Archive | mars, 2016

Invité #25. Franck Courtès.

Franck est un excellent photographe1. À force d’observer les gens, il s’est mis à les aimer, puis il a eu envie de voir plus loin en eux, de comprendre comment ils fonctionnaient – pourquoi l’amitié, pourquoi l’amour, pourquoi parfois les chagrins. Il aurait pu, en toute logique, continuer à faire d’eux des clichés, mais de « l’intérieur » (radios, IRM, scanner), avec des appareils photographiques bien plus gros que celui qu’il portait en bandoulière, mais il a préféré utiliser les mots pour ça.
Et il est devenu un excellent écrivain2.
J’ai eu la joie de faire avec lui ce qu’on appelle « la tournée » de la rentrée littéraire de 2014, et de constater qu’il est un type aussi délicat, élégant, que ceux qu’il portraiture dans ses livres.
Franck fait mentir l’idée qu’une image vaut mille mots. Chacun de ses mots vaut mille images.
Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur. Le voici.

Franck Courtès.

« Interdire un livre, quelle meilleure publicité ? L’Attrape-cœurs3 de J.D. Salinger a reçu cette distinction, et par ce simple fait devrait éveiller votre curiosité. Il était un mauvais exemple envoyé à la jeunesse, parait-il. Je viens de le relire. C’est amusant, je l’ai lu la première fois quand j’avais l’âge du narrateur, du côté de l’enfance donc, je viens de le relire de l’autre côté, celui des pères, et j’en tire une conclusion, le jeune héros du roman m’a infiniment plus ému aujourd’hui que lorsque j’avais le même âge et le même regard que lui. Cette errance de trois jours d’un garçon exigeant, drôle et tragique dans New York est terriblement angoissante. On se demande à tout moment s’il ne va pas se faire avaler par la cruauté du monde, lui que l’élégance morale empêche de se fondre et de se diluer parmi ses contemporains. On pense à Mort à crédit de Céline, à la beauté des adolescents qui découvrent et dénoncent avec pureté et candeur ce à quoi beaucoup d’adultes se sont habitués: la vanité des faibles, la férocité des brutes.
Quelques îlots de beauté trouveront grâce aux yeux du jeune garçon : le sincérité et l’abnégation d’une religieuse, sa petite sœur, un professeur qui lui offrira cette phrase: « L’homme qui manque de maturité veut mourir noblement pour une cause. L’homme qui a atteint la maturité veut vivre humblement pour une cause. » Et bien entendu les canards du lac de Central Park… »

1. La Grande Librairie, Portraits d’Auteurs, de Franck Courtès, Préface de François Busnel. En librairie depuis le 6 octobre 2012.
2. Autorisation de pratiquer la course à pied et autres échappées, (nouvelles, janvier 2013), Toute ressemblance avec le père (roman, août 2014) et Sur une majeure partie de la France (roman, janvier 2016), tous trois publiés chez Lattès.
3. L’Attrape-coeurs, de J.D.Salinger. Éditions Pocket (entre autres).

« Faites des frites, pas la guerre ».

Corinne Jamar

Corinne Jamar est bruxelloise et elle a la frite, ce qui, en ces temps de guerre, est bien salutaire. « Faites des frites, pas la guerre ». On a vu ce slogan des années hippies, détourné, sur la Place de La Bourse, après les attentats du 22 mars, et pour avoir moi-même vécu longtemps à Bruxelles, je sais que cet humour est une forme d’amour.
Je ne sais pas si Corinne Jamar fait des frites, en tout cas, elle a fait un livre très joyeux et bien agréable en ces temps de colères.
Emplacement réservé* raconte les galères de la maman d’une petite handicapée qui voit, jour après jour, la place réservée devant chez elle, occupée par des autos dont les conducteurs sont tous vaillants. On découvre ses colères, ses plans machiavéliques pour attraper les fautifs et son humour qui sauve de tout.
Et comme Corinne est extrêmement habile, on découvre très vite qu’il s’agit ici d’une histoire sur l’apprentissage de la différence, de la tolérance – de ce fameux « vivre ensemble » que nous assènent à longueur de journées nos pathétiques politiciens, bien incapables de comprendre le moindre mot qu’ils prononcent.
PS. Mon côté garçon a noté une coquille, page 88. La Porsche Targua n’existe pas. C’est une Targa.

*Emplacement réservé, de Corinne Jamar. Éditions Le Castor Astral. En librairie depuis octobre 2015.

Le fabuleux destin d’Amélie Antoine.

Amélie Antoine 2.

Amélie Antoine est lilloise. Il est écrit quelque part qu’elle est une jeune trentenaire (dit-on vieille trentenaire pour une jeune quadragénaire ?). Elle a écrit un roman (en un mois, est-il aussi écrit toujours quelque part) qu’elle a, en mars 2015, publié directement sur Amazon.
Moins d’un an après, 25.000 personnes* l’avaient lu et étaient, semble-t-il, assez enthousiastes.
Un an plus tard, repéré par l’éditeur Michel Lafon, son texte sort en version papier**.
On a connu quelques belles histoires de ce genre, la plus célèbre étant « 50 Nuances de Grey » que James avait commencé à publier sur un blog.
Un adorable mail de l’auteur, ainsi que cette histoire de succès sur Internet, il ne m’en fallait pas plus pour lire le livre.
Eh bien, c’est bien. Fidèle au poste appartient à cette famille qui va de « Et si c’était vrai ? » à « Je suis là », en passant par « Une éternité plus tard », mais le texte d’Amélie Antoine possède en plus quelque chose qui me gratouille : un cynisme à l’anglo-saxonne, une irrévérence sombre, qui en font sa modernité.
Plus qu’un livre, c’est avant tout une histoire, mais une histoire bien troussée, rapide, rebondissante, un vrai moment d’entertainment. Et c’est aussi ça, finalement, un livre.

* Pour info, un premier roman qui se vend à 3000 exemplaires est un succès. 10.000 un triomphe. 25.000, une biture carabinée.
**Fidèle au poste, Amélie Antoine. Éditions Michel Lafon. En librairie depuis le 3 mars 2016.

Des marins pas marrants.

Agnès Mathieu-Daudé

Voici un texte étonnant, avec beaucoup de jolis mots pour décrire une toute petite île, l’Islande – dont on raconte qu’elle est habitée par des marins pas marrants en son pourtour et des éleveurs pas rigolos en son centre. Et comme sur toutes les îles, de surcroît lorsque menace un volcan, les langues se délient sans qu’il soit besoin de poser des questions, les potins deviennent histoires, les histoires vérité, et les vérités drames.
Arrive un étranger. Un vulcanologue chilien qui fuit l’amour d’une certaine Maria, possessive comme certaines amoureuses à fleur de peau, qui fuit les fantômes de son enfance orpheline à Santiago, et débarque sur l’île pour en étudier le volcan qui gronde.
Mais voilà. Comme dans tout conte qui se respecte, les routes sont semées d’embûches et pavées de bonnes intentions : une femme malheureuse, Thórunn, une adolescente rebelle, Hanna, évadée d’une sorte de pensionnat qui n’a pas été sans me rappeler quelques décors de The Magdalene Sisters, des tentations, des bastons d’homme, des lâchetés d’hommes, des ivrogneries aimables, des moutons, des odeurs entêtantes de poissons et, à l’arrivée, roman initiatique oblige, la découverte de soi, aussi explosive qu’un volcan qui laisse une terre féconde sur laquelle un marin échoué peut enfin lâcher l’ancre.

*Un marin chilien, d’Agnès Mathieu-Daudé. Éditions Gallimard. En librairie depuis le 7 janvier 2016.

Les amants du Lutecia.

Dans Les Quatre Saisons de l’été, l’un des couples est inspiré par les « amants du Lutecia ». La formidable Julie, libraire à Clichy*, chez qui j’ai eu une épatante séance de dédicace samedi dernier, pleine de belles rencontres, m’a donné cette photo d’eux. C’est encore plus bouleversant maintenant.

Les amants du Lutecia

*Librairie Villeneuve, 5 rue Villeneuve. 92110 Clichy, où l’on trouve toujours Les Quatre saisons de l’été, éditions Lattès.

Éloise et Jeeves ont un fils.

Olivier Boudeaut

Il y a du Kay Thompson (la maman de la série Éloise) et du P.G. Woodhouse (le papa de la série Jeeves) chez Olivier Bourdeaut – comme eux, il possède cet art, ce jouissif génie anglo-saxon à se moquer des choses alors qu’on les aime et à rire de tout parce que tout vous fait pleurer.
Comme ses illustres aînés, Bourdeaut utilise son don inouï des mots pour décrire avec une grâce, une légèreté et un esprit sans pareils ce qui ressemblerait, pour chacun de nous, à l’idée de l’horreur : une mère qui, jour après jour, sombre dans la folie. Une mère aimée. Une mère aimante. Une femme qui demande à changer de prénom chaque jour. Une femme, appelons-la Louise, Charlotte, Mireille, Thérèse, Aimée, aimée par un homme aussi fou qu’elle, un homme fou d’amour et de sa fureur de vivre, cette folie qui rend la folie si belle, si désinvolte et au fond, si indispensable.
C’est cet amour-là, improbable, foutraque et magnifique, que nous offre à découvrir leur fils Olivier – parce qu’il a écrit en exergue de son livre que qu’il était son histoire vraie avec des mensonges à l’endroit et des vérités à l’envers, je ne sais plus exactement, que je considère que tout y est vrai, absolument tout, Monsieur Ordure, le kidnapping digne des Pieds Nickelés, et même cet oiseau de bonheur baptisé Mademoiselle Superfétatoire –.
En attendant Bojangles* (titre inspiré par la chanson « Mr. Bojangles », interprétée par Nina Simone, écrite par Jerry Jeff Walker, – que j’avais découverte, quant à moi, chantée par Neil Diamond –, est cent fois plus qu’un livre.
Il est la vie que tout fils devrait avoir.

*En attendant Bojangles, d’Olivier Bourdeaut. Éditions Finitude. En librairie (et dans les bacs) depuis le 7 janvier 2016.

Une magicienne.

Lorraine Fouchet

Lorraine Fouchet est une magicienne.
Avant – du temps où elle était urgentiste au SAMU et à SOS Médecin –elle réparait les cœurs, les valvulves tricuspides et signoïdes, les troncs brachiocéphaliques, les aortes descendantes et quelques mauvais coups de couteau, la voici désormais spécialiste du cœur, celui des peines, des chagrins, des joies, des pardons, des exaltations, et d’une petite thoracotomie quand même (on ne se refait pas).
Dans son nouveau livre* – mais pourquoi diable nous a-t-elle fait languir deux ans ? –, Lorraine nous balade sur l’île de Groix, au Vésinet, à Rome, à Paris, et surtout sur ce pont qui relie le magnifique cœur de Jo à la promesse que lui a demandé d’honorer Lou, dans son testament – Lou, sa femme partie « là où l’on va après ».
Il y a de la grande Nina Companeez dans cette virevoltante ode à la vie, à l’amour, à la filiation, et Lorraine a l’élégance de ne jamais ne sombrer (on est au bord de l’océan) dans l’eau de rose.
Elle aime sincèrement chacun de ses personnages et l’on se prend à rêver d’être un jour croqué par son écriture si fine : « Notre fils n’est ni sympathique, ni drôle, ni attendrissant, mais il est irréprochable », si touchante : « On ne se remercie pas dans notre famille, on s’entrechoque », si sensuelle : « Elle touche les aliments comme s’ils étaient de la soie ».
Lorraine maîtrise son histoire, aussi sûrement qu’une lame de 10, et que les mots qui sauvent. On est bien dans son livre. On se rassure. On n’est plus seul.
Entre ciel et Lou** est une importante polyphonie familiale doublée d’une magnifique histoire d’amour en famille – elle est, à ma connaissance, l’une des plus belles héritières de l’inoubliable « La vie est belle » et de son ange Clarence. L’ange de Lorraine se prénomme Lou. Elle est un cadeau.

*Entre ciel et Lou, Lorraine Fouchet. Éditions Héloïse d’Ormesson. En librairie le 10 mars 2016.
**Oui, oui.
Retrouvez Lorraine ici.