Archive | février, 2020

Louis XIV ou Emmanuel Ier ?

François-Guillaume Lorrain, dont le patronyme claque comme celui d’un chevalier, nous livre ici 66 petits chapitres, comme autant de photos Polaroïd, qui mettent en scène Louis XIV enfant. C’est charmant comme un Martine. Ainsi, découvre-t-on, page 47 : « Où Louis compte jusqu’à quatorze », page 111 : « Où Louis fait la rencontre de ses professeurs », page 173 : « Où Louis subit les assauts de sa cousine », et page 209, par exemple, à l’intitulé plus coquin : « Où le roi tire les rois ». 
Louis XIV L’enfant roi* pourrait n’être qu’un album de photographies d’une enfance pas tout à fait comme les autres, très simplement légendées, avec un brin de naïveté touchante. Mais s’arrêter à cette lecture, certes sympathique, serait se priver de ce que Lorrain, en habile journaliste et normalien qu’il est, nous raconte entre les lignes et fait précisément écho avec les colères d’aujourd’hui. Ainsi, découvrir le petit roi découvrant La Fonde n’est pas sans évoquer un certain roitelet comme l’appellent d’aucuns qui, en novembre 2018, réfugié dans son Palais, regardait sans la comprendre, la fronde des gilets jaunes. Ainsi encore, découvrir le petit roi découvrant les aspirations honnêtes du peuple et y rester sourd n’est pas sans rappeler les revendications écloses sur tant de ronds-points depuis quinze mois maintenant.
Aussi, sous des faux airs de petits albums qui auraient pu s’intituler Louis au Palais Royal ou Louis prépare son ballet, voici un roman historique furieusement moderne et impertinent.

*Louis XIV L’enfant roi, de François-Guillaume Lorrain. Éditions XO. En librairie depuis le 16 janvier 2020.

La petite musique de Faye.

« À une époque où l’esprit des hommes se retrouve prisonnier d’un matérialisme ambiant induit par l’environnement dans lequel il baigne, là même où l’Église peine tellement à les orienter vers la beauté d’une existence plus noble, les expériences de Rosemary Brown représentent à la fois un défi et un signe bienvenus destinés à celles et ceux qui réussiront à y entrevoir une ouverture vers d’autres hémisphères. Il existe en effet un monde invisible qui prévaut bien au-delà du nôtre. Si une telle certitude pouvait nous imprégner, notre vie sur terre s’écoulerait à l’aune d’une éternité radieuse ». Voici ce qu’écrivait Arthur Mervyn, évêque de Southwark à propos de Unfinished Symphonies, le livre de Rosemary Brown, spirite née en 1916 à Londres, morte en 2001, qui affirmait recevoir chez elle des compositeurs décédés, lesquels lui dictaient de nouvelles partitions inédites. Ainsi Debussy, Grieg, Schubert (…) et Chopin. Il n’en fallait pas davantage à l’érudit voyageur qu’est Éric Faye pour faire sa trousse d’écrivain et emprunter le chemin de cette étonnante aventure. La télégraphiste de Chopin* est une enquête littéraire autour d’un documentaire librement inspirée de la vie de cette spirite. Fumiste ou sincère ? Manipulatrice ou révélatrice d’un autre monde ? À l’heure où de nombreux pays sortaient groggys de l’ère communiste, une petite bonne femme jouait au piano les mazurkas inédites du génie polonais. L’histoire que délivre Faye dépasse largement l’anecdote (savoureuse) et nous interroge sur ce(s) monde(s) que nous n’avons pas fini ni d’inventer ni d’explorer (et qui ne sont pas nécessairement bien harmonieux, d’ailleurs). La vie au-delà de la vie. Une très belle partition.

*La télégraphiste de Chopin, d’Éric Faye. Éditions du Seuil. En librairie depuis le 14 août 2019.

Quelle gueule.

Elle semble bien loin, ma phrase dans L’Écrivain de la famille : « Il ressemble à l’auteur Didier Decoin du temps d’Abraham de Brooklyn » (page 27 -éditions Lattès 2011). Eh bien, Abraham, on y est. Magnifique.
Decoin, photographié par Ludovic Carème, pour le journal « Libération ».

Attention spoiler.

NE LISEZ PAS LA QUATRIÈME DE COUVERTURE DU DERNIER ROMAN1 DE MATHIEU MENEGAUX. Elle dit ceci : « Avec ce roman impossible à lâcher, Mathieu Menegaux nous rappelle que les histoires d’amour finissent mal en général ». Pff. Nous voilà bien. On devine que les amants finiront plutôt dans le mur que dans le bonheur. Mais malgré cet avertissement, il y a deux excellentes nouvelles.
Un, c’est qu’on sait depuis longtemps que c’est le voyage, plus que la destination, qui est important 2 (car au fond, combien de fins possibles pour une histoire d’amour ou, en tout cas, combien de fins inédites ?) et là, Mathieu se surpasse avec son fabuleux scalpel en nous traçant une route sinueuse entre enquête de police impossible et dépiautage du cœur des amants – un vrai numéro d’équilibriste littéraire.
Et deux, parce que c’est la « vraie » première histoire d’amour qu’il écrit et qu’elle est sombre. Tragique. Comme le sont les films qui font écho à son travail depuis Je me suis tue 3 (2015), ces vrais films noirs, ces désespérances sublimes, ces histoires qui nous retournaient les tripes, donnaient envie de crier « Non ! » quand les amants s’apprêtaient à se trahir ou à sombrer. (Souvenons-nous du grandiose Voici le temps des assassins, de Duvivier, 1956). Avec Disparaître, c’est un formidable roman qui apparaît. Un genre nouveau. Le thriller d’amour fou. Vertigineux.

1. Disparaître, de Mathieu Menegaux. Éditions Grasset. En librairie le 8 janvier 2020.
2. On dit que c’est Louis Robert Stevenson qui aurait écrit ça. Mais cela aurait tout à fait pu être Confucius. Ou Lao-Tseu. Ou Laurent Gounelle. Ou peut-être Bécassine.
3. Je me suis tue, éditions Grasset (2015) et Points (2017). Prix du premier roman des Journées du Livre.

Make roman noir great again.

En ces périodes de pré-élections américaines, voici un roman assez formidable. D’abord, c’est un vrai roman noir. Avec des héros véreux et une héroïne vénéneuse. Des rebondissements et des traîtrises. Des scandales et des bassesses. Le tout servi par une écriture (et une épatante traduction de Patrice Carrer) aux petits oignons. Revoici donc Larry Beinhart qui nous avait régalé, en 1994, avec son Reality Show – qui deviendra Des hommes d’influence au cinéma, avec Dustin Hoffman et Robert de Niro, en 1997 – avec cette fois une histoire d’élections truquées, inspirées par celles de Bush Jr le 7 novembre 2000, fiston simplet qui vola la vedette au pauvre Al Gore, lequel ne s’en remit jamais et partit voir fondre les glaciers et ses grandes espérances. Au travers du personnage d’un bibliothécaire chargé de mettre de l’ordre dans la bibliothèque qu’un (très) vieux milliardaire veut léguer au monde et qui découvre dans les petits papiers les trafics d’influence du (très) vieux plein de dollars et d’arrogance, Beinhart remet sur le tapis l’une des plus vieilles conspirations du monde. C’est jubilatoire. Ça donne envie de penser que la démocratie est une énorme bidonnerie. Envie de gerber, du coup. Mais qu’est-ce que c’est bon.

*Reality Show, Folio Policier n° 313.
** Le bibliothécaire, de Larry Beinhart. Éditions Gallimard, collection Série Noire. En librairie depuis le 1er décembre 2005. Existe aussi en Folio Policier, n° 466.

En corps.

Mais si, vous connaissez Sophie de Baere. Vous l’avez croisée ici, avec son premier roman, La Dérobée 1. Et , lorsqu’elle est venue présenter l’un de ses coups de cœur, Une longue impatience, de Gaëlle Josse. Eh bien, après une longue impatience justement, la revoici enfin avec son deuxième roman, Les corps conjugaux. Une histoire d’amour, de chairs, de griffures, de froidures et de fureurs. Une histoire folle comme seuls les couples peuvent l’être. Une histoire de corps encastrés. Inséparables. Un parfum de cendres mêlées. Un roman qui repousse les limites du cœur. Les redéfinit là où ne s’y attend pas. Là où l’on n’ose pas. Sophie s’aventure dans l’amour le plus dangereux qui soit. Peut-être le plus beau. Le plus fort. Le plus fou. Le tout servi par une écriture qui confine à la perfection. Qui possède la grâce d’une dentelle. Et tisse le chant inédit des corps. Alors, comme tous les lecteurs gâtés, j’ai envie de réclamer encore. Encore.

1. La Dérobée. Éditions Anne Carrière (2018).
2. Les corps conjugaux, de Sophie de Baere. Éditions Lattès. En librairie le 22 janvier 2020.


Une saison d’amour.

Il est difficile le livre de deuil. D’abord parce qu’on connaît la fin. Et que ce qui nous nourrit depuis que nous sommes humains, à savoir l’espoir, n’est ici d’aucun secours. Voici le deuil d’Agathe. Vingt-trois ans. Mucoviscidose. Des années de chambre d’hôpital. De médicaments qui font vomir. Qui épuisent et diminuent. De greffes qui prennent à peine. Voici la parole d’un père qui observe sa fille partir. Et découvre, en la regardant, toutes nos impuissances. Alors il se souvient. Les étés à Oléron. Les plats de fruits de mer. Les rires. Et la toux. Cette putain de toux qui cisaillait son rire. Se remémore son installation dans un petit studio près du Montparnasse. L’amoureux. Les rêves d’une vie qui durerait un peu. Et la toux, toujours. Cette saloperie de toux, comme des clous dans la poitrine. Voici le livre qui ne devrait pas exister puisque les enfants ne devraient jamais partir avant nous. Didier Pourquery nous livre un récit sans fioriture. Sans pathos. Il aligne les derniers jours de sa fille comme on pose des cailloux le long d’un chemin qu’on voudrait retrouver toujours. Au passage, il se croque un peu. Parle de ses infarctus. Des ses tumultueuses liaisons amoureuses. De l’obsession de son travail de journaliste. Évoque entre les lignes la paix enfin trouvée avec Juliette. En partant, Agathe quitte un père apaisé. Au-delà de la tristesse. Un homme qui à son tour, choisit la vie. Et on se reprend à espérer.

*L’été d’Agathe, de Didier Pourquery. Éditions Grasset. En librairie depuis le 13 janvier 2016.