Archive | septembre, 2016

Invitée #28. Véronique Cardi.

Véronique aime tellement les livres qu’elle n’en écrira jamais.
Par contre, elle fait tout ce qui est possible pour que les livres existent, aient une vie très longue et nous enchantent à chaque page.
C’est sans doute pour cela qu’elle est devenue (une excellente) éditrice.
Chez Philippe Rey d’abord, puis au Seuil, puis chez Belfond, avant de créer Les Escales où elle découvre, entre autres, le magnifique texte de Victoria Hislop, L’île des oubliés, puis de rejoindre Le Livre de Poche comme directrice générale. Elle y a fait démarrer le Camion qui livre – quelle belle idée – et créé la très prometteuse maison d’édition Préludes (qui publie les textes épatants de Nicolas Delesalle).
Elle est donc un peu ma patronne, d’où ces quelques fleurs – que je lui envoie avec un plaisir sincère car au-delà de sa passion des livres, de son immense respect des auteurs, Véronique est quelqu’un qui aime rire, se régaler, parfois même boire un très bon verre de vin (souviens-toi de ce vin espagnol parfait à Quiberon) ; toutes choses qui font d’elle une personne profondément vivante, de cette idée de la vie qui est la raison même de vivre.
Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur de la rentrée littéraire. Le voici.

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Rentrée littéraire 2016. « S’évader par le simple pouvoir des mots, voilà une des promesses de la littérature à laquelle je n’ai jamais su résister. Et quand un roman* arrive à me télétransporter de mon canapé de la Butte aux Cailles aux canaux d’Amsterdam en 1634 sur les traces d’une jeune servante hollandaise tout droit sortie d’un tableau de Vermeer, je ne boude pas mon plaisir, je le partage, et je remercie celui qui m’invite à le faire ici, un grand lecteur qui se trouve être un grand auteur…
Plongez donc dans la destinée d’Helena Jans van der Strom, une servante pas comme les autres dans ce siècle d’ombres et de lumières où les femmes n’ont aucun droit. Helena a appris à lire et à écrire en cachette, elle trace des lettres dans la paume de sa main chaque soir avec de l’encre de betterave pour que les mots s’effacent. Les Mots entre mes mains donc.
Arrive un jour au 6 Westermarkt où elle travaille un « Monsieur », français, qui s’enferme dans sa chambre des jours et des nuits pour rédiger un mystérieux manuscrit et faire des tests sur des bougies. Ce Monsieur, c’est Descartes, en exil à Amsterdam et en pleine écriture de son Discours de la méthode. Descartes, le philosophe, pour qui « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée », et qui ne saurait rester insensible à la soif d’apprendre et de liberté de la jeune Helena…
Si je vous dis à présent que cette histoire follement romanesque est avérée ? Que Descartes a bien séjourné au 6 Westermarkt en 1634 et eu une liaison et plus avec Helena Jans van der Strom dont on trouve des traces dans sa correspondance ? Vous avouerez que la révélation de cette page d’histoire méconnue a de quoi intriguer. Ajoutez-y le magnifique portrait de femme en avance sur son temps et l’atmosphère envoûtante des Pays-Bas au siècle d’or, et vous comprendrez que j’ai été complètement emportée par ce premier roman de Guinevere Glasfurd dans la lignée de La Jeune Fille à la perle, absolument conquise par cette héroïne inoubliable, et que je remets à présent en toute confiance ses mots entre vos mains. »

*Les mots entre mes mains, de Guinevere Glasfurd. Éditions Préludes, en librairie depuis le 24 août.

Lire Sophie B.

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Rentrée littéraire 2016. Il est beaucoup question de poules, poulets et poulettes dans le nouveau roman de Sophie Bassignac.Les gallinacées ont des prénoms, Bella Vista, Finoreille, Pepita Lemon « cuisinée comme une offrande et en croûte de sel » (page 32) et Jung ran (mangée page 33).
Et les humaines ne sont pas en reste : Henriette (quatre-vingt trois ans), Suzanne, Catherine (reine de la lingerie), Barbara (romancière méconnue), Isabelle (héroïne et nymphomane) et Noémie (apprentie sainte).
Depuis toujours, mais surtout depuis Un jardin extraordinaire et Comédie Musicale, Sophie Bassignac nous a habitué à son univers de familles de doux-dingue. On pensera ici, avec la rencontre des Pettigrew et des Réveillon, à celle, explosive, des Vanderhof et des Kriby dans Vous ne l’emporterez pas avec vous du toujours très regretté Frank Capra.
On frôlera également les rives de l’humour « so british » d’un Jerome K. Jerome ou d’un Woodhouse.
Séduire Isabelle A. lorgne délicieusement vers la comédie de mœurs, celle qui épingle, gratte, et dérange les conventions familiales, le grand thème récurrent chez Bassignac, comme si, au travers de son militantisme pour faire accepter à la bourgeoisie de province, une autre vision du monde et des êtres, un droit à l’excentricité, « j’ai appris qu’il fallait parfumer les poules pour les protéger de la violence de leurs congénères. J’ai découvert qu’on pouvait faire de la poésie avec des culottes gainantes » (page 215), elle se battait pour ce droit fondamental au bonheur, à la sexualité joyeuse, et finalement cette chose qui semble lui tenir à cœur : être une femme qui peut, dans une famille tellement convenue, se réaliser en écrivant des romans.
Ne fait-elle pas dire à Pierre Réveillon, son héros, page 214 : « Je viens d’un monde où tout est à sa place » ?
Avec ce nouveau livre, elle vole dans les plumes bien rangées des bien-pensants, et ça fait rudement du bien.

*Séduire Isabelle A., de Sophie Bassignac. Éditions Lattès. En librairie depuis le 31 août 2016.

Reza in Babylone.

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D’Amérique, toujours. Dans le jouissif Babylone*, l’héroïne est fan de ce livre de Robert Frank, « (…) le livre le plus triste de la terre. Des morts, des pompes à essence, des gens seuls en chapeau de cow-boy  » écrit-elle. Ce matin, au General Store de Chilmark, j’ai vu des gens rire, des gens heureux. Bref.
Rentrée littéraire 2016. Le hasard fait drôlement les choses. Après la crudité de Jablonka (voir ci-dessous) qui narrait un vrai crime, voici la douceur de Reza qui raconte un faux crime. Celui de Jean-Lino, le voisin du dessus, attifé, blouson Zara moulant, mèche peroxydée qui lui recouvre le crâne d’œuf (sauf par grand vent), lunettes à montures jaunes, un étranglement de nuit, presqu’un baiser dans le cou.
Elizabeth, soixante ans, épouse de Pierre, ingénieur-brevets à l’Institut pasteur, invite des amis ce soir-là, dont le fameux Jean-Lino et sa compagne Lydie, chevelure orange, une gentille fille, portée sur les médecines douces, le bio et l’amour des animaux.
Cette soirée est un bijou de mots, comme l’étaient les scènes de Blake Edwards et quelques-unes des monstres italiens. Les invités n’ont pas grand chose à se dire et dans les silences tout est dit. Le mépris, la vacuité, la solitude. Et voilà notre Jean-Lino qui veut faire rire, qui raconte une scène désopilante dans un restaurant où Lydie, avant de commander un poulet tenait à savoir si ledit poulet avait eu une vie de poulet, s’il avant mangé des graines, dehors, au bon air, s’il avait volé dans un arbre. Ç’en est trop. Lydie, blessée, rentre chez elle (à l’étage du dessus). S’ensuit une scène avec Jean-Lino. On parle à nouveau poulet. Puis chat. Et il l’étrangle.
La douceur tragi-comique du livre commence là, lorsqu’il sonne chez Elizabeth à 3 heures du matin et lui demande de l’aider à se débarrasser du corps.
Reza nous fait alors les témoins privilégiés d’une amitié indicible, de deux magnifiques solitudes au firmament de l’humanité. Après la monstruosité de Meilhon, la naïveté de Jean-Lino est presqu’un bonheur.

*Babylone, de Yasmina Reza. Éditions Flammarion. Prix Renaudot 2016. En librairie depuis le 31 août et sur Kindle, où je l’ai lu chez Les Americans.

Quarante-quatre coups de couteau, entre autres.

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Des États-Unis, où la littérature policière nous a offert des portrait inoubliables d’assassins, de serial killers et autres mad dogs, Ivan Jablonka nous rappelle, comme un Truman Capote en son temps, que la réalité est parfois absolument terrifiante.
Rentrée littéraire 2016. On se souvient tous de Laëtitia Perrais, dix-huit ans, kidnappée par Tony Meilhon, trente-deux ans, dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011, à 50 mètres de chez elle, lardée de quarante-quatre coups de couteau, étranglée, démembrée, disséminée dans les décors glauques du coin, et dont on mettra douze jour à retrouver l’ensemble des morceaux – le buste en dernier. Meilhon prendra perpétuité (ce qui veut dire vingt-deux ans incompressible) et Sarkozy s’en prendra aux Juges avec son hystérie defunesienne habituelle. Fin.
Laëtitia ou la fin des hommes* est un livre troublant sur les filles et les femmes. Sur les violences dont elles sont victimes, dans le silence, l’indifférence ; dans ce quart-monde triste et irréel qui, mine de rien, pousse toujours plus, à quelques kilomètres de nos belles villes françaises, de nos centres richement piétonnisés, comme du chiendent, comme une boue.
Un livre triste et irréel lui aussi, parce que l’improbable conjugaison au présent qui tente de dire l’indicible, d’apercevoir l’invisible, possède une langueur désespérante. Ivan Jablonka, en sociologue, en historien, en véritable écrivain quoi, tente de reconstituer. De montrer. De nommer. Et cette tentative est terrible puisque seuls Laëtitia (jusqu’à un certain point) et Meilhon connaissent la vérité.
Il l’aurait forcée à lui pratiquer une fellation. Elle l’aurait interrompue. Elle l’aurait menacée de porter plainte pour viol. Il l’aurait poursuivie avec sa 106 volée, elle sur son scooter. Il l’aurait renversée, à cinquante mètres de chez elle, de la vie. Elle aurait été encore vivante lorsqu’il l’aurait mis dans son coffre. Il l’aurait étranglé, poignardée, découpée alors qu’elle était allongée sur le ventre.
Mettez tout cela au présent, vous verrez ce que je veux dire.
Laëtitia ou la fin des hommes est un livre important. Un récit glacial sur la fabrique d’un crime. Un reportage saisissant sur ces adolescentes baladées de familles d’accueil en tripotages sexuels mais qui continuent à croire à la bonté des hommes.
Je me souviens, petit, avoir vu le film Barabbas, avec Anthony Quinn, et même si je savais qu’à la fin la foule demanderait à ce qu’on crucifie Jésus, je ne pouvais m’empêcher de rêver que ce soit le nom de Barabbas qu’elle crie.
En lisant le livre de Jablonka, j’ai eu le même rêve.
Mais il n’y a rien à faire. Laëtitia est morte. Il y a des livres qui ne sauvent pas leurs héros. Ce sont les plus durs.

*Laëtitia ou la fin des hommes, de Ivan Jablonka. Éditions du Seuil. Prix littéraire « Le Monde ». Prix Médicis 2016. En librairie depuis le 25 août et en Kindle sur lequel je l’ai lu, à New York.

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Voyage, voyage.

De nouveau aux États-Unis pour quelques semaines. New York d’abord – évidemment. De là, un bref saut en train à Tarrytown où Dan Barber a créé Blue Hill (Stone Barns). C’est son interview dans Chef’s at Table, diffusé sur Netflix, qui nous a donné envie de découvrir si ce qu’il mettait dans ses assiettes était aussi bon que ses rêves.

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À gauche la petite gare de Tarrytown (comté de Westchester, dans l’État de New York). À droite, vous connaissez.

Surtout, ne l’oubliez pas.

Niels Labuzan

Rentrée littéraire 2016.
Cartographie de l’oubli, (magnifique premier roman) de Niels Labuzan. Éditions Lattès. En librairie depuis le 24 août.

Tilt.

Sophie Adriansen

Rentrée littéraire 2016. Sophie Adriansen a un immense appétit de mots. Non contente de tenir depuis dix ans un blog sur les livres des autres, elle a commencé à écrire ses propres livres en 2010 et, depuis, en a produit dix-neuf (quatre romans, six « non-fiction » et neuf livres jeunesse). Comme elle n’osera sans doute pas chroniquer elle-même son dernier roman, je m’en charge avec plaisir.
Le Syndrome de la vitre étoilée* qui doit son titre aux vitre étoilées des flippers sur lesquelles les joueurs frustrés ont frappé, comme on frappe j’imagine une table ou un mur parce que rien ne se déroule comme on le voudrait, « Le Syndrome de la vitre étoilée » donc, tient davantage du journal que du roman, et c’est tant mieux.
Comme dans tout journal qui se respecte, il y a des citations, des extraits de magazines, de livres, de chansons, des carnets roses, des quizz, des tests, des listes d’expressions, des pensées brèves, des pensées longues, des souvenirs, et du présent.
Et c’est dans son présent que le livre est touchant, là où il raconte le parcours tour à tour drôle, amer et cruel, d’une trentenaire en mal d’enfant, et que son amoureux ne peut honorer pour cause d’une semence fertile à 6% seulement (page 24). S’ensuivent plusieurs inséminations, toutes stériles, quelques rêves envolés, des soirées tristes, des baby shower chez les autres, et une vie à deux finalement écourtée, faute d’une réalité plus grande que vous.
Ici, l’absence d’enfant révèle l’absence d’amour mais au bout de ce périple, la narratrice aura accouché d’elle-même : une femme vivante, joyeuse et libre.
Et ça, ça fait tilt.

*Le Syndrome de la vitre étoilée, de Sophie Adriansen. Éditions Fleuve. En librairie depuis le 25 août 2016.