconnait pas certaines une heure après le coup de reins, accouche de trois romans refusés, cherche la femme de sa vie comme une aiguille dans une botte de foin et finit par pondre un premier roman** à 24 ans, Prix de Flore, et voilà enfin le talent, contrairement à cette pauvre sœur dans le film d’Allen. Le vrai talent. Celui d’un authentique écrivain, même si écrire ne nourrit pas son homme ni la femme de sa vie ni leur fille. Mais ça nourrit les affres. 
Morceaux cachés d’une chose*** est un très beau livre sur une idée fixe, « le sentiment de ne jamais pouvoir libérer son esprit d’une obsession » (page 145), laquelle nous a donné ce formidable écrivain. Il n’a que 33 ans. Et c’est sacrément excitant de penser à tous les livres qu’il lui reste à écrire, et nous à découvrir.

*«J’avais commencé à penser à une réécriture du Feu follet, puis plus rien » (page 39).
**Zénith-Hôtel, d’Oscar Coop-Phane. Éditions Finitude (2012).
***Morceaux cassés d’une chose, chez Grasset, éditeur sis rue des Saints-Pères à Paris. En librairie depuis le 15 janvier 2020.

Le petit livre jaune.

Un été rue des Saints-Pères (5/9). Voici un livre* qui n’a de roman, je suppose, que le personnage principal d’Étienne Dardel (comme dard, darder, qui darde, qui pique), lanceur d’alerte de son état, double littéraire de David Dufresne, journaliste bien connu des services de police pour avoir fréquemment enquêté sur eux et leurs méthodes et qui nous livre ici un récit (comme on livre un coupable) sur les exactions policières au temps des Gilets Jaunes. Pour avoir moi-même raconté ces gars des ronds-points dans un roman cette fois**, je ne peux que me réjouir qu’un type aussi renseigné que Dufresne viennent mettre ses pattes dans ce bourbier car il ne faudrait pas qu’on oublie la violence dont a été capable l’État durant de longs mois – précisément l’usage excessif de la violence, dénoncée par l’ONU, tout comme les nasses, jugées illégales par le Conseil d’État –, qu’on n’oublie pas le mépris des gouvernants pour les mecs qui clopent et roulent en diesel, les Gaulois réfractaires, les 60 millions de procureurs,  qu’on n’oublie pas cette répression démesurée qui a laissé un grand nombre d’éborgnés, de mutilés et de morts, dont la malheureuse Zineb Redouane, 80 ans, à cause d’une grenade lacrymogène reçue à la tête alors qu’elle fermait ses volets. 
Dernière sommation est la sommation faite à notre mémoire. N’oublions jamais ce qu’ils ont fait – eux, aujourd’hui si prompts à dégainer l’Ausweis de sinistre mémoire au moindre souci d’autorité.

*Dernière sommation, de David Dufresne. Éditions Grasset, éditeur à Paris, rue des Saints-Pères. En librairie depuis le 2 octobre 2019
**Un jour viendra couleurs d’orange, Grasset (2020), Livre de Poche (2021).

Roman(tique).

Un été rue des Saints-Pères (4/9). Le titre annonce la couleur. La chromie de la couverture, la douceur de vivre. Et les deux silhouettes au loin, les pieds dans l’eau, l’amour. C’est oublier le curieux et discret sous-titre en page 5 : N’obéir à personne, pas même à la réalité. Ainsi donc, on devine que ces jours heureux sont davantage une promesse qu’une réalité et c’est là l’immense romantisme du nouveau roman d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre : nous faire penser au bonheur dans les jours de malheur. 
Voici donc l’histoire d’Oscar, fils de, en vérité du couple « le plus célèbre du cinéma », un temps amant de la maîtresse de son père, amoureux d’une autre qui au début ne l’attire pas (on pense à l’Aurélien d’Aragon), scénariste et tutti quanti, qui nous raconte une bonne partie de sa vie d’adulte, entre femmes brillantes, hommes désenchantés, monde clinquant, films engagés, amours contrariées, amitiés bancales, désir du désir, etc. 
Les Jours Heureux peut faire penser à un journal, avec ses états d’âme et ses petites espérances, sans les niaiseries adolescentes. À un film de Lelouch, à l’époque de ses grands crus, un peu d’Un homme et une femme, beaucoup des Uns et les autres. À la tragédie des amants du Lutetia. À un de ces sacrés bons romans, épais, à la bonne main, qu’on emporte dans un train, sur une plage, dans le calme d’une nuit qui s’annonce et avec lequel on sait qu’on passera un formidable moment. Car c’est aussi cela, la littérature. Une évasion sans fracas.

*Les jours heureux. D’Adélaïde de Clermont-Tonnerre. Chez Grasset, éditeur sis rue des Saints-Pères à Paris. En libraire depuis le 5 mai 2021.

Un livre audio.

Un été rue des Saints-Pères (3/9). Voici un livre* écrit au dictaphone, selon son auteur, « Ces lignes, je suis en train de les dicter à un dictaphone », dicte-t-il page 151, comme pour s’excuser à l’avance de ne savoir écrire. « Je ne me sentais pas écrivain », dicte-t-il encore, page 69. Mais on n’en voudra pas à Thomas Lilti, médecin de qualité devenu réalisateur incontesté de n’avoir pas toutes les cordes à son arc d’autant qu’à la lecture de son livre (une vingtaine de chroniques dans lesquelles, à la faveur de l’arrêt du tournage de la Saison 2 d’Hippocrate et de son engagement comme bénévole à l’hôpital,) il s’interroge sur sa vocation d’écrivain, celle de cinéaste et surtout, me semble-t-il, celle de fils. Car c’est là toute la beauté de ce qu’il a confié au dictaphone – et sans doute la parole est-elle ici plus légère que l’écrit, les interstices analytiques plus fréquents et autorisent des confidences plus spontanées –, à savoir l’admiration qu’il a pour sa mère, écrivain qui n’a jamais été publiée et à laquelle sans doute il ne veut pas faire d’ombre en étant lui-même écrivain. D’où ce livre qui n’est pas écrit, ce qui en fait un objet fragile et beau, presqu’improbable. Une délicatesse.

*Serment, de Thomas Lilti. Chez Grasset, éditeur à paris, sis rue des Saints-Pères. En librairie depuis le 20 janvier 2021.
PS. Découvert cette scène terrible avec l’acteur Jacques Villeret, page 58, dont Lilti se défend du secret médical au titre que « tout le monde à l’hôpital savait que l’acteur était dans cet état-là. » J’eus préféré garder de l’homme, je l’avoue, la scène hilarante où il découvre des semelles de fromage dans ses grolles, dans le film Bête mais discipliné. Mais bon. 

Jetez-moi aux chiens, aux hommes et aux tabloïds.

Un été rue des Saints-Pères (2/9). En 2010, à Bristol en Angleterre, Christopher Jefferies était accusé d’avoir étranglé sa voisine Joanna Yeates quelques jours avant Noël. Le voici aussitôt devenu le monstre à lyncher, le fauve des tabloïds. D’anciens lycéens témoignèrent contre lui. On lui reprocha ses goûts élitistes, « En plus, il lit des livres ». Les torchons anglais se mélangent facilement avec les serviettes de l’injure et du mépris. Voilà Jefferies condamné, assassiné par la presse et innocenté par la vérité. C’est sans doute ce fait divers qui a inspiré Patrick McGuinness pour son second roman, Jetez-moi aux chiens*, une sorte de vrai-faux polar emmené par deux policiers, Gary et Anders, où un vieux professeur est accusé d’avoir occis sa jeune voisine. Et là, comme dans la vraie vie anglaise, c’est le déchaînement des médias qui est l’enjeu du livre, le lieu des réflexions (parfois mélancoliques, parfois drôles – so bristish, en fait) de McGuinness sur ce monde qui se repaît de rumeurs, de chairs, fraîches ou faisandées, mais de chairs. Ces tabloïds d’outre-Manche sont nos chers réseaux sociaux d’aujourd’hui. Le constat de leur toxicité n’est pas nouveau mais une fois encore glace le sang.

*Jetez-moi aux chiens, de Patrick McGuinness. Traduit par Karine Lalechère. Chez Grasset, éditeur sis rue des Saints-Pères, à Paris. En librairie depuis le 15 janvier 2020.