Archive | Bouquins.

Sombre.

Voici un livre de journaliste*. C’est-à-dire précis, factuel, méticuleux. Mais comme il est aussi celui d’une femme, il laisse parfois transpirer une honte, celle du doute qu’ont souvent les hommes à propos de la parole des victimes d’agressions sexuelles. Et c’est dans ces affleurements que le texte d’Alice Géraud trouve ses ailes.
Sambre est donc le récit glaçant des trente ans d’agressions et viols commis par Dino Scala, dit « Le violeur de la Sambre », bon père de famille, entraîneur de l’équipe locale de foot, bon gars, bon pote. Comme toujours. L’enquête montre les errements des policiers, l’impossibilité entre trois commissariats proches de relier ces affaires, mais surtout le peu de cas qu’il est fait de la parole des victimes. C’est là l’immense violence de cette affaire.
Mais le plus effroyable est niché page 365. La mère de Scala lui écrit en prison. Elle évoque ces salopes pour désigner les victimes, se demandant si elles ont pris du plaisir
Il y avait 56 salopes recensées au jour du procès. Et combien d’autres encore emmurées dans le silence ?

*Sambre, d’Alice Géraud. Aux éditions Lattès. En librairie depuis le 11 janvier 2023. (Photo issue du compte Twitter de l’auteur).

Drôle de titre pour une rencontre.

Imaginez un fil à linge. Sur ce fil sont accrochés une dizaine de vêtements appartenant à des personnes différentes. C’est la géographie de ce livre*.
Je m’explique. 
Le fil, c’est la trame : en 2021, une femme (Irène) est chargée de restituer les milliers d’objets dont L’International Tracing Service à Arolsen, Allemagne, a hérité à la libération des camps. Les vêtements sur mon fil, ce sont les survivants ou leurs héritiers qu’elle se met à rechercher.
Le Bureau d’éclaircissement des destins est donc cette longue glissade sur le fil de l’Histoire (récits des camps, des enlèvements d’enfants pour abonder la Lebensborn, tortures, corps émiettés, déshumanisation, violences, atrocités, faim, soulèvement du ghetto de Varsovie, représailles ahurissantes, corps brûlés, démembrés, homosexuels gazés, handicapés, roms, fous, fosses communes, rien ne nous est épargné — impressionnée sans doute qu’a été Gaëlle Nohant par la découverte du Shoah de Lanzmann et celle de ce centre** qui conservait les traces de la déportation de Robert Desnos), cette longue glissade donc, entrecoupée par les rencontres avec les héritiers. C’est là, dans ces retrouvailles avec l’histoire de leurs origines que se niche la grâce de ce livre car quelle émotion opposer à celle, tonitruante, indiscutable, pratiquement insupportable de cette mémoire qui ne cesse jamais de hurler ? Quel regard peut rivaliser avec celui d’un être qui en regarde un autre entraîné dans un four ? Elle est là l’audace de ce livre imposant, dense, documenté (trop ?) : opposer à l’émotion écrasante des camps la fragilité de verre de la quête d’une femme.

*Le Bureau d’éclaircissement des destins, de Gaëlle Nohant, chez Grasset. En librairie depuis le 4 janvier 2023. 
**Pour en savoir plus sur le centre d’archives d’Arolsen, c’est ici.

Éric, Lucien, Guillaume et les autres.

Voici un livre comme un film de Sautet. Quatre potes la cinquantaine largement derrière eux, ont chacun épousé des femmes beaucoup plus jeunes. Le narrateur, Lucien, écrivain, raconte sa rencontre puis sa rupture avec Zoé, éditrice, et persille son histoire de celle des autres afin sans doute d’y trouver le point de rencontre de leur malheur. Car rien ne fonctionne vraiment longtemps dans ces amours à part peut-être le chagrin qui s’en suit, le vide qu’il semble laisser toujours, la désillusion qui colle à la peau comme un parfum bon marché. Mais de Sautet, il est peu fait ici d’attendrissement, de cette émotion sourde qui chignole le cœur et fait naître ce sentiment pour l’autre, pour ce personnage qui passe. Et puisque cette farandole se déroule dans le milieu de l’édition, le poison du cynisme l’emporte bien sûr sur les élixirs d’amour. 
La vraie émotion vient du fait que Patrick Besson raconte son histoire vraie. 
Je connais Zoé, elle ne s’appelle pas Zoé mais travaille bien rue Jacob dans le 6ème ainsi qu’il est précisé dans le livre, et c’est d’imaginer ces deux-là, l’auteur costaud aux 84 livres et l’éditrice, fine liane blonde, dans cette danse de désir et d’échec, cette poisse qu’on efface de soi d’un livre, qui au fond est le plus pathétique — « Quand on a cessé d’aimer les gens, écrit Besson page 163, c’est qu’on ne les aimait pas » — et dès lors le plus convaincant.

*Scènes de ma vie privée, de Patrick Besson, aux éditions Grasset. En librairie depuis le 18 octobre 2022.

Simon Jones.

Pas complètement ma came, cette histoire* d’un écrivain de 70 balais qui couche avec une fille de 20, non pas tant à cause des cinquante ans de différence d’âge, chacun fait bien ce qu’il lui plait, mais du fait qu’il s’agit de sa belle-fille ; histoire d’un écrivain de surcroît énurétique qui picole, sniffe et mâchonne de l’opium, se retrouve à court d’inspiration littéraire et honore la commande d’un scénario de série télé about les Rolling Stones, précisément entre 1967 (date de leur arrestation pour usage de stupéfiants) et 1969 (date de la mort par noyade de Brian Jones, fondateur du groupe). L’écrivain écrit donc qu’il écrit et qu’il baise, des baises toujours aquatiques, « elle prit ma main droite et la glissa entre ses jambes, elle était trempée » (page 80), « l’abondance de jus qui coulait de son sexe me rendait joyeux » (page 133), et surtout raconte longuement la période trash des Stones, le LSD, les filles, les chutes, l’éviction de Brian, la méchanceté de Mick, la folie de Faithfull et, et c’est là que le livre commença à vibrer dans mes mains : l’écrivain se prend de douleur pour Jones, écrit son éboulement en contemplant le sien, sacrifie la belle-fille comme les Stones sacrifiaient les belles filles, l’écrivain devient son sujet et son corps son tombeau, cette pourriture inéluctable, et à la fin, lorsqu’il regarde la piscine sur le lieu de tournage de la série, qu’il pense à la noyade, au suicide supposé de Brian, la part dégoulinante de son corps coule à son tour, ne reste au sec que le souvenir d’un homme qui aurait aimé être un autre, un qui a écrit un livre pour qu’on lui reconnaisse une tragédie et a aimé sans espoir une belle-fille. 
Pour qui aime ça, il y a finalement quelque chose de théâtralement désespéré chez Liberati, de sale et de lumineux, à la manière d’un Tennessee Williams ou d’un Arthur Miller, dans ce Performance. Ce qui assurément en est déjà une. 

*Performance, de Simon Liberati. Éditions Grasset. En librairie depuis le 17 août 2022. Prix Renaudot 2022. 
Nota Bene : Le titre vient du film éponyme de Donald Cammell et Nicholas Roeg, dans lequel on retrouve Mick Jagger et Anita Pallenberg. 

Faisons un rêve.

J’ai, dans mon lit l’autre soir, lu d’une traite ce bref Monologue contre l’identité* (89 pages) et à peine l’avais-je refermé que je me suis endormi. 
Ce qui suit est absolument authentique.
Je me suis réveillé le lendemain matin, fort tôt à mon habitude, et pour une fois le rêve que j’avais fait était très clair. J’étais prisonnier dans un camp de concentration, une horreur comparable aux images que nous connaissons tous, et voilà qu’on annonce une visite de hauts dignitaires de la Croix Rouge, lesquels doivent s’assurer que les prisonniers sont bien traités. Comme nous sommes tous loqueteux, d’une maigreur épouvantable, je suggère au chef du camp que les nazis prennent notre place comme prisonniers et que ceux d’entre nous qui parlent allemand revêtent leurs uniformes. Ainsi la Croix Rouge verra des prisonniers bien nourris, en bonne santé, et s’ils demandent pourquoi nous, les Allemands, sommes si maigres, je répondrais que nous préférons nous priver pour qu’ils soient bien traités. 
Les inspecteurs arrivent. Tout se passe fort bien. Dans l’après-midi, je leur explique même que nous prenons soin de leur hygiène et les envoyons à la douche tous les jours. D’ailleurs regardez ce groupe là-bas, qui y va. Les gens de la Croix Rouge s’en vont, rassurés sur la bonne santé des prisonniers tandis qu’au même moment un bon nombre d’entre eux se fait doucher au Zyklon B. Quand tous les Allemands sont gazés alors nous nous enfuyons du camp. Libres.
Je crois qu’avec son formidable opuscule, Delphine Horvilleur a fait voler en éclat le carcan des identités qui nous sont imposées et nous permet d’être le monde. 
C’est une excellente nouvelle en ce début d’année.

*Il n’y a pas de Ajar, de Delphine Horvilleur. Aux éditions Grasset. En librairie depuis le 14 septembre 2022.

Les Oubliés des vœux.

Les comfort polar (voici article ci-dessous), c’est comme les chocolats d’une boite. On en choisit un, on le déguste, et voilà qu’on se laisse tenter par un autre, au cas où il serait meilleur encore que le précédent, et un troisième encore, un quatrième peut-être, jusqu’à cette légère impression de nausée. J’en suis resté au second. 
Les Oubliés*, du grand John Grisham est un Grisham parfait. On y retrouve l’idéaliste désargenté contre les méchants nantis, comme dans La Firme, comme dans L’Affaire Pélican, comme dans tous ses livres qui font de lui la star littéraire mondiale qu’il est. Ici, inspiré par l’histoire vraie des « Centurions Ministries », on suit un petit groupe de défense des innocents dont certains sont incarcérés depuis 25 ans. On suit quelques affaires. On découvre ces oubliés de la justice et des hommes s’il n’y avait la ferveur de quelques-uns. C’est donc un livre authentiquement confortable et généreux, ce qui est parfait en cette fin d’année, à l’heure des vœux.
Et c’est justement, au moment où l’indécence mondovisionnelle autorise un président à embrasser, dans une étreinte de pieuvre, un joueur de football pour le consoler d’un « chagrin sans malheur », comme le qualifiait si justement Maxime Tandonnet, qu’il est urgent de penser aux vrais oubliés, ceux dont le chagrin est le malheur. 
Alors que cette nouvelle année soit celle qui laisse de la place aux autres. Le temps ici est court, ne l’offrons pas à l’infortune. Bonnes Fêtes à tous.

*Les Oubliés, de John Grisham, traduit par Dominique Defert. Éditions Lattès et Livre de Poche. En librairie depuis le 3 mars 2021 et au Poche depuis le 9 mars 2022.

Les Ténèbres et les calories.

Sans doute à cause de la température qui a brutalement chuté ces derniers jours, de l’envie de s’enfouir sous une couverture, de goûter un feu de cheminée, je me suis jeté sur le dernier polar de Michael Connelly, Les Ténèbres et la nuit*, exactement comme on se jette sur de la « comfort food ». J’ai découvert Connelly en 1993 avec l’époustouflant Égouts de Los Angeles. Et l’ai suivi les yeux fermés jusqu’au Poète (1997), qui marque une date dans le livre noir, comme Lawrence Block en avait tracé une autre avec Une danse aux abattoirs et, dans un registre plus impressionnant encore, Gregory Mcdonald avec l’inclassable The Brave (Rafael derniers jours, en français). Et puis je suis passé à autre chose.
Depuis 1997, Connelly a publié quarante romans — je passe les nouvelles et autres scénarii — et je suppose qu’on ne peut pas être extraordinaire à chaque fois. La preuve avec ce nouvel opus qui raconte une histoire cent fois racontée, celle de femmes sexuellement agressées et humiliées, enquête d’une flic et d’un ex-flic à la retraite, enquête qui patine à tel point que Connelly nous ressort le coup du promeneur de chien à minuit qui a tout vu et qui, du coup, débloque l’affaire, bref 450 pages bien longues, avec ce qu’il faut d’actualité pour la contemporanéité du propos : un peu de siège du Capitole, un peu de woke, un peu de cancel, et nous voilà repus. Au fond, j’ai eu ce que je voulais. Un « comfort polar » comme la « comfort food » que j’évoquais ci-dessus. On sait qu’on ne devrait pas, mais c’est quand même bon, et quand on l’a finie, on se dit qu’on n’aurait quand même pas dû, parce que c’était un peu lourd, mais on avait envie de ça aussi. Bref, la pataphysique de Boris Vian n’est pas bien loin.

*Les Ténèbres et la nuit, de Michael Connelly, traduit par Robert Pépin. Éditions Calmann-Lévy. En librairie depuis le 7 septembre 2022. 

L’amour au temps de la guerre civile.

Voici un bon gros roman romanesque comme étaient romanesques Autant en emporte le vent et Sarah et le lieutenant français, à savoir une histoire d’amour sur fond de tragédie de l’Histoire — ici la guerre civile espagnole suivie de la Première Guerre mondiale.
Voilà Juan (jeune cuisinier andalou) qui tombe amoureux d’Encarnación, la maîtresse (danseuse de flamenco) de son maître Ignacio, (torero maestro, habit de lumières et prince de la banderille). La belle reçoit tout ce que l’Espagne compte d’esprits brillants, d’artistes sanguins ou désespérés, Pablo P., Salvador D., Frederico G.L. et tous les autres, et le cuistot cuistote. Parfois, après la fête, elle le retrouve dans la cuisine, leurs doigts se frôlent un dixième de seconde, le cœur de Juan s’emballe mais celui de la maîtresse ne le rejoint jamais. 
Et voici que les armes grondent, que les républicains ont affaire à une droite très dure, dirigée par un certain Franco. On pille, on viole, on fusille. Dieu le fracas que fait un poète qu’on tue, écrira plus tard Aragon à propos de la mort de Frederico Garcia Lorca. Et comme dans tout roman romanesque qui se respecte, voilà Juan séparé de son espérance, désœuvré puis engagé auprès d’un certain Jean Moulin, livraison d’armes en Espagne, résistant avant l’heure. La Grande Histoire passe, les hommes trépassent ; l’amour de Juan le consume toujours, les nouvelles d’Encarnación ne sont pas bonnes : elle est amoureuse d’un autre, encore, toujours un autre, enceinte cette fois-ci, vivant à New York, cette ville si sale dont Juan ne comprend pas qu’elle puisse être un rêve. 
C’est cette longue histoire d’amour et de feu que raconte à Paris un Juan de 89 ans à un ami — Juan, dont la belle est toujours solidement ancrée dans le cœur. Qu’est-elle devenue ? lui demande alors l’ami. Mais à l’opposé de tout roman romanesque qui se respecte, la fin chamboule tout parce qu’ici, dans l’eau de rose, flottent des épines. 

*Les sacrifiés, de Sylvie Le Bihan. Éditions Denoël. En librairie depuis le 24 août 2022.