Archive | juillet, 2018

Du qui fouette.

Frédéric Viguier

Voilà un texte comme on les aime. Un vrai roman noir. Comme Jack Vance avec son Méchant garçon. Comme Lionel Shriver avec Il faut qu’on parle de Kevin. Frédéric Viguier met ici en scène Yvan, un garçon immature (dit-on) très vite accusé du meurtre d’un enfant du quartier à cause des petites mensonges des uns et des autres, notamment de sa mère, principalement à propos d’une collection de boites de camemberts (ce qu’on appelle la tyrosémiophilie). S’ensuit la perverse fabrication d’un coupable, incapable de se défendre, obsédé qu’il est par l’envie de faire plaisir, d’obéir, jusqu’à se mentir à lui-même pour avoir la paix.
Aveu de faiblesses* est un court roman jubilatoire, formidablement écrit, qui nous file un tas de claques – la surprise, la colère, l’injustice, l’espérance – avant de nous asséner une monstrueuse baffe. Étourdissant.

*Aveu de faiblesses, de Frédéric Viguier. Albin Michel (2017), Le Livre de Poche (2018). Prix Charles Exbrayat 2017.

Dans l’hypothèse où vous seriez lucide sur vous-même, auriez-vous la lucidité de vous répondre honnêtement ?

Il y a de fort nombreuses années, pour le lancement d’un disque de Sade, une rédactrice publicitaire dont le talent m’impressionnait, avait écrit : « Le disque qui donne envie d’être seul quand on est deux et à deux quand on est seul ». Eh bien, c’est ce que j’aurais rêvé d’écrire pour ce formidable opuscule* de Max Frisch qui pose les questions dont les réponses remuent si on les ose. Voici donc le livre « qui donne envie d’être lu seul quand on est deux et à deux quand on est seul. »

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*Questionnaires, par Max Frisch, Éditions Cent Pages, coll. Cosaques, ici, édition de 2015. Très judicieusement traduit de l’allemand par Michèle et Jean Tailleur (©Gallimard, 1976). Merci à Maylis Lagarde pour cette pépite.

Selon Betty.

Betty, de la Librairie Apostrophe, à Savenay et non pas Betty, héroïne de La femme qui ne vieillissait pas.

Même les galets ont pleuré.

Marc Magro

 

« Même les galets ont pleuré » devait être le titre de ce livre si un éditeur au cœur de pierre avait laissé la poésie triompher plutôt qu’un calcul marketing qui lui préférera ce Soigner* si dérisoire au regard de ce qui restera à jamais insoignable, inguérissable : la tragédie de la Promenade des Anglais à Nice, le 14 juillet 2016 – il y a deux ans. Marc Magro, médecin urgentiste à Nice et type foncièrement sympathique, raconte, avec la précision d’un laser, ces deux minutes trente qui changèrent à jamais la couleur des galets niçois, la folie d’un homme, le chagrin de mille autres. Il invite à la table de son livre ces soignants qui prirent en charge plus de 400 blessés, ramassèrent 86 corps et rentrèrent plus tard chez eux le cœur en miettes. Bien sûr, depuis les attentats de Paris, Toulouse, Montauban, Charlie et tant d’autres, les livres poussent tel du chiendent, comme si l’on craignait l’oubli. Mais nul ne peut oublier ce mal fait à notre humanité et Soigner rappelle à quel point elle est belle. À quel point elle est fragile.
Pour clore cette chronique, juste cette phrase (page 303), prononcée le 15 octobre 2016 lors de la journée d’hommage national par madame Pellegrini qui perdit six membres de sa famille dans l’attentat : En ce 14 juillet, vous vouliez seulement admirer le ciel et non pas le rejoindre…

*Soigner, sous la direction de Marc Magro. Éditions First. En librairie depuis le 1er juin 2017.

 

Un grand premier roman. (20,5 x 14 cm).

Sophie de BaereLa dérobée ; celle qui prend furtivement quelque chose à quelqu’un, celle qui soustrait, dissimule. La dérobée, c’est Claire, la narratrice qui voit s’installer, trente ans plus tard, son premier amour de jeunesse à l’étage du dessus.
Mais c’est aussi, la dérobée, toutes ces choses qui nous soustraient, nous volent, ce que nous avions de gracieux et de pur. C’est la voracité de certains adultes, cette dérobée. C’est la désillusion brouillardeuse du temps qui s’empare de nos rêves, nos chimères, et nous laisse dérobé à nous-même. La dérobée*, c’est un formidable et très maîtrisé premier roman que j’ai découvert, ainsi que son adorable auteur, au Salon du livre de Nice ; un de ces romans d’équilibriste, qui oscille entre la joie du sentiment amoureux et la noirceur de certains désirs ; un roman surprenant dont les parrains pourraient être La femme d’à côté, le film de Truffaut et Un fils parfait, le livre de Menegaux. Du beau, du grave – vous l’aurez deviné.
Alors, ne vous dérobez pas (facile, je sais), foncez dans votre librairie et achetez ce livre. Dérobez-le (facile, encore) si vous voulez, mais surtout, ne passez pas à côté. Ne vous privez pas d’un grand premier roman.

*La dérobée, de Sophie de Baere. Éditions Anne Carrière, publié sous la direction de Jean-Baptiste Gendarme. En librairie depuis le 13 avril 2018. Et un bijou en bonus : un extrait de sa lecture musicale au Salon du livre de Nice en juin dernier.