Archive | Bouquins.

Black Mirror, épisode 23.

Un été rue des Saints-Pères (1/9). Philippe Grimbert, élégant psychanalyste et écrivain à succès, nous revient* sous les traits de Paul, psychanalyste et écrivain à succès sur le deuil. Sa femme Irène, poète dépressive, écrit de beaux poèmes dépressifs depuis que tous deux ont perdu l’un de leurs deux enfants. Ils sont désormais grands parents, goûtent à la lenteur des choses, à la solitude des retrouvailles à deux. Mais voilà que la dépression d’Irène est la plus forte et qu’elle se tue en voiture à l’endroit même où ses propres parents ont péri. 
Lors d’une conférence qu’il donne sur le deuil, Paul rencontre un curieux bonhomme qui lui propose de dialoguer avec Irène. En fait, c’est là que l’épisode (digne d’un des meilleurs de ceux de Back Mirror) commence, quand est prêt l’avatar d’Irène avec qui Paul a rendez-vous chaque soir pour papoter. 
Au début, c’est charmant. Irène minaude, sourit, prend de ses nouvelles, donne peu des siennes, « Je n’ai pas fait grand-chose, tu t’en doutes » (page 172), on se rêve à penser que c’est une idée formidable. Puis charmant, cela l’est moins. Ce qui devait être de joyeuses retrouvailles post-mortem vire à la désolation, à la conscience du deuil, justement. À l’essence même du chagrin. Et c’est là le tour de force de Grimbert dans ce roman au titre magnifique : faire revivre nos morts pour qu’on puisse choisir de les laisser enfin partir.

*Les morts ne nous aiment plus, de Philippe Grimbert. Chez Grasset, éditeur à Paris, sis rue des Saints-Pères. En librairie depuis le 5 mai 2021.

Plein des yeux.

Après 40 livres, Patrick Grainville, 74 ans, d’une vigueur littéraire toute viagranienne nous en offre une dizaine de plus avec ces Yeux de Milos*, un roman écrit à la sève d’un adolescent priapique et au sang épais d’un septuagénaire malicieux. Ainsi, dans ce 41ème roman peut-on lire une nouvelle histoire de Picasso et de Staël par un Gombrich érudit, un essai de tentation zoophile autour d’une oryx du Kalahari, décrite avec les mêmes mots suaves et humides que ceux que Grainville utilise parfois pour dépeindre les femmes, un guide touristique d’Antibes et de ses hauts-lieux fréquentés par les deux peintres suscités, une thèse sur le désir de Picasso pour les jeunes filles, les partouzes, une histoire de l’Espagne, un cours d’anatomie minotaurienne où les attributs couillus de la bête se confondent avec un vocabulaire légumier, un opuscule qu’aurait pu signer l’abbé Breuil, un traité d’archéologie, du crâne de l’Homme de Tautavel, du pithécanthrope du Roussillon et surtout, surtout, car l’heure tourne, quelques harlequinades bien troussées que je ne peux résister à porter à vos yeux d’autant qu’elles ont l’imprimatur d’un Immortel : « Elle dévora les lèvres de son ami en le regardant de façon éperdue » (page14), « Il désirait son petit bout bachique, fendu sur le fruit » (page 50), « Il sentait la ruade de ses jolies fesses. Il l’embrassait, elle se retournait, le caressait, le branlait un peu » (page 51), « Oh, viens Milos (…) Moi, je suis le corps de la liane le long de laquelle glisse le beau serpent du péché » (page 122). Avouez que dix livres d’un académicien pour le prix d’un, ça vaut le coup d’œil.

*Les yeux de Milos, de Partick Grainville de l’Académie française. Édition du Seuil. En librairie depuis le 7 janvier 2021.

« Le bonheur c’est toujours pour demain ». (Pierre Perret).

Il est drôle ce titre. Le bonheur l’emportera*. Parce qu’il y a le mot bonheur dedans, censé être un incitateur de vente comme il y avait le mot vie dans les slogans publicitaires (jusqu’à celui, absurde, de Vittel en 1987 « La vie pleine de vie »). Parce l’usage du futur laisse planer l’idée d’une fin positive. Mais voilà qu’à reconsidérer les deux mots, il me vient que c’est aussi une formule sinistre au même titre que « La maladie l’emportera ». Ceci dit, quitte à mourir de quelque chose autant que ce soit du bonheur. Trêve de plaisanterie. Le nouveau roman d’Amélie Antoine est ce que Netflix qualifierait de « Feelgood, Tearjercker, Heartflet, Parenthood, Emotional », bref la panoplie complète de ce que réclame l’air du temps « pré-post-Covid », à savoir des histoires heureuses mais avec quand même un petit fond de drame. 
Ainsi ce couple Joachim et Sophie, des hauts et des bas comme tout un chacun et, au milieu d’eux un fils, Maël, dont le prénom rime avec « elle ». Vous aurez compris. Et comme l’écrit Amélie à je ne sais plus quelle page « Le sexe c’est ce qui se voit, le genre, c’est ce qu’on ressent », vous devinez là une sorte de Billy Elliot davantage façon TF1 que BBC, mais extrêmement bien fait, plaisant et tellement happy ending. L’un des effets secondaires de ce putain de Covid se voit déjà en librairie. Le monde d’après est un monde gentil.

*Le bonheur l’emportera, de Amélie Antoine. Éditions XO. En librairie depuis le 20 mai 2021. Retrouvez la chanson de Pierre Perret ici.

Du beau, du bon, du Bonnie.

Voici un livre écrit comme on cause. Avec les tripes. Les tripes à l’air, d’ailleurs. L’histoire de Blaise qu’a changé de blaze à sa sortie de prison, histoire de se refaire le portrait. On est en 71. Il rouvre le bar du daron, lui redonne une jeunesse avec le grisbi de l’héritage, une petite scène pour les musicos et vlà la vie qui r’gigote dans le quartier. Et s’il a toujours ses fantômes qui lui bouffent la rate, il parvient à surnager. Débarquent Josée la camée et Nour sa fille, dix mois, au commencement. Et voici que le Blaise devient une sorte de père de rechange, un phare dans la nuit. La Nour grandit. Le Blaise vieillit. Mais veille. À douze ans la gamine a des formes, elle écrit, page 61 : « Je suis devenue une proie. Les hommes ne savent pas se tenir (…) j’étais celle qu’on coince dans les toilettes du supermarché, sourire aux dents jaunes de pervers assoiffé. (…) J’étais celle à qui l’on montre son engin, tout droit dans sa main, au détour d’un jardin ». Et paf, la voilà dix pages plus tard qui nous avoue : « J’embrasse tout le monde et je couche avec presque tout le monde. Si ça peut faire plaisir. J’aime bien les gars qui fondent, se liquéfient, quand ils passent la main sous les fringues, leur respiration rauque quand ils mettent un doigt dans ma culotte. (…) Ça me paraît incroyable de faire autant d’effet, juste avec mon corps ». Moi je dis, faudrait savoir. Des porcs ou des doudous, les hommes ? Bref, Nour file un mauvais coton jusqu’au jour où un musicos la fait chanter avec elle. Sa voix déchire grave. Le Blaise lui file une guitare. Avec son pote Arsen elle compose des chansons. Elle a 16 ans quand elle part à Paris les faire écouter à un mec de Polydor. Séparation sur le quai de la gare. Violons. Larmichette du Blaise. C’est beau. C’est des gens fracassés qui se recollent.

*Je te verrai dans mon rêve (titre inspiré de I’ll see you in my dreams, version Django Reinhardt), de Julie Bonnie. Chez Grasset. En librairie depuis le 10 mas 2021.

Une archéologie du deuil.

Je connaissais Jonathan Zaccaï en Raymond Sisteron, analyste de la DGSE dans Le Bureau des légendes et en Juge Vannier dans Fleur de Tonnerre, le voici en primo-romancier dans Ma femme écrit*, de Jonathan Zaccaï. Dans ce roman ( ?) à l’encre d’une incroyable énergie, le jeune romancier met en scène un apprenti romancier qui tente d’écrire sur sa mère après la disparition de celle-ci mais, comme dans Shinning (au passage, un passage bien allumé dans le livre), Zaccaï ne parvient qu’à écrire une seule phrase, une obsession : « Il n’y a plus qu’elle », tandis que sa femme, de son côté achève un scénario sur le même sujet. Il n’en faut pas plus pour que notre romancier se sente dépossédé, pillé même de son trésor. Sa mère. Il pète un plomb. Le plomb fondu prend la forme de fantômes de cimetière et d’amant de sa femme, de Catherine Deneuve et de Park Chan-wook qu’il croise dans des scènes bien allumées, fantasques en diable. Mais une fois soufflés les grains de sable des mots et des farces, on découvre l’objet même de ce livre. La mère. Le fantôme de la sienne (je suppose), Sarah Kaliski, peintre, décédée en 2010, emportant avec elle ses fureurs et ses chagrins, la guerre, le père déporté à Auschwitz, et on assiste alors à la naissance d’un fils (probablement l’une des choses les plus difficiles), à cette relation tortueuse et précieuse entre eux et surtout, à cet endroit précis du roman, à l’éclosion d’un romancier. Et ça, c’est toujours bouleversant.

*Ma femme écrit, de Jonathan Zaccaï. Éditions Grasset. En librairie depuis le 10 février 2021.

Rareté.

Voici un livre rare*. Rare car je ne suis pas certain que vous le trouviez en pile en haut d’un escalator de la Fnac ou en vitrine chez votre librairie. Rare encore parce que c’est un livre qui défie les livres, réinvente le récit et atomise l’écriture. Plus rare encore car c’est le livre d’un artiste-peintre, Bleue Roy, et on sait depuis l’étonnant livre de Garouste** que lorsqu’un peintre quitte le pinceau pour la plume c’est qu’il y a urgence. 
Voici donc Inverso, le roman rare de Bleue Roy. Un livre dans lequel on entre comme dans une expo, où chaque chapitre se lit comme on regarde un tableau et, comme chez tous les grands artistes, il y a toujours quelque chose à découvrir derrière les choses. Ainsi le héros, géant transsexuel brésilien, à la recherche de sa mère ne nous raconte (ne nous montre) surtout pas sa transsexualité brésilienne mais son cœur d’enfant dans un corps de monstre et à ce titre frôle la poésie sublime qu’on retrouvait dans la chanson d’Higelin, L comme Beauté, qui s’achevait ainsi : Tu es la beauté que j’adore/Car elle m’a appris à aimer/Et à comprendre la laideur/Qui est le miroir/Où je peux contempler/Ma vérité.
Et toucher à cette grâce, c’est rarissime. C’est ce que frôle cet Inverso et ça vaut le frisson.

*Inverso, de Bleue Roy. Les fous guident les aveugles, Éditeur. Au monde depuis le 15 juin 2015.
**L’Intranquille, Autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou, de Gérard Garouste. Au Livre de Poche depuis le 5 octobre 2011.

Un collier de mots.

Si on trouve parfois une perle dans une huître, on en trouve aussi sous la couverture d’un livre. Ainsi ce Parce que les fleurs sont blanches* (qui n’est sans doute pas le meilleur titre du monde) recèle un bijou. 
Un père (la mère est partie il y a longtemps, sans doute en Italie) et ses trois fils dans une petite voiture couleur « morve », un carrefour, une priorité à droite que le père ne voit pas parce qu’il regarde avec ses garçons la couleur des fleurs. C’est l’accident. Les traces dans la chair de chacun. Davantage encore dans l’un des fils. 
Je ne veux vraiment pas vous en dire plus, parce que le livre est court, parce que le résumé de la quatrième en dévoile déjà beaucoup, parce que vous imagineriez que c’est une histoire triste alors que ce n’est qu’une histoire belle, d’une perfection à la Mulligan, et que son auteur, néerlandais, a une façon d’écrire le silence, l’obscurité et la lumière, digne d’un poète ou même de certains compositeurs (je pense à Arvo Pärt), car ici chaque mot est une note. Une beauté. Une vraie perle.

*Parce que les fleurs sont blanches, de Gerbrand Bakker. Chez Grasset, coll. Les Lettres d’Ancre. En librairie depuis le 15 janvier 2021.

Et si les amours impossibles étaient les plus beaux ?

Sur la route de Madison. Madame Butterfly. Ethan Frome. La Lettre écarlate… On rêve à chaque fois que les amants trouvent leur île et puis non, c’est un mirage. Un naufrage. C’est à cette famille terrible des amours impossible qu’appartient la très belle nouvelle pièce de théâtre* de Carine Marret qui met en scène Napoléon et Joséphine. 
Dans leurs correspondances, le premier écrivait : « J’ai perdu l’espérance d’avoir des enfants de mon mariage avec ma bien-aimée épouse l’Impératrice Joséphine ; c’est ce qui me porte à sacrifier les plus douces affections de mon cœur, à n’écouter que le bien de l’État, et à vouloir la dissolution de notre mariage », à quoi l’amoureuse avait répondu : « La dissolution de mon mariage ne changera rien aux sentiments de mon cœur : l’empereur aura toujours en moi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte commandé par la politique et par de si grands intérêts a froissé son cœur ; mais l’un et l’autre nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons au bien de la patrie ». Et voilà que Carine nous raconte en deux actes virtuoses l’apogée et la chute de leur furiosité amoureuse ; le premier, le 29 novembre 1804, trois jours avant le Sacre, le second, le 30 novembre 1809, quinze jours avant leur divorce. Napoléon et Joséphine, un amour impérial est le huis-clos de l’intime et de la passion, un fascinant ping-pong amoureux où la raison d’État va finir par l’emporter sur celle de l’adoration. C’est tragique. C’est magnifique. C’est à lire en attendant d’être vu sur scène et s’il vous plaît, si vous connaissez un bon metteur en scène, offrez-lui le texte sans tarder.

* Napoléon et Joséphine, un amour impérial, théâtre, de Carine Marret, aux Éditions du Cerf. En librairie depuis mais 2021.