Archive | janvier, 2018

Ça tape.

Nicolas Delesalle 2

Je me souviens de l’incroyable audace des films américains des années 70. Un après-midi de chien. L’épouvantail. Point limite zéro. Taxi Driver. Dès les premières images, on savait. On devinait la tragédie. On pressentait l’impasse. On attendait la chute et c’était sa trajectoire qui nous fascinait, nous hypnotisait. Il n’y avait pas d’happy end, de rose bonbon, pas davantage de chansonnette ; juste cette brutalité, cette férocité qui parfois change notre regard sur le monde, sur les gens, qui en affaiblit certains, en renforce d’autres. Eh bien le nouveau roman* de Nicolas Delesalle fait partie de cette famille-là, de ces textes, comme ces scénarios, qui osent aller au bout des choses, au bout du chaos, de la faute à pas de chance, de cette fatalité tant redoutée (et qui fait de nous des petits voyeurs heureux) : Nous ne sommes pas faits pour durer et à l’échelle géologique, sept ans, dix-huit ans ou soixante-dix ans, c’est du pareil au même (page 194).
Voici donc quatre gaillards à bord d’une Suzuki Vitara sur la piste de Mendoza (Argentine) quand survient le drame. La tôle qui se froisse. Les corps qui se disloquent ; les souvenirs, les espoirs aussi. Et nous révèle toute notre inutile beauté. Chapeau, l’ami !

*Mille Soleils, de Nicolas Delesalle. Éditions Préludes. En librairie depuis le 10 janvier 2018.

La lâcheté de certains hommes.

Étonnant comme le nom du réalisateur se rapetisse à mesure que les vagues de l’affaire Weinstein grandissent.

Allen

Le Lecteur de la famille.

JeanBerthier

Un homme reçoit un jour un courrier signé Maître Noblecourt, notaire, qui lui fait part de la dernière volonté de sa mère biologique qu’il n’a jamais connu. Elle consiste à lui remettre les 1144 livres de sa bibliothèque. D’abord hostile, puis méfiant, l’homme se laisse doucement tenter et, un week-end, tandis que les trente-huit caisses de livres ont été déposées dans une chambre d’hôtel, le voilà qui tend la main, ouvre un carton, en sort un premier livre. C’est La Joie. De Bernanos. Il entre dans le livre, comme on entre dans la joie, justement. Puis vient Un singe en hiver, L’Astragale, La Bâtarde et tant d’autres, comme les cailloux du Petit Poucet, qui le mènent au lieu de cette mère inconnue, non pas à son nom, non pas à son visage, non pas à son odeur, mais à ses livres, à tout ce qu’elle tint au creux de ses mains, aux mots qu’elle lut, laissa s’envoler ; aux vents qui la poussèrent.
Jean Berthier, dont c’est ici le premier roman*, signe un délicat et magnifique hommage aux livres qui sont le socle d’une vie et donne envie de vivre dans une immense librairie.

*1144 livres, de Jean Berthier. Éditions Robert Laffont, collection « Les Passe-Murailles ». En librairie depuis le 4 janvier 2018.

Dimanche 25 février 2018.

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Retour en terre amie, ce dimanche 25 février 2018, pour la magnifique Foire du Livre de Bruxelles. L’occasion de retrouver les potes, d’entendre à nouveau ces formidables éclats de rire et cet accent pour moi associé à de si beaux souvenirs.
De 10 à 19 heures, j’y serai. Foire du Livre de Bruxelles, Tour & Taxis – Avenue du Port, 86C – 1000 Bruxelles. À noter que je participerai à une rencontre à 16 heures avec l’excellente Diane Ducruet.

Samedi 10 février 2018.

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Je suis absolument enchanté à l’idée de découvrir cette petite ville située entre les deux vallées de l’Yerres  et de la Seine en contrebas de la forêt de Sénart  où ce brave Claude Monet peignit plusieurs toiles dont les fameux Dindons (ci-dessus), ainsi que Coin de jardin à Montgeron et Étang à Montgeron, ville à propos de laquelle Adrien Dumont, en 1920, dans un style pour moi obscur a écrit : Montgeron ressemble à une ville d’eau. Il y a des gens du crû, et l’élément qui vient la plupart du temps de Paris, habiter les villas. Bref. Rendez-vous à la médiathèque samedi 10 février (et je vous parlerai en avant-première de mon prochain roman).
15 heures. Médiathèque du Carré d’Art, 2 Rue des Bois, 91230 Montgeron.

Nous sommes des sœurs jumelles, nées sous le signe des mots.

Antoine Bakowski

Comme Smoke et Brooklyn Boogie en son temps, ou Smoking, No smoking, Amélie Antoine et Solène Bakowski se sont associées pour écrire chacune un roman sur la même trame : Il était une fois une famille heureuse et unie. Des jumelles de six ans qui se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Des enfants fusionnelles qui grandissaient ensemble et s’adoraient.
L’une, Amélie, va imaginer Sans elle*. L’autre, Solène, Avec elle**.
Vous l’aurez deviné, Sans elle raconte l’histoire de la disparition d’une des deux jumelles, et Avec elle, la vie des deux sœurs ensemble. Au-delà de l’amusement à lire les deux livres et d’y retrouver les mêmes personnages, certes dans des circonstances différentes, de découvrir les moments où les choses basculent, cette fameuse seconde d’inattention, et d’y pointer toutes les épatantes concordances, chaque histoire peut se lire indifféremment de l’autre.
Sans elle est donc l’implacable récit d’une disparition inexpliquée, comme le sont encore aujourd’hui celles d’Estelle Mouzin ou de Maëylis, et nous fait vivre, de l’intérieur, l’horreur de la situation pour la famille, l’entourage, les doutes, la colère, l’effroi, puis la lente déliquescence de tout, enfin, l’acceptation de l’inacceptable. Amélie Antoine écrit l’insupportable, le terrifiant puisqu’on ne peut être effrayé que par ce qu’on ne connaît pas, que par ce que l’on ne s’explique pas.
Avec elle, d’une certaine manière, est du même tonneau au sens où là aussi on assiste à la lente et terrifiante décomposition d’une famille (on pensera à ce sujet des sœurs que s’aiment/moi non plus, au formidable Péché d’envie de Josephine Hart), une décomposition qui puise son origine non pas dans l’absence mais dans la présence, ce qui est tout aussi terrifiant. Avec un rebondissement digne des grands auteurs de thriller, Avec elle tient la dragée haute à l’impeccable Sans elle.
Enfin, si je peux, en tant que ch’ti, regretter l’image de pochetrons, de pervers, de coiffeuses idiotes et autres hurluberlus ectoplasmiques que continuent à donner du Nord ces deux charmantes jeunes filles, je ne peux que me réjouir de leur confirmation d’auteurs de thrillers à suivre. Vite, qu’un éditeur s’en empare !

Sans elle          Avec elle

*Sans elle, d’Amélie Antoine. Disponible depuis novembre 2017 sur Amazon (ebook et papier).
**Avec elle, de Solène Bakowski. Disponible depuis novembre 2017 sur Amazon (ebook et papier).

Deux pour le prix d’un.

Emmanuelle Delacomptée

Entre Noël et le jour de l’an (date à laquelle j’ai eu la joie de découvrir La Soie du sanglier*), c’est la saison des cadeaux et autres remerciements. Je remercie donc Emmanuelle de nous avoir offert deux livres pour le prix d’un. L’un pourrait s’appeler La Soie. L’autre, Le Sanglier. Le Sanglier met en scène la vie rugueuse d’un type rugueux dans la rugueuse Dordogne – Bernard ; une France ancienne, sauvage, où dès l’aube l’alcool coule dans les veines et charrie toutes les misères, les désillusions, quelques espoirs aussi ; des bois où ombres et « peuples discrets de l’herbe » se mélangent, des battues où des balles ricochent curieusement et viennent parfois se planter dans une gorge d’homme pour le faire choir ; une plaine où les rancœurs sont tenaces et les vengeances longues ; un pays littéraire où ressurgissent des mots oubliés, amandines, rosabelles, babouillis, grenu, chevêches, etc, toute une symphonie pastorale envoutante ; un livre qui raconte enfin qu’ici l’amour ne dure pas, s’évanouit aux premiers dégels et plonge Bernard dans l’abandon, le vide d’Isabelle, dans davantage d’alcool encore, davantage de solitude encore. Et puis, La Soie. Le cadeau. Le retournement des choses. L’improbable et délicate rencontre entre notre sanglier cinquantenaire et bourru avec l’élégante aristocrate esseulée, Marie, soixante-quinze ans (préfigurant ce à quoi ressemblera notre couple présidentiel dans dix ans) ; un Harold et Maud terrestre, une rencontre au-delà du temps, du vin qui coule et du pastel des toiles qu’elle peint ; les retrouvailles en somme de deux perdus en ce pays, celui du désir, celui du corps, d’une cicatrice de césarienne qui tourne comme la Dordogne au cingle de Trémolat.
Mais chut. Laissons les faire connaissance maintenant, dans le noir, dans le silence, dans la joie.

*La Soie du sanglier, d’Emmanuelle Delacomptée. Éditions Lattès. En librairie le 10 janvier 2018.

Un conte de Noël quelques semaines après Noël.

Dans les cadeaux inattendus que j’ai reçu pour Noël, il y avait ce petit livre au curieux titre, 5 bis*, écrit par une certaine Aude Turpault. Elle me l’a adressé parce qu’elle avait, m’écrivait-elle, apprécié la chronique que j’avais consacré au très bon livre de son amie Lisa Balavoine et aimé particulièrement l’un des miens (merci, merci). Je l’ai lu d’une traite – une immense gourmandise que je réfrénais à chaque page.
5 bis est le numéro de la maison qu’habitait Gainsbourg rue de Verneuil. C’est là où, alors qu’elle a treize ans, pas jolie, s’autoportraitise-t-elle, voyoute, sœur d’un frère chiant, parents compliqués, on connaît, là où, en compagnie d’une copine (à deux on a moins peur), elle décide de sonner pour rencontrer celui dont elle est fan. Ma fanatique, dira-t-il.
Il ouvre.
Il ouvre sur une amitié qui va durer cinq ans, jusqu’au funeste 2 mars 1991. Une amitié magique et féroce ; cinq années qui verront le corps d’Aude devenir celui d’une adolescente puis d’une jeune femme tandis que celui de Gainsbourg deviendra celui de Gainsbarre. Une amitié parfumée à la gitane, noyée au Tanqueray ou au Noilly Prat, nourrie aux cantines des plus grands hôtels. Mais surtout une amitié rare, de celle qui constitue le socle d’une vie, qui empêche de tout à fait sombrer dans ses abîmes et laisse la trace d’un père qui manque, d’une histoire pas bien écrite au départ et qui fait le lit du chagrin, de la colère ou de quelques envies de meurtres, parfois. Aude Turpault écrit remarquablement bien ces cinq années qui ont changé sa vie (et un peu la nôtre si l’on se souvient de tout ce que Gainsbourg a révolutionné) et achève sublimement son récit dans la douleur de l’enfance qui s’efface et s’enfuit. Il faut bien que les choses disparaissent pour que nous ayons la certitude qu’elles ont existé.

Aude Turpault.

 *5 bis, de Aude Turpault. Éditions Autour du Livre, collection « Récits Books. » En librairie depuis février 2011 (dans une version augmentée et illustrée) et avant, en 2002, aux éditions Florent Massot.