Author Archive | Grégoire Delacourt

La Femme qui ne vieillissait pas, par Lizzie Himmel.

C’est Lizzie Himmel, la photographe new-yorkaise des inoubliables portraits de Basquiat et de Warhol (entre autres) qui shoote cette fois Betty, la femme qui ne vieillissait pas.

Même les mamans font des cauchemars.

La disparition d’un enfant est le cauchemar de chaque parent. Mais quand c’est l’un des deux (ici le père) qui enlève sa fille, l’emmène à Raqua, au cœur de Daech, et fait d’une petite Lila de trois ans une Fatima couverte des pieds à la tête qui très vite ne parle plus que l’arabe et joue avec des papillons dans les ruines sur fond de bruits de guerre, ça n’a pas de nom. Peut-être la douleur d’une gelure qui précède à l’amputation. 
Cette histoire vraie*, c’est celle de Magali Laurent dont la fille Lila a été enlevée par son père, Anis, en octobre 2015 et ne sont jamais revenus du djihad. 
Reviens, Lila est d’abord un livre écrit à sa fille, « Et puis qui sait, si par bonheur la mort l’avait épargnée, elle tombait dessus ? » (page 206). Une longue lettre qui raconte leurs trois années ensemble avant la disparition. Une mémoire qui ne s’estompera plus. C’est aussi le récit précis des jours qui ont suivi. La sidération. L’effondrement. Magali Laurent se souvient. La barbe qu’il laissait pousser. La djellaba. La calotte. La mosquée. Sa honte de voir son mari se radicaliser. Son silence, du coup. Son aveuglement. Elle raconte, comme on enquête, la mise en place du piège. Le départ soi-disant pour des vacances chez la grand-mère en Tunisie. Et puis l’appel de Turquie, à la frontière syrienne. C’est enfin un troisième livre qui crayonne le portrait d’une mère désespérée qui s’accroche, renaîtra un jour en femme amoureuse, en maman surtout, ce que Anis avait aussi fait disparaître en faisant disparaître leur fille. Quels livres !

*Reviens, Lila, de Magali Laurent, avec Françoise-Marie Santucci. Chez Grasset. En librairie depuis le 3 février 2021.

Le kourrage de Fabienne.

Il en aura fallu du courage, et de l’amour, à Fabienne Legrand pour écrire ce livre, raconter l’histoire triste et belle (puisqu’elle finit bien) de son fils Antoine, son p’tit con, comme elle l’appelle, son trou du cul, frappé à 17 ans, l’âge où l’on ne devrait que mourir d’amour, d’une méningite foudroyante de type W135, une saloperie qui engage son pronostic vital. Le choc passé, la violence encaissée, voilà Fabienne qui choisit le rire (le vie) au lieu de la colère (la mort). S’installe alors une formidable chaine de solidarité autour de cette maman qui rit et de ce fils qui pleure. Kourrage Antoine est le récit de cette épopée improbable, cette fabuleuse chasse à la baleine qui s’appelle l’espoir, portées par une écriture qui virevolte et nous cueille d’un rire là où l’on devrait s’effondrer. Un livre immense puisqu’il chante la vie, l’humour et l’amour. À recommander d’urgence à tous ceux qui tirent la gueule parce qu’un minuscule virus les empêche, les pauvres chéris, de traîner en terrasse, une bière à la main, une clope au bec.

*Kourrage Antoine, de Fabienne Legrand. Éditions Le Cherche-Midi. En librairie depuis le 8 octobre 2020.
Et comme un plaisir ne vient jamais seul, Fabienne qu’on aime tant pour ses célèbres albums illustrés (Absolument fabuleuse, Un été au Cap Ferret) a illustré ce livre. Un régal de plus.

Attendre.

J’aurais aimé vous parler du nouveau livre* de Jean-Louis, quelques mois après avoir la sortie de Merci mon chien, mais je l’attends toujours.

*Je n’ai plus le temps d’attendre, de Jean-Louis Fournier. Éditions Lattès. En librairie depuis le 24 février 2021.

La Providence.

J’ai reçu un étonnant petit livre. Il s’agit de La Providence, signé d’une certaine Michelle Brun. Dans la lettre qui l’accompagnait, elle m’expliquait m’avoir découvert au travers du cadeau qu’on lui avait fait de mon dernier roman, Un jour viendra couleur d’orange, et qu’elle en avait été captivée, je cite : « Je ne l’ai pas lâché sauf pour dormir et manger ». Et la voilà qui m’adresse son livre dont le titre me fit frissonner puisqu’il est le nom du pensionnat où j’ai passé tant d’année à Amiens, même si le dessin figurant sur la couverture évoquait un bien autre lieu. Il s’agit en effet d’un orphelinat sis au cœur du quartier Saint Joseph à Clermont-Ferrand.
Voici donc un opuscule de souvenirs écrit par une femme dont on apprend qu’elle est née en 1953 et qu’elle s’est retrouvé à 6 ans à l’orphelinat, qu’elle y a grandi, ri avec une amie dont le corps était à moitié brûlé car elle est « tombée dans une bassine d’eau bouillante quand j’étais Bébé » (page10), que plus tard, elle écoute Johnny Hallyday, « les sœurs le surnomment La gouttière car il sue beaucoup » (page 25), et voilà qu’elle a 11 ans, toujours pas ses règles mais de grande taille, écrit-elle, et que sa mère Simone a le droit de la « prendre chez elle un dimanche après-midi par mois ». Simone habite désormais avec un certain Marcel avec lequel elle a un bébé. Marcel entraîne Michelle à la cave, la couche sur un carton déplié et « après quand il a fini et que j’ai mal à ma zézette, il chante en montant l’escalier dans la vie faut pas s’en faire moi je m’en fais pas » (page 35).
En quelques pages tout est dit, tout est avoué, sans fioritures, dans une écriture profondément « sociale » ai-je envie de dire, une voix comme je n’en avais encore jamais lue, faite de brutalité douce, de violence sans haine, d’évidence glaçante et si fragile à la fois.
La Providence est une étonnante bousculade ; un texte venu de nulle part dont les mots télescopés, comme des silex, ont fait des étincelles dans mon cœur. Un texte comme on n’en trouve pas, à l’image de ces souffrances qu’on ne voit pas.

*La Providence, de Michelle Brun. Texte auto édité (7,5 €). Je suppose que vous pouvez le commander directement chez l’auteur : michelle.brun@orange.fr

Un conte pour les grands.

Notre petit monde ne va pas bien. Il est même très malade. La haine. L’argent. Le pouvoir. Toutes ces choses qu’on connaît et contre lesquelles on ne fait plus rien depuis belle lurette. Les méchants s’apprêtent à utiliser les armes monstrueuses (qui ont fait leurs preuves à Nagasaki et Hiroshima) pour avoir plus de pouvoir encore. Et voici que des Frères inattendus* arrivent, désarment la Terre de toutes ces saloperies, la répare, soigne les hommes et fait rêver à un monde meilleur, une chanson de Beatles, Imagine – pour ne pas la citer ; un monde où « La mort est le seul ennemi qui mérite d’être combattu, pourchassé, vaincu » (page 326) et dont le combat devrait nous unir tous, frères humains. Dans son dernier livre, Amin Maalouf nous livre, sous forme de suspens, un bien agréable conte philosophique sur cette Atlantide perdu où les hommes s’aimeraient enfin. Il y a du Barjavel dans cette histoire, un vieux rêve dont on sait qu’il ne verra jamais le jour mais qu’il a été confortable de rêver.

PS. Comme Maalouf est un malin et que le mal qu’il décrit a un fantastique écho avec la pandémie du moment, il écrit, page 301 : Mais quelle arrogance est pire que celle de l’homme qui prétend décider à notre place si nous devons préserver de la maladie et de la mort les êtres qui nous sont chers ? Ceux qui expriment de telles prétentions sont des hommes d’un autre âge qui ne devraient certainement pas se trouver à la tête d’un pays avancé et libre comme le nôtre. (Si vous connaissez l’un de ces zigotos qui nous gouvernent, merci de lui conseiller ce livre).

*Nos Frères inattendus, de Amin Maalouf. Éditions Grasset. En librairie depuis le 30 septembre 2020.

Face au service de presse immense.

Après avoir vacciné deux bonnes centaines de personnes en Bretagne (n’oublions pas qu’elle a été médecin et qu’elle a toujours soin d’aider son prochain) revoici Lorraine Fouchet à Paris en train de signer ce matin le service de presse de son prochain roman, Face à la mer immense, en librairie le 1er avril. Comme quoi, les bonnes nouvelles finissent par arriver.

Femmes en colère.

Un an après le virtuose Disparaître, revoici Mathieu Menegaux avec un implacable Femmes en colère (qu’on aurait d’ailleurs pu écrire au pluriel tant elles sont nombreuses) qui raconte la journée de délibérés d’un jury d’assises qui a à décider de la condamnation et de la peine de Mathilde Collignon. Après avoir été une victime elle-même, et pas des moindres, Mathilde Collignon s’est sérieusement vengée de ses deux tourmenteurs (ah la fabuleuse description de sa vengeance !). Le débat est tout de suite posé. A-t-on le droit de se faire justice soi-même (surtout quand elle fait si peu son travail) ? Peut-on juger pour réparer et non pas seulement condamner ? L’époque des Weinstein, #MeToo et autres influe-t-elle la façon même de penser le mal ? Et enfin, peut-on se servir de la justice pour être juste ? À toutes ces questions, Mathieu apporte des éléments de réponses intelligentes dans un style littéraire d’une précision, d’une élégance et d’une efficacité hors pair (Prends garde, Grisham). Last but not least, tout cela au travers d’un suspens formidable (je n’ai pas pu ne pas le lire d’une traître) assaisonné d’un final digne des plus grands rebondissements de cinéma comme l’aime tant Mathieu. In fine, un portrait de femme inoubliable (et espérons-le, bientôt un sacré film) comme il en a le secret depuis l’invention de Claire, l’héroïne de Je me suis tue et qui interpelle remarquablement les hommes d’aujourd’hui. Verdict, brillantissime.

*Femmes en colère, de Mathieu Menegaux. Éditions Grasset. En librairie depuis le 3 mars 2021.