Author Archive | Grégoire Delacourt

Je suis un naïf lecteur.

Lorsque l’ami Jérôme m’a envoyé son nouveau roman, je ne savais rien. Ni qu’il avait un nouvel éditeur, ni que le livre lui-même était si élégant, pas davantage que son sujet. Je l’ai donc lu sans savoir
J’ai lu une virevoltante histoire de séduction, de désir ; j’ai assisté à un festival de charme, de répliques posées comme des colliers au cou d’une femme ; j’ai lu une époque révolue, un dandysme charmant, presqu’un film en noir et blanc de Louis Malle, une inspiration à la Drieu la Rochelle, époque Feu follet, j’ai même vu Daniel Gélin à trente ans dans le rôle d’Antonin, le héros sombre, séducteur, poète ; et puis, ici et là, ont surgi des indices : un couple qui s’appelle Henry et June, l’héroïne, Anaïs, qui tient un journal sur ses frasques sexuelles ; plus tard, page 156, est apparu le nom du père d’Anaïs, Joaquim Nin, alors j’ai soupçonné qu’Antonin était Artaud et que l’immense roman qu’il écrivait dans ce livre, Héliogabale, n’était pas une invention de Jérôme Attal, mais bien « le livre le plus violent de la littérature contemporaine, je veux dire d’une violence belle et régénératrice », écrira J.M.G Le Clézio ; il écrivait donc un vrai livre, il n’y avait alors plus de personnages mais des personnes, et soudain, la grâce virtuose du roman pour un instant s’est évanouie sous mes yeux, pour un instant seulement, car l’écriture ici d’une maturité nouvelle, d’une jubilatoire beauté, m’a vite fait à nouveau oublier le réel (Nin, Artaud) pour me replonger dans la vérité (le charme, le désir et ses chimères) et finalement m’offrir, avec Neuf rencontres et un amour un grand roman sur neuf rencontres entre un même couple (et peu importe qui il est) et son magnifique amour impossible, à la lumière de cette formidable réplique d’Anaïs, page 239 : « Mais là où nous sommes différents vous et moi, c’est que je vis le moment présent sans tout remettre en cause, tandis que vous, vous jouez votre va-tout, la totalité de ce que vous possédez, dans l’émotion du moment ».

*Neuf rencontres et un amourde Jérôme Attal, aux éditions Fayard. En librairie depuis le 3 janvier 2024.

Samedi 20 et dimanche 21 avril 2024.

Et voilà. La tournée commence au pays de Pagnol. On y retrouvera bien sûr d’anciens lauréats du Prix Pagnol, dont l’auteur de L’Écrivain de la famille, mais surtout Jocelyne, mercière arrageoise, dont ce sera ici la première apparition publique. Hâte !
Le (beau) programme complet ici.

Dimanche 14 avril 2024.

Dans le cadre de la Foire du Livre de Paris, Mohammed Aïssaoui m’a invité à la rencontre qu’il organise à 10 heures sur le thème Secrets d’écriture. J’en livrerai sans doute un ou deux.

Taxi, suivez ce taxi !

Benoit Cohen, cinéaste français, vit à Brooklyn depuis dix ans. Il y a sept ans, il eut l’idée d’écrire un film qui mettrait en scène une chauffeuse (sic) de taxi et, à la manière des acteurs qui se plongent tout entier dans leur personnage (de Niro dans Jack LaMotta ou Christian Bale dans Trevo Reznik), le voilà qui devint chauffeur de taxi pendant six mois.
C’est cette étonnante expérience, dont la drôle de galère pour obtenir la licence, qu’il nous invite à suivre à l’arrière de son Yellow Cab* ; une errance dans les boroughs de New York au gré des clients dont il nous livre une savoureuse galerie de portraits et de lieux tout aussi savoureux puisqu’ils sont ses restaurants favoris. Et lorsqu’il roule à vide, c’est le scénario de son film qui se dessine dans sa tête.
Le film ne se fera pas (ou en tout cas ne s’est pas encore fait) mais l’expérience a donné naissance à un écrivain épatant qui nous a depuis offert deux autres très beaux récits — l’un sur un migrant afghan recueilli par sa mère et l’autre sur son père. Ainsi qu’un roman inspiré de l’un de ses courts métrages. 
Un taxi à réserver d’urgence.

*Yellow Cab, de Benoit Cohen. Flammarion (2017) et J’ai Lu (2021).

Le doux.

Il y a des livres qu’on n’aime pas lire en même temps que tout le monde, histoire de rester étanche aux avis, louanges et autres critiques. Ainsi cet Enragé* de Sorj Chalandon, grand succès de l’automne dernier, qui a attendu de longs mois sur ma pile que passent le tourbillon de la Rentrée littéraire et les escobarderies de la Grande Foire aux Prix.
Après des romans de journaliste, après un texte plus burlesque qui lui permettait d’évoquer les cancers de sa femme et le sien, voici un roman furieusement romanesque (même si son propos s’inspire d’évènements réels) dans la lignée des Aventures de Huckleberry Finn et des grands films du dimanche après-midi dans les années 80 : un roman de scénariste qui met en scène l’évasion d’une cinquantaine d’enfants d’une colonie pénitentiaire de Belle-Île -en-Mer. Tous serons repris sauf un. Et c’est celui-là, homonyme de Jules Bonnot, mais ça s’écrit pas pareil, dit-il, dont on suit les aventures. 
Le voilà recueilli par un marin sympa qui le fait passer pour son neveu. Le voilà à apprivoiser sa rage à bord d’un canot de pêche les jours de sortie en mer. Le voilà à fréquenter puis fuir des extrémistes de droite. Le voilà enfin à venger son ami de colonie avant de disparaître sur le continent où la guerre l’attendra de balle ferme. 
Il aura entretemps été touché par une forme de rédemption, de salut, comme dans les grands drames humanistes de Gilbert Cesbron — C’est Mozart qu’on assassine ou Chiens perdus sans collier. 
Paradoxalement, avec L’Enragé, Sorj signe son livre le plus doux, le plus sage. Presqu’un feel bad good. Pour preuve, cette jolie phrase, page 306 : « Ne vous moquez jamais d’un poète, ça vous fait trop ressembler à un gendarme ».

*L’Enragé, de Sorj Chalandon. Aux éditions Grasset. En librairie depuis le 16 août 2023.

Quelqu’un d’autre (mais toujours Musso).

Le défi, dans ce genre d’histoire*, c’est de trouver la clé de l’énigme avant que l’auteur ne nous la délivre et ici, l’auteur, madré s’il en est, s’amuse à se jouer de nous en persillant son récit de fausses pistes, différents points de vues, jusqu’à la date elle-même de l’enquête, de mai à décembre 2024, c’est-à-dire qui n’a pas eu lieu.
Et c’est là, dans ce qui n’a pas eu lieu, qu’il faut voir un prodrome important.
Car une fois encore Guillaume, en habile romancier à énigme qu’il est — comme le furent avant lui Steeman, Leroux ou bien sûr Agatha Christie et son fameux Meurtre de Roger Ackroyd —, nous attrape par la main dès la première page, puis nous mène par le bout du nez jusqu’à la dernière, non sans s’être au passage lui-même bien amusé à baliser son livre d’indices, dont le premier d’entre eux est son titre, Quelqu’un d’autre — ne dit-on pas aussi de quelqu’un qu’il est devenu quelqu’un d’autre ? Puis un autre : l’image sur la couverture. Un autre encore : ces trois mots sur la quatrième : « Personne ne ment ». Eh bien malgré tout cela, je vous fiche mon billet que vous ne trouverez pas avant la dernière page.
Alors, foncez en librairie ce mardi. Puis trouvez un endroit tranquille et passez trois heures en apnée, loin de tout, au cœur d’un crime épouvantable et d’une enquête formidable. Trois heures de vrai entertainment, c’est le meilleur antidote au monde d’aujourd’hui.

*Quelqu’un d’autre, de Guillaume Musso, aux éditions Calmann-Lévy. En librairie le 5 mars 2024.

Premier violon.

Voici un vieux premier roman* (puisque paru en 2021, mais il n’est jamais trop tard pour faire connaissance) qui nous raconte la destinée de Nejiko Suwa, violoniste virtuose à laquelle Goebbels fit, en 1943, cadeau d’un Stradivarius. À moins qu’il ne s’agisse d’un Guarneri — du nom de Bartolomeo Giuseppe Antonio Guarneri, contemporain et rival d’Antonio Stradivari. Mais qu’importe, car ce n’est pas tant l’origine du luthier qui nous intéresse ici que le précédent propriétaire de l’instrument auquel les nazis l’ont volé. 
Yoann Iacano, qui est un garçon absolument charmant, nous entraîne dans la grande Histoire en suivant ce violon, même s’il s’éloigne parfois de son magnifique sujet : ce violon auquel Nejiko ne parvient pas à s’accorder puisqu’il est hanté, semble-t-il, par la mémoire silencieuse du juif assassiné, les notes dévorées par ses cris muets de douleur et d’injustice. 
Elle est là, la grande beauté de ce livre : dans ce corps à corps entre la violoniste et son instrument, dans cette impossibilité de parler, de créer une quelconque beauté puisque les guerres ne sont que chaos, dissonances et hourvaris.

*Le Stradivarius de Goebbels, de Yoann Iacono. Aux éditions Slatkine & Cie (2021) puis en J’ai Lu (2023).