Archive | juillet, 2015

Surréaliste.

Entre dadaïsme et Oulipo, la traduction en français du mode d’emploi du ventilateur chinois HJ-180 de marque Hongjian, relève du bonheur absolu, et confirme l’expression C’est du chinois. Même en français. (Ligne 4 par exemple : « Comme plastique que la principale matière plastique… »).

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Je marche donc je pense.

Axel Kahn.

De même que Forest Gump parcourut 30.000 km (soit quatre allers- retours entre l’Atlantique et le Pacifique) en un peu plus de trois ans, (soit en moyenne 26 km/jour), Axel Kahn marcha 2057 km en 76 jours (soit en moyenne 27,02 km/jour).
Et comme Forest, Axel pense en marchant*.
Cette fois-ci**, il traverse la France en diagonale, de la pointe du Raz à Menton et, outre Norman, une mascotte en peluche, il nous emmène avec lui et nous fait découvrir une France oubliée ; nous présente, avec malice et tendresse, des gens qu’on ne compte plus, livrés à eux-mêmes, des survivants magnifiques ; cette France qui est malheureusement le terreau du Front National parce qu’aucun de nos politicards trop occupé à se faire réélire, à conserver ses scandaleux avantages dignes d’une royauté africaine, n’y a jamais mis les pieds et n’y soupçonne même pas les tragédies, les misères, tout comme le goût du vrai fromage de chèvre ou la façon dont les loups rendent les gros patous, génétiquement doux, soudain méchants –un peu comme les hommes, d’ailleurs. Kahn aime la beauté, il le dit à chaque page, et à chaque page démontre ce qu’écrivait George Sand : Chaque chose a son heure pour être belle.
Après la lecture de ce livre, je ne peux m’empêcher de repenser et donc de vous recommander un magnifique film de marcheur : The Way, d’Emilio Estevez (sortie France 2013).

The Way

*Il avait d’ailleurs publié en 2014 un ouvrage intitulé Pensées en chemin. Le Livre de Poche, 2015. **Entre deux mers, voyage au bout se soi, Axel Kahn. Éditions Stock. En librairie depuis le 23 janvier 2015.

C’est déjà la rentrée.

Un parfum de femmes pour la rentrée littéraire chez Lattès (j’y reviendrai). Et l’ovni magnifique de Serge Bramly.

Rentrée Lattès

Drôle de titre.

Lavoine

Lulu, l’homme qui ment*, est le papa de Marc Lavoine, l’homme qui chante, qui joue, et qui maintenant écrit. Dans le livre, Lulu ne ment pas. Il raconte à Marc, qui nous les raconte, ses histoires de cul – le radada comme il l’appelle -, ses pochetroneries, ses communisteries et ses rêveries. Lulu nous balade du Nord de la France à Wissous (dans l’Essonne). Lulu est beau, de cette même beauté dont héritera Marc et qui le fera souffrir apprend-t-on page 181. Lulu dit tout, sans détour ; même ses immenses envies de pisser, « Faut qu’je lansquine Marco, j’ai mal » (page 168). Lulu a épousé Michou, et Michou aime Lulu plus que tout. Jusqu’au jour où elle découvre le pot aux roses. Et Marc aime Lulu et Michou, sans discernement. Non. L’homme qui ment du titre doit être l’auteur, menteur à lui-même, comme tous les indécrottables romantiques, qui aimerait croire, alors que ses parents font désormais cimetière à part, que chacun d’eux était la seule histoire d’amour de l’autre.

*L’Homme qui ment, Marc Lavoine, éditions Fayard. En librairie depuis le 14 janvier 2015.

Invité #21. Jean-Marie Bénard.

J’ai rencontré Jean-Marie au milieu des années 80. Il conduisait une 205 GTI 1,6 noire. Il portait déjà ces belles flanelles, ces beaux velours et ces chaussures qui font l’allure d’un élégant – tendance anglo-saxonne. Il avait déjà du goût (il ne l’a jamais perdu), il était déjà drogué aux Rolling Stones (il n’ira jamais en désintoxication), il aimait déjà le cinéma (sa première interview publiée fut celle qu’il fit de Paul Schrader, à Hollywood), il avait déjà une immense tendresse pour les autres, savait renifler le talent et surtout l’amplifier. Il devint donc producteur de films publicitaires, et c’est avec lui que j’obtins, en 1989, mon premier Lion d’Or à Cannes, pour les bonbons Lutti. Il fut surtout l’un des premiers à me pousser à écrire. Puis, comme le chantait Jeanne Moreau, On s’est connus, on s’est reconnus/On s’est perdus de vue, on s’est r’perdus d’vue. Lorsque nous nous sommes retrouvés, il avait vécu de quoi écrire plus d’un (beau) livre. Un jour, il écrira la vie, je le sais. Pour l’instant il préfère la vivre. Et il a cent fois raison.
Je lui ai demandé ne nous présenter l’un de ses coups de cœur. Le voici*.

Depardieu

« Lorsque j’étais producteur de films publicitaires, je travaillais régulièrement avec un directeur de la photo qui s’appelle Peter Suschitzky. Nous avions noué des liens d’amitié. Lors d’un voyage à New York, j’apprends qu’il est en tournage à quelques kilomètres de l’endroit où je me trouve. Nous prenons rendez-vous pour déjeuner au studio où, depuis déjà deux mois, Peter fait la lumière d’un long-métrage d’Ulu Grosbard, Falling in Love, avec De Niro et Meryl Streep. J’arrive sur le plateau. Meryl Streep est là ; belle, sympathique, accessible. Nous échangeons quelques mots de courtoisie, puis Peter et moi partons déjeuner. La conversation s’oriente bien entendu vers le tournage, et je ne peux m’empêcher de lui poser la question qui me brûle les lèvres depuis que je sais qu’il tourne avec celui qui est déjà un monstre sacré :
– Alors ? De Niro ? Raconte ?
– Je ne peux rien te dire, me répond Peter.
– J’admire ta discrétion…
– Ce n’est pas ça. Je ne sais rien de lui.
– Tu tournes avec lui depuis deux mois, et tu ne le connais pas ?
– Je n’ai pas la moindre idée de qui est ce monsieur.
Un comédien, c’est ça. C’est quelqu’un qu’on fréquente si régulièrement, au cinéma, au théâtre, à la télévision, et parfois dans la vie, qu’on croit le connaître, alors qu’en réalité on ne sait rien de lui. C’est quelqu’un qui incarne des personnages, non pas pour être vu, mais au contraire pour se cacher. Et le paradoxe moderne du comédien, celui que Diderot n’avait pas vu venir parce qu’il ne pouvait pas prévoir la croissance exponentielle des moyens de diffusion de la fiction sous toutes ses formes, c’est que plus un acteur incarne de personnages, plus il s’affiche sous des masques divers, moins on a de chances de savoir qui il est.
Quand il s’agit d’un comédien boulimique comme Gérard Depardieu, les pistes sont carrément brouillées. Qui est Gérard Depardieu ? Au-delà de l’homme public, de celui dont les portraits et les interviews donnent une image souvent floue, voire contradictoire, au-delà du provocateur démesuré qu’il est devenu, il y a un homme, forcément. Un homme qu’on peut aimer ou haïr, mais un homme qu’on ne peut pas ignorer si, comme moi, on aime le cinéma en général et les films dans lesquels il a tourné en particulier. Alors un jour, quelqu’un en qui vous avez confiance vous recommande un livre publié en 1988 aux Éditions Jean–Claude Lattès : « Lettres Volées ».
L’Être Volé.
D’entrée, vous êtes surpris. « Lettres Volées », c’est beaucoup plus intime qu’un journal intime. C’est un livre dans lequel Depardieu a choisi de ne plus se cacher – ou plutôt de jouer à cache-cache avec son lecteur pour, in fine, se dévoiler. C’est, comme son titre l’indique, un recueil de lettres courtes que Depardieu a écrites aux gens qu’il admire – ou qu’il déteste. On trouve de tout, dans ces lettres. On y trouve, bien entendu, des anecdotes de cinéma. Mais aussi une lettre à Marco Ferreri, qui m’a fait découvrir un Depardieu acerbe, rageur, et polémiste de haut vol, et que je déguste mot à mot, parce que je n’aime pas le cinéma de Ferreri (« Tu es persuadé d’être quelqu’un de sulfureux parce que tu bouscules, tu déranges les idées reçues du monde. Mais le monde, il s’en fout, il n’en a rien à cirer de ton soufre.« ) Mais aussi une lettre tendre à Catherine Deneuve (« Un jour, dans une interview, j’ai déclaré que « tu étais l’homme que je voudrais être »).
Généreux, Depardieu écrit à tout le monde. À sa mère, à son père, au Président de la République, à la Nature. Il écrit même à l’argent. Quand je le lis, je l’entends. C’est donné à peu d’écrivains : les meilleurs d’entre eux sont lus ; très peu sont entendus.
La lettre dans laquelle Depardieu se dévoile le plus, celle où il se livre totalement, dans une sincérité qui frôle en permanence la crudité sans jamais provoquer une sensation de voyeurisme, c’est la lettre posthume à Patrick Dewaere : « Ton suicide fut une longue et douloureuse maladie. Quand j’ai su que c’était fini, je me suis dit : bah oui, quoi. Rien à dire. Je n’allais tout de même pas surjouer comme les mauvais acteurs. »
Au fond, la raison pour laquelle, quand Grégoire m’a proposé d’écrire pour son blog un texte sur un livre que j’aimais tout particulièrement, j’ai choisi celui-ci, c’est tout simplement parce qu’il est écrit sans la moindre fausse pudeur, sans chochotteries, sans détours, avec les tripes, avec les couilles, et avec le cœur, le vrai, celui qui fait tic tac dans la cage thoracique, celui qui bat plus vite quand on aime, et qui s’arrête quand l’heure a sonné.
Qui est Gérard Depardieu ? C’est à lui qu’il faut poser la question : « Je suis la vie, la vie jusque dans sa monstruosité. »

*Lettres volées, Gérard Depardieu. Editions JC Lattès (1988) et Le Livre de poche (1990).

Noir, c’est noir.

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De retour en France après sept semaines en Amérique. La densité d’un livre, enfin. Ce moment particulier où son poids bascule d’une main à l’autre parce qu’on vient de passer la moitié. Une histoire tellement française soudain.
Pauline a onze ans quand elle a ses règles. Treize lorsqu’elle découvre les plaisirs du corps, la gourmandise des hommes, la prétention des imbéciles, les râles sincères et les cris truqués. Elle en a seize lorsqu’elle réussit le bac, veut devenir médecin. Mais c’est la guerre. Son père la confie au docteur Domnick, un Boche qui sauve aussi des français. Elle devient infirmière. Elle découvre les corps déchiquetés, les plaies purulentes, les douleurs sans nom – plus tard, un Juge lui reprochera de ne pas s’évanouir devant un cadavre. Elle devient l’amante du médecin. Un an après, à la Libération, elle est tondue, rasée, peinturlurée, violée, dépossédée ; son corps devient une page de colère, une feuille de souffrances. Plus tard, Pauline rencontre Félix. Un puceau tendre. Elle l’aime et elle lui apprend l’amour. Elle lui apprend sa tonte. Son déshonneur. Alors Félix se sauve. Il se fiance à une bonne catholique. Pauline a vingt-et-un ans. Elle l’aime toujours plus que tout. Plus que la vie sans lui. Ce jour-là, elle va voir Félix dans sa chambre, rue de la Croix-Nivert. Mais les mots du fiancé sont cruels, blessants, ils vrillent le cœur, tisonnent l’esprit. C’est soudain eux qu’elle veut tuer. Ces mots-là. Alors elle tire. Et Félix s’effondre.
Après le bouleversant En vieillissant les hommes pleurent*, Jean-Luc Seigle fait toute sa lumière sur Pauline Dubuisson**, (Brigitte Bardot à l’écran, dans La Vérité de Clouzot), trois fois condamnée à mort, avec une passion, une violence, et curieusement une tendresse incroyables. Le tout avec une plume comme un scalpel qui dessinerait une peine magnifique.

*Editions Flammarion, 2012. Grand Prix RTL/Lire.
** Je vous écris dans le noir, Jean-Luc Seigle, éditions Flammarion. En librairie.

New York est un livre. (Dernier chapitre).

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New York est bavarde.
Elle s’écrit dans la rue, sur les terrains de baskets enclavées et grillagés, dans les musées, dans les perspectives, dans les couloirs de métro (où on fait de l’art en arrachant les affiches), dans les boutiques,  dans la comfort food, dans le métro (où la clim endort la violence), dans la passion que la ville porte à son équipe de baseball, derrière chaque fenêtre enfin, et elles sont des millions.
Je referme à regret ce livre ; ces histoires qui écrivent toutes nos histoires.

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Un immense merci à Dana Philp pour ses photos.

New York est un livre. (Premier chapitre).

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A New York depuis quelques jours. Cette ville aux Huit millions de façons de mourir. Ce tourbillon où l’on est Chez les heureux du monde.Harry rencontre Sally. Où les langues se bousculent. Où les couleurs de peaux dessinent le plus beau des drapeaux. Où le No smoking politiquement correct l’a emporté sur le Smoke d’Auster. Cette ville où le Memorial des Twin Towers est l’une des choses, ici, qui m’a fait pleurer. Cette ville où Basquiat est devenu un génie dans la rue. Où Lennon a été assassiné. Où Sargent, où Capote, où Easton Ellis, où McInerney, où Scott Fitzgerald, où Selby Jr (et son immense nouvelle Tralala). New York ne me laisse pas le temps de lire. Elle est elle-même un livre. Un livre d’images dans lequel je passe. Dans lequel on ne fait tous que passer. Il s’agit d’histoires de buildings. De modes qui s’écrivent à chaque pas. New York est un livre de poésie et de rébellion (l’un ne va pas sans l’autre). Un livre qui raconte la chance, et le vertige, que nous avons d’être vivants. Alors, je vis.

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