Archive | décembre, 2025

Peut-on réussir ce qu’on a raté ?

À propos de lui-même, il écrit sur sa quatrième de couverture : « Jean-Marie Bénard est un écrivain débutant de 78 ans. Vous achetez donc ce livre à vos risques et périls ». Ce qu’il oublie de préciser, c’est que l’écriture n’a pas d’âge et que le style ment divinement mieux qu’une chirurgie esthétique car Californie, etc* est un livre — un ensemble d’histoires plus exactement — d’une énergie, d’une vitalité et d’un esprit virevoltant qui tiennent davantage d’un sale gamin de 20 ans que d’un monsieur d’âge respectable.
Il faudrait presque lire ce livre à l’envers et commencer par l’avant-dernière histoire, celle où le Jean-Marie de 15 ans annonce à son père qu’il veut être écrivain et que celui-ci lui balance à la tronche : « Si tu avais du génie, ça se saurait ». (On apprendra que le père avait eu les mêmes velléités et qu’elles furent brisées par son propre père). Alors, à 19 ans, Jean-Marie partira à L.A., fera quatre ans d’études à UCLA pour devenir cinéaste, y rencontrera quelques monstres (et les histoires à leur propos valent leur pesant de cacahuètes), puis rentrera à Paris, la seule bobine de son chef-d’œuvre sous le bras, mais voilà qu’elle brûlera dans l’incendie de Publicis en 1972. À 25 ans, il ne lui reste rien de sa vie que des cendres.
Elle sont là, la beauté, la puissance fragile de ce livre : finir par réussir ce qu’on a raté. Puis le raconter avec jubilation et devenir, presque malgré soi, un très bon écrivain et un grand conteur. À 78 balais.

*Californie, etc. Histoires. De Jean-Marie-Bénard. Publié par lui-même, histoire de ne pas se faire emmerder et parce que si on n’a pas 20 ans, qu’on n’est pas blonde, qu’on n’a pas connu la violence des mâles, on a du mal à attirer l’attention d’un éditeur. Disponible entre autres sur Amazon.

Milady de Clermont-Tonnerre.

Qu’il est beau de voir le rêve d’une petite fille de douze ans se réaliser enfin, même trente-sept ans plus tard. Douze ans, c’est l’âge qu’avait Adélaïde lorsqu’elle découvrit Les Trois mousquetaires et surtout rencontra, au travers des pages, Milady de Winter, cette jeune femme dont l’ogre Dumas en fit l’ennemie des trois mousquetaires et de leur ami d’Artagnan, l’espionne de Richelieu et surtout, la malédiction des hommes. Douze ans, c’est l’âge où l’on n’est plus une petite fille et où l’on soupçonne déjà la tragédie des femmes, leurs sacrifices à venir et, par-delà leur effacement, le triomphe du bon plaisir des hommes. Alors Adélaïde se jure qu’un jour, elle vengera l’honneur de Milady, et à travers elle de toutes les héroïnes qui ne servent qu’à servir la soupe à ces messieurs. Elle lui rendra sa gloire et sa grâce, son prestige et sa force, et c’est ce qu’elle fait admirablement bien dans ce Je voulais vivre*, un roman de cape et d’épée, un roman de sang et d’amour, de vengeance et de féminité, de faim et de courage, un roman de carnage et de piété. Un livre de haute volée stylistique et d’élégance en chaque phrase, car il en fallait pour remettre au monde l’immensité des femmes et convaincre un jury littéraire composé de 70% d’hommes. Chapeau, Milady.

*Je voulais vivre, d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre. Aux éditions Grasset. En librairie depuis le 20 août 2025. Prix Renaudot 2025 (livre acheté avant l’apparition du véritable bandeau rouge).

(Ne pas) quitter Berlioz.

Non, ce Berlioz-là n’est ni le compositeur de la Symphonie fantastique et d’un poignant Te Deum ni le facétieux chaton gris, fils de Duchesse, dans les Aristochats, mais bien le nom d’une cité où a grandi Younes, le « personnage principal » de cette histoire* — et si je n’écris pas « héros » c’est parce qu’il ne triomphe de rien, ainsi qu’on définit un héros, même si anti-héroïsme en fait sans doute sa très grande force. Bref.
Nous sommes dans les années 90, Younes sort de quelques mois de prison pour s’être bastonné un flic. Il fait alors partie des expérimentations du bracelet électronique, a le droit (et doit) de travailler dans la journée, mais être rentré au bercail le soir. 
Il retrouve son boulot de coursier à Panam’Express, et il est là, le théâtre magnifique de ce livre : la dramaturgie humaine de ces cavaliers mécaniques qui, sous la pluie, le verglas, la canicule, fendent le temps pour apporter des plis à des gens toujours plus pressés, gonflés d’importance, tout comme la minuscule grandeur de ces chevaliers modernes qui chutent parfois, meurent parfois, sont saisissantes de crudité et partant, de beauté. 
Quitter Berlioz est un très beau roman sur l’amitié, la vraie, la rugueuse, l’oubliée, à la façon de celle d’un Fouquet et d’un Quentin chez Blondin, et sur la douceur des frimas de l’amour, toute sa délicate pudeur. Un texte qu’on ne quitte pas, lui.

*Quitter Berlioz, d’Emmanuel Flesch. Aux éditions Calmann-Lévy. En librairie depuis le 20 août 2025.

Le chant du monde.

« Le génie particulier de ce roman est d’avoir su rendre l’invraisemblable plausible » écrit Colum McCann à propos de ce livre*. Et c’est terrifiant, car nous voici aujourd’hui, en Irlande du Nord, mais cela pourrait-être ailleurs, en France, en Belgique, en Albanie, où la police procède à des rafles, des gens disparaissent, le malaise s’étend comme une lave de boue, une dictature qui ne dit pas son nom vérole le pays ; on pense alors à l’insidieuse montée de la dictature allemande en 33, au Chili en 73 ; on se souvient alors de tout ce qu’on connaît et dont on croit que cela ne nous arrivera jamais, même si on a lu et relu 1984, jusqu’à la nausée, et pourtant. Pourtant Paul Lynch nous livre un texte saisissant de réalisme, de brutalité et paradoxalement de fatalité, surtout l’histoire intime, presque charnelle, d’un pays qui bascule sous les yeux d’Eilish, femme inoubliable, pétrie de dignité et d’abnégation — car que faire quand on ne peut tien faire sinon tenir ? 
Il y a une immense beauté tragique dans ce livre, je pense notamment aux trois pages à la morgue, mais chut ; un tambourinement de mots qui nous hypnose, nous déroule notre futur possible si nous continuons à regarder nos nombrils et faire l’autruche devant la folie de certains qui, ici et là, se prennent pour nos Rois. 
Un chant immense et indispensable.

*Le chant du prophète, de Paul Lynch, traduit de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso. Éditions Albin Michel, coll Les grandes traductions. Booker Prize 2023. En librairie depuis le 2 janvier 2025.