Author Archive | Grégoire Delacourt

Thelma, Louise et Sophie.

Revoici Sophie Henrionnet dont j’avais adoré la noirceur de Vous reprendrez bien un dessertet la mélancolie de Sur les balcons du ciel2, dans un texteque son attachée de presse qualifie cette fois de « roman mené tambour battant, entre Thelma et Louise et Vol au-dessus d’un nid de coucou » — elle a le sens de la formule, la dame, car ainsi, on devine tout de suite qu’il s’agit d’une histoire d’enfermement et d’évasion (ou vice-versa). Enfermement dans un « institut de repos » où se détend Mathilde, 40 ans, après quelques drames dont je ne peux évidemment rien dire. Et évasion, probablement avec une autre (la fameuse référence à Thelma et Louise) ; rejet de l’insupportable quotidien, poursuite du bonheur et tutti quanti. Mais le plus épatant dans la formule suscitée de la dame, c’est ce « tambour battant ». En effet, après quelques romans déjà fort efficaces, Sophie atteint ici la maturité de son écriture particulière et si talentueuse, faite de phrases qui cognent, qui en côtoient qui font sourire, d’autres qui donnent des envies d’envols, d’autres encore au parfum suranné d’Audiard, exemple, page 47, « Entre vous et moi, il ne randonnait pas non plus dans des sommets d’inquiétude », d’autres enfin écrites va comme je te pousse, va comme on cause ; et c’est cet audacieux mélange littéraire qui donne à ce roman de genre sa musique qu’on sifflote longtemps encore après l’avoir refermé, nostalgiques que nous sommes de cette Thelma ou Louise que nous chérissons tous.

1.Vous reprendrez bien un dessert, Sophie Henrionnet. Éditions Daphnis et Chloé, 2015.
2.Sur les balcons du ciel. Éditions du Rocher, 2020. À propos de ce livre, Virginie Grimaldi a déclaré : « Ce roman est un bijou. Ne passez pas à côté. »
3.Plus immortelle que moi. Éditions du Rocher. En librairie le 5 mai 2021.

Vite, attrapez un colibri.

« Un chef d’œuvre d’une beauté absolue » a écrit le Corriere della Sera à propos du Colibri*, ce à quoi, Il Folglio, le quotidien milanais, a ajouté : « Le nouveau roman de Sandro Veronesi est arrivé et il nous sauve la vie ». Difficile de passer après de tels mots. 
Le colibri, c’est le surnom donné à Marco Carrera, le personnage principal de cet incroyable roman, car, comme l’oiseau, il dépense toute son énergie à voler pour rester sur place, à s’arrêter dans le monde et dans le temps et parfois même à retrouver le temps perdu. Ce n’est même pas moi qui le dit, c’est Luisa, son amoureuse inaccessible, qui tiendrait davantage de l’hirondelle tant ses coups d’ailes à elle l’emportent loin du présent, loin de Marco et dont la distance qui les sépare permet à chacun de faire une vie sans l’autre. Quelle bouleversante idée que cet amour d’une vie qui se croise dans jamais se heurter.
Le colibri, c’est la fantastique saga d’un homme dans le monde, dans son couple, sa paternité, son métier, ses amitiés. Un homme attachant et détaché à la fois. Une sorte de héros comme on ne l’imaginait plus. 
Et comme un bonheur ne vient jamais seul (comme les emmerdes d’ailleurs), Sandro Veronesi s’en donne à cœur joie dans l’écriture, la construction et le style de ce roman unique et tellement jubilatoire. Ici se croisent la tragédie et la passion, la mort et la joie, l’humour et l’amour. Quel bonheur de lecteur.
Je ne sais pas si c’est un « chef d’œuvre d’une beauté absolue », ce genre de mots s’usent vite, mais c’est assurément l’un des meilleurs bouquins que j’ai lus depuis longtemps.

*Le colibri, de Sandro Veronesi, magnifiquement bien traduit par Dominique Vittoz. Éditions Grasset. En librairie depuis le 13 janvier 2021. Prix du Livre étranger 2021.

Cher Xabi Molia,

C’est une femme tout à fait charmante qui m’a fait la joie de m’offrir votre dernier roman, Des jours sauvages* et, partant, donné envie de vous connaître un peu, moi l’impénitent sauvage qui ne vous savais pas. Ainsi votre prénom signifie Xavier en basque. Vous avez grandi à Bayonne. Étudié au Lycée français de Londres. Henri IV. Puis Normale Sup. Vous avez réalisé 3 courts métrages, 3 longs métrages et publié 10 livres, dont celui-ci. Mais surtout vous n’avez que 42 ans. Veinard. Imaginez donc ma joie à me plonger dans votre roman, d’autant que la quatrième, fort bien troussée, fait écho à la petite tragédie mondiale du moment et promet une aventure digne du remarquable Cast Away de Zemeckis ou de l’impressionnant chef d’œuvre de William Golding. 
J’ai donc suivi vos très nombreux Robinson sur leur île. J’ai assisté à la guerre des deux clans. Les partants. Les restants. J’ai observé les trahisons. Vu les corps s’amoindrir. La fatigue creuser les joues. Et puis j’ai du prendre ma machette pour me faire un chemin dans la forêt touffue de vos mots. Je me suis perdu sur quelques sentiers. Je n’ai jamais vu le ciel. Pas senti le sel de la mer. J’ai écouté battre les cœurs. En vain. Je devenais sourd. J’étouffais. Je ne voyais plus clair. Et à la page 135, j’ai reposé votre livre en me demandant pourquoi je n’arrivais pas à rester dedans (quel idiot, ai-je pensé de moi car j’en étais à exactement la moitié et on n’abandonne pas à la moitié d’un chemin). Ce n’est pas à cause votre histoire, elle est épatante. Pas de votre écriture, elle est puissante. Peut-être est-ce le contexte du monde d’aujourd’hui. Le confinement, l’étouffement – une île est aussi une prison. J’avais envie d’évasions, je crois. D’avoir peur pour vos personnages. De les aimer. De trembler. D’être l’un d’eux. Et puis non. Je ne les ressentais pas. Alors j’ai posé votre livre, là. Il reste ouvert à la page 135. J’attends un jour meilleur pour le reprendre, je vous le promets. Un jour de liberté.

*Des jours sauvages, de Xabi Molia. Éditions du Seuil, coll. Fiction & Cie. En librairie depuis le 20 août 2020.

Le dessinateur de la famille.

Voici un roman formidable*. Un roman graphique. C’est d’ailleurs la première fois que je lis un authentique roman graphique. C’est un peu, si vous n’y connaissez rien, comme les anciens romans photos dans Nous Deux, alors appelés « L’hebdomadaire qui porte bonheur », sauf qu’ici les photos sont en dessin. 
Dans Blankets, Craig Thompson, né en 1975, raconte (et dessine) son enfance dans le Wisconsin, au cœur d’une famille très (trop ?) chrétienne et surtout sa rencontre avec la belle, la douce, la précieuse Raina lors d’un camp (chrétien). S’ensuit la grâce de l’éveil amoureux, du désir timide à cause du poids de la religion, le mal, la concupiscence, culpabilité, disgrâce, tout ce que la religion prêche de négation du bonheur terrestre. Mais Craig est « visité » par ce premier amour. Il en sera transfiguré. Il deviendra ce dessinateur/auteur d’une importance cruciale. (Il y a dans ses dessins une poésie parfois qui touche aux étoiles). 
Blankets est un très grand premier roman d’amour et d’apprentissage. Une histoire de liberté. Une merveille. Un spectaculaire envol.

*Blankets, de Craig Thompson. Éditions Casterman « écritures », 582 pages. 27 euros. En librairie depuis le 16 mars 2016.

Une (excellente) éducation.

Voici le genre de livre* dont on m’avait chanté les louanges à sa sortie il y a deux ans, qu’on m’a offert (plusieurs fois) en me disant Lis ça, c’est formidable, et à nouveau en Poche, il y a un an, avec toujours le même enthousiasme. J’ai donc attendu, et sans doute êtes-vous comme moi : lorsqu’on vous dit qu’un truc est génial, vous en exigez quelque chose de génial et souvent, vous êtes déçu. L’attente est le meilleur remède. Voici donc que j’ai hier soir achevé de lire les 466 pages de ce récit de Tara Westover, Une éducation, et que je suis encore tout chose ce matin. J’ai l’impression d’avoir vécu à côté de cette gamine, l’une des sept enfants d’un couple de mormons, qui prône l’école à la maison (parce que l’école ment), le travail (parce qu’il ne faut dépendre de personne), le mariage arrangé (parce qu’on est mieux entre soi) et autres petites choses qui peuvent agacer en ces temps d’intolérance. Voilà Tara qui travaille à sept ans à la décharge de ferraille de son père et se pose déjà des questions sur la vie, décide plus tard, bravant l’interdit familial d’aller à l’école, et comme la vie est parfois aussi belle que dans les livres, obtient une bourse pour Cambridge (où elle décrochera un doctorat en histoire), puis Harvard, et finira par écrire ce bouquin, encouragée par son maître de thèse, en s’appuyant sur les quinze ans de notes de son Journal. Mais plus qu’une éducation, c’est ici une magnifique rébellion, un conflit de loyauté avec sa famille qui traverse le récit, l’illumine et le rendra sans doute inoubliable. « J’avais sacrifié ma famille à mon éducation, écrit-elle page 438, et je risquais de perdre ça aussi ». Il faut accepter de tout perdre pour gagner la joie essentielle d’être soi. Lisez-le, c’est absolument formidable.

*Une éducation, de Tara Westover. Éditions JC Lattès (2019) et Le Livre de Poche (2020).

Invitée #48. Florence Aubenas.

En fait, c’est l’ami Michel Persitz, auteur de l’inoubliable et indispensable Juif de Personne* (Lattès, 2019) qui a eu la bonne idée de me recommander le dernier livre de Florence Aubenas. Au vu de son enthousiasme, je lui ai proposé de venir nous en parler, ce qui, dans une sorte de billard à trois bandes, revient à inviter ici Florence Aubenas, que voici, sous la plume toujours parfaite de Michel.

« Le regard de Florence.

Que puis-je ajouter au feu d’artifice d’éloges unanimes saluant « L’inconnu de la Poste** » de Florence Aubenas ? Oui, c’est un livre rare, un livre exemplaire, entre grand journalisme et littérature fertile. Un livre qui marque. On évoque à son propos « De sang-froid » et le « nouveau journalisme » de Truman Capote ou Joan Didion, peut-être, mais j’ai surtout pensé à « La fin de l’homme rouge » de Svetlana Alexievitch pour son inébranlable humanité, sa patience dans l’écoute, sa minutieuse attention aux détails, son extraordinaire capacité d’empathie, en un temps ou les anathèmes pullulent à la moindre contrariété.
Qu’il s’agisse des lieux, des laissés pour compte, marginaux, toxicos, simples habitants, flics, édiles, magistrats ou people, le regard clair de Florence Aubenas observe, rend compte, s’abstient de tous jugements, parti pris, condamnation ou apitoiements faciles.
J’ai reconnu notre monde, celui que je regarde trop rarement en face, parce que c’est fatigant et douloureux de vouloir tout voir, il est plus rassurant de ne voir que ce que l’on a envie de voir. Florence Aubenas incite à davantage de lucidité.
Avec « L’inconnu de la poste » ce sont nombre de fictions, romans, scenarii, traitant rapidement de sujets d’actualité qui révèlent leur subjectivité et nourrissent la confortable adhésion de leurs lecteurs. Qu’il est difficile de résister aux apparences et à la simplicité.
Florence Aubenas est sans complaisance. Elle ne s’attarde pas sur l’horreur des circonstances dans lesquelles a été commis le meurtre de la postière de Montréal la Cluse en 2008. Mais cela m’a hanté. Vingt-huit coups de couteau. J’ai fini par jeter un traversin par terre. Je l’ai frappé vingt-huit fois à coups de poing. Cela m’a pris plus de trente secondes, j’étais essoufflé et j’en avais mal au bras. Un inconnu a pu faire cela à une femme enceinte avec un couteau et disparaître parmi nous malgré dix ans d’enquête. Une chose est certaine, c’était un homme et contrairement à Gérald Thomassin il n’a pas le profil du suspect idéal. »

*Juif de Personne, de Michel Persitz. Éditions JC Lattès. En librairie depuis le 9 octobre 2019.
**L’inconnu de la poste, de Florence Aubenas. Éditions de l’Olivier. En librairie depuis le 5 février 2021.

Un peu d’espoir.

Et voici que Françoise Cadol, sous la direction de Tristan Petigirard a repris les répétition de La femme qui ne vieillissait pas, se prépare à la jouer en Avignon (si l’édition 2021 est maintenue) et en tout cas bientôt dans un théâtre parisien. Ça fait du bien cette petite loupiote au bout d’un tunnel de 18 mois.
En tout cas, première ème 7 juin 2021 à Paris !

Photo Françoise Cadol.
Photo Françoise Cadol.

Carpe carpe.

Grand Platinum* est une espèce de carpe japonaise. On ne dit pas, précise Anthony van den Bossche, « carpe koï » puisque koï en japonais signifie carpe et que dire carpe koï reviendrait à dire carpe carpe, ce qui convenons-en, est un peu ridicule. Bref. Voici un premier roman fait de bric et de broc et donc assez touchant, qui raconte (passons les détails du métier « branché » de Louise ou de la misophonie de son frère) le projet fou de ce frère et cette sœur de récupérer la collection de carpes carpes (je n’ai pas pu m’en empêcher, pardon) que feu leur père a égrené dans les bassins de Paris. C’est tout. C’est osé. C’est plein de délicatesse. De folie douce. Un petit roman à lire, assis au bord de la Seine, du Rhône, ou d’un aimable plan d’eau, en écoutant le silence et surtout en observant les écailles merveilleuses qui lacèrent parfois la surface et ouvrent une voie de rêves.

*Grand Platinum, de Anthony van den Bossche. Éditions du Seuil, coll. Fiction & Cie. En librairie depuis le 7 janvier 2021.