Archive | janvier, 2020

Préférer attendre.

Voici un premier roman* courageux. Il parle du deuil, « des peines dont ne peut faire aucune œuvre, dont rien ne pourra jamais vous délivrer. On ne peut pas faire de littérature avec ce genre de deuils » (page 174). Une mère qui a perdu son fils s’installe dans l’hiver avec sa fille qui elle aussi a perdu son  fils. Le cœur glacé, les corps froids survivent dans une cabane perdue dans une forêt où passent des biches et des brigands. Elles attendent. Ce livre est une attente. Ce texte est une neige tombée sur une glace. On attend avec ces deux femmes. On attend le dégel. Préférer l’hiver est un livre curieux. Agaçant et poétique. Il possède la lenteur d’un interminable dégel justement, et parfois des fulgurances de printemps. Il appartient à ces livres dont la narratrice dit, page 41 : « Je ne cherche pas à ce que l’on me raconte une histoire. Je veux que cela soit divinement écrit ». Je ne sais pas si Aurélie Jeannin touche au divin mais ses envols parfois sont bouleversants. Des lumignons qui réchauffent le désert blanc de ces deux vies irrémédiablement abandonnées à la glace brûlante du deuil.

*Préférer l’hiver, de Aurélie Jeannin. D’abord publié sur Internet où il a obtenu le Prix des étoiles Librinova en février 2019. Puis édité chez HarperCollins, dans la nouvelle collection « Traversée ». En librairie le 8 janvier 2020.

Vendredi 7 février 2020.

L’année commence au théâtre. En Avignon. Ce qui n’est pas un lieu tout à fait désagréable. Ce jour-là, la comédienne Françoise Cadol, en compagnie de son metteur en scène, Tristan Petigirard (oui, celui de La Machine de Turing, moliérisé) liront l’adaptation qu’ils ont faite de La Femme qui ne vieillissait pas, et c’est vraiment beau. Avant la création, toujours en Avignon, au Festival Off. Ça se passera au Théâtre Buffon, du 3 au 26 juillet. En attendant, tout sur l’autre Festival, celui de février ici.
18 heures 30. Théâtre La Luna, 1 rue Séverine, 84000 Avignon.

Un livre rempli de mots.

J’ai, comme beaucoup d’entre vous j’espère, la joie de suivre Nicolas Delesalle depuis son premier roman, en 2015, Un parfum d’herbe coupée, un inoubliable parfum d’enfance, et j’avais alors pressenti que le gaillard aimait les mots. Comme un dingue. Et voici que dans son quatrième roman, N’habite plus à l’adresse indiquée, sous prétexte d’une histoire de factrice qui reçoit des lettres d’amour anonymes, il écrit non pas l’écrit mais la parole. Il écrit le fleuve de mots dans la bouche du narrateur – facteur lui-même, donc passeur de mots et de lettres. Et va jusqu’à créer un personnage bouleversant, Martin, qui se trompe de mots parce que le chagrin vous met parfois la tête à l’envers – exemple, page 80 : « Il disait souvent à sa femme qu’elle était apologique, quand elle ne comprenait pas ses explications ». C’est le premier des livres que je lis qui a autant de mots. Le narrateur-facteur donc, avec plus de mots qu’il n’en faut, mais dieu qu’ils sont beaux quand ils claquent, et chantent, et dansent comme à chaque page, raconte à une femme dans un bistrot, l’histoire de Sissi la factrice, des lettres anonymes qu’elle reçoit, de l’enquête de ses amis pour démasquer le corbeau, façon Club des 5 il est vrai, mais la nostalgie d’une certaine enfance n’est jamais loin chez Nicolas, et nous réserve, après ce tourbillon de mots, cette cascade jubilatoire, une chute inoubliable d’émotion, d’inattendu et d’intelligence. Quand un auteur grandit autant de livre en livre, il n’y a pas de raison qu’il ne parvienne un jour à décrocher une étoile.

*N’habite plus à l’adresse indiquée, de Nicolas Delesalle. Éditions Préludes. En librairie depuis le 2 octobre 2019. Tous les romans de Nicolas sont publiés chez Préludes. Puis au Livre de Poche.

Mercredi 29 janvier 2020.

Rendez-vous dans toutes les librairies de France et de Navarre pour rencontrer Mon Père. Un homme charmant, vous verrez.
Mon Père, au Livre de Poche

Goncourt 2019.

Ainsi donc, le vainqueur aura pour une fois été celui que la presse pressentait : Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon 1, de Jean-Paul Dubois – titre extrait du dernier sermon prononcé par le père du narrateur (page 134), un pasteur qui tente alors de justifier ses filouteries financières. Voici donc l’histoire de Paul Hansen, fils d’un pontife danois peu regardant sur l’argent des troncs de son église et d’une femme d’une « spectaculaire beauté » (page 139) qui, de la cellule de prison où il est enfermé pour deux ans, en compagnie d’un Hell’s Angel costaud, une bête pétrie de poésie et de fureur, il nous raconte sa vie, ses amours, son boulot à l’Excelsior, un condominium dont il avait la charge jusqu’au drame qui l’a conduit ici et dont on ne découvrira la nature que dans les dernières pages. Tous les hommes… n’est pas un polar. Pas un thriller. Pas un page-turner. Pas un livre de suspens. Pas plus qu’un texte à clé ou à rebondissement. Pierre Vavasseur, du Parisien, l’avait à sa sortie qualifié de livre « mélancolique » et je crois que c’est l’adverbe qui lui convient parfaitement. Dubois, à son habitude (souvenons-nous de l’excellentissime Une vie française 2, Prix Femina 2004) aime à compiler les souvenirs, la nostalgie des choses, la fragilité des êtres, dans un style épatant qui mêle l’humour 3 et l’encyclopédisme. Ainsi, avec ce livre, vous saurez tout sur la NSU birotor, Ro 80 (page 43). La Honda Civic de 1974, 600 kg, 3,54 mètres de long (page 99). L’origine du film Deep Throat et l’histoire de son réalisateur pauvre, Gérard Damiano. La source québécoise de l’amiante, à Thetford Mines (pages 81 et suivantes). Les Harley Davidson modèles Fat Boy (page 180) et Softail Slim (page 168). Le petit avion Beaver DHC 2 (page 169) et de ses différents trains d’atterrissage. Et l’huile de vidange pour voiture (page 143), Valvoline Motor Oil, Amsoil, Quacker Sate Oil ou encore la Pennzoil. Mais rassurez-vous. Au-delà de cette érudition de brochure, le formidable talent d’écrivain de Dubois parvient à tracer le portrait d’un homme inoubliable. Un mélancolique. Un rêveur. Un amoureux. Un frère humain.

1. Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, de Jean-Paul Dubois. Éditions de l’Olivier. En librairie depuis le 14 août 2019. Prix Goncourt 2019.
2. Une vie française. L’Olivier (2004). Points (2005).
3. Exemple, à propos de la petite Honda (page 99) : « Elle est cosy et il y a de la place dedans à conditions de ne pas porter de montre ».
4. https://fr.pornhub.com/view_video.php?viewkey=ph5a3bc99c28e01 Bon film.