Archive | septembre, 2017

Va, tout s’en va.

Les mots des chanteurs qu’on a aimés, les années passées à grandir, le rire des enfants, l’autre qu’on adorait, la sœur partie à vingt-six ans trois mois et six jours, qu’on ne peut oublier et dont l’impossibilité de l’oubli fait mal et consume encore et toujours ; va, tout s’en va, la douleur qu’on emporte avec soi, le temps assassin, les idéaux, les promesses de ceux qui devaient changer le monde, les paroles des autres, les rêves socialistes, les chansons, les drapeaux et les chanteurs ; va, tout s’en va, le bébé de six jours qui ne reste pas ici et rejoint les étoiles, la tante morte, les 33 tours, la gauche, le chanteur qui a grossi et embrasse maintenant les flics, les illusions, les désillusions aussi, l’amour de la vie, les grandes espérances, l’âme même des grands chagrins Place de la République, Bruno Carette, les fulgurances, l’amour ; va, tout s’en va, ne reste que Michel Drucker.
Mistral perdu ou Les évènements* est un livre formidablement désenchanté, le survol de nos vies, de ce qu’elles furent, avant de finir comme des feuilles d’automne, des papiers froissés, qui s’envolent, retombent et se laissent emporter par l’eau des larmes, d’un ruisseau, d’un caniveau.
Nous sommes peu de choses, mais si belles pourtant.

I.Monnin 2.

*Rentrée littéraire 2017. Mistral perdu ou Les évènements, de Isabelle Monnin. Éditions Lattès. En librairie depuis le 6 septembre 2017.

Le bonheur n’a pas de prix (littéraire).

Frank Andriat Le bonheur

Rentrée littéraire 2017. Au milieu des mastodontes de la rentrée, des compétiteurs de la plus grosse quéquette littéraire, voici un livre qui nous arrive, sur la pointe des pieds, ou plutôt sur les roulettes silencieuses d’une valise légère, et nous parle de ce tout petit truc qu’on oublie dans nos vies compétitives (comme une rentrée littéraire par exemple, le stress des listes de Prix, la violence des chiffres de vente ou des critiques qui ne sont pas toujours aimables, etc), dans nos vies encombrées : le bonheur. Pas celui des autres ou du monde, non, le nôtre, le petit, l’immense, celui qui équilibre nos existences et nous harmonise. Frank Andriat (que je ne vous présente plus) ose un livre* simple, généreux ; un personnage, Selma, nerveuse comme un écrivain en ce moment, engagée parce qu’elle est belle et que certains patrons pensent encore que la beauté (le tour de poitrine et la courbe des fesses, en fait) permet d’obtenir des contrats, une femme perdue en elle-même, qui, par la grâce d’une rencontre un jour de grève de la SNCF, va remettre ses pendules à l’heure. (La rencontre s’appelle Grégoire, il travaille dans l’édition et, page 133, croise un autre Grégoire, ce qui est assez drôle vous verrez). Et il n’en faut pas plus à Frank pour nous dérouler son histoire, sa chanson d’amour de la vie et du présent, un conte d’apparence légère, à contre-courant de tout ce qui vient d’être publié, et que j’ai lu avec joie comme on reçoit une brise vivifiante un après-midi d’orage. Un livre que tous les écrivains qui espèrent un Prix d’automne devraient lire. Histoire de se détendre.
*Le bonheur est une valise légère, de Frank Andriat. Éditions Marabout. En librairie depuis le 23 août 2017.

Un été pourri.

Monica Sabolo

Rentrée littéraire 2017. Summer est un prénom, celui d’une jeune fille de dix-neuf ans qui disparaît un été, un jour de pique-nique au bord du lac Léman, dans les fougères, les arbres, dans le vent et dans l’eau ; personne ne sait. Summer est l’histoire de Benjamin, que la disparition de sa grande sœur va obséder pendant vingt-cinq ans, jusqu’à la dépression, jusqu’à l’hallucination. Summer est la peinture d’un monde perdu (ou alors, je ne l’ai jamais trouvé) où tous les hommes sont riches et ont le torse large et bronzé et toutes les femmes sont belles et ont des jambes interminables et bronzées.
L’image de couverture de Summer ressemble à celle d’un thriller. Les mots de la quatrième de couverture aussi.
Et pourtant.
Monica Sabolo s’empare d’un sujet vieux comme le monde du roman d’aventure : la disparition. Mais au lieu d’en mener la huit cent sept millionième enquête (quoique La fuite de Monsieur Monde, de Simenon, La balade entre les tombes, de Block, restent des merveilles absolues), elle nous emporte ailleurs – comme Virgin Suicides avant elle, comme Pique-nique à Hanging Rock. Elle nous entraîne dans une poésie désenchantée, nous plonge dans une incapacité à laisser tout à fait l’enfance derrière nous pour enfin grandir, et nous offre une incroyable musique de mots qui, justement, peuplent l’absence.
Car il n’est jamais question de retrouver ce qu’on a perdu, mais de savoir ce qu’on a vraiment perdu. Et Monica l’a trouvé.
Cela s’appelle l’innocence.

*Summer, de Monica Sabolo. Éditions Lattès. En librairie le 23 août 2017. Deuxième liste du Goncourt 2017.

Selon Laure.

Merci à Philippe Dorey pour cette photo prise au Furet du Nord Lieusaint ce 15 septembre et à Laure surtout. C’est tellement joyeux de voir que, malgré l’arrivée des 581 romans de la rentrée littéraire, Danser au bord de l’abîme est toujours là.

Furet Lieusaint

 

Mercredi 11 et jeudi 12 octobre 2017.

Saucisse

Parfois, je me fais la réflexion amusée qu’un auteur en salon est comme un traiteur devant ses roulés au fromage ou un boucher devant ses saucisses. Ça tombe bien, je serai à la merveilleuse Foire du Livre de Francfort les 11 et 12 octobre, en bonne compagnie, puisque la France est à l’honneur, et je pourrais vous dire ce qu’il en est vraiment. Je vous invite à venir déguster de bons livres à défaut de quelques aimables gourmandises.
Du 11 au 15 otobre. Ludwig-Erhard-Anlage 1, 60327 Frankfurt am Main, Allemagne.

Prendre le temps de prendre le temps.

P. Pollet-Villard

Rentrée littéraire 2017. Voilà un livre étonnant de la part d’un « réalisateur de profession » (dixit la quatrième de couverture) parce qu’aujourd’hui le rythme des films est plutôt rapide, parfois addictif, et que L’Enfant-Mouche* est un roman d’images d’une langueur perdue, oubliée même, et qui doit sans doute cette lenteur à son écriture au présent qui, par définition, s’offre le luxe du temps, au fait qu’il raconte la vie d’une petite fille sous l’Occupation et que l’Occupation, dans un village champenois, vécue à hauteur d’enfant, c’est bien long, mais surtout, me semble-t-il, parce qu’elle est, cette vie, « inspirée de l’enfance de ma mère. Une longue histoire, trouble, proche de la fable, que ma mère nous racontait autrefois et dont l’évocation la faisait presque toujours fondre en larmes » (Note de l’auteur, page 7) et que lorsqu’on retrouve sa mère, on ne veut surtout plus la perdre.
L’Enfant-Mouche est donc avant tout un roman sur le temps ; celui que prend la petite Marie pour grandir, pour voir, pour ressentir le monde cruel des hommes, désenchanté des femmes, indifférente qu’elle est encore au fait qu’ils soient français ou allemands, puisque c’est alors la faim, cette impérieuse salope, qui commande, puisque perdre un œil n’est rien « surtout si l’œil perdu vous a sauvé la vie » (page 403), puisque l’enfance est encore le pays de tous les rêves possibles, malgré les couvre-feu, les sirènes, le bruit des bombardiers, les mots menteurs des adultes.
Philippe Pollet-Villard, auteur de trois autres romans** et d’un fabuleux court-métrage***, nous offre ici l’anti Jeux interdits, un texte d’images et de scènes d’une belle poésie sombre, grave parfois, teinté de moments de grâces pastorales qui valent le temps d’être découvertes.

* L’Enfant-Mouche, de Philippe Pollet-Villard. Éditions Flammarion. En librairie depuis le 23 août 2017.
**L’homme qui marchait avec une balle dans la tête (2006), La fabrique de souvenirs (2008) et Mondial Nomade (2011), tous chez Flammarion.
*** https://vimeo.com/55105153

Une belle surprise.

Magnifique couverture du très beau livre de Laurent Binet, découverte par hasard, ici, dans une librairie de Washington, DC.

Laurent Binet