Archive | janvier, 2026

Trois lumières, une merveille.

J’aime bien Olivia de Lamberterie, c’est une auteure et une critique élégantes, une lectrice émérite qui, comme moi, apprécie furieusement les beaux textes, comme ces Trois lumières* de Claire Keegan. Mais voilà qu’à son propos, elle déclare qu’il est, je cite « Assourdissant de beauté » et là, pour une fois, je me permets de sourciller.
Assourdissant, assourdir, donc, c’est littéralement, selon notre bonne Académie française, « être rendu sourd », ou « rendu moins sonore » et je ne pense pas que 1) la beauté nous rende sourd — sans voix, peut-être — et 2) que ce livre en particulier fut si bruyant que sa beauté soudain le fit taire. 
Il est au contraire un soupir, ce texte. 
Un filet d’air qui s’envole de la bouche d’une petite fille placée un été dans chez un couple prodigue, dans une ferme du Wexford (Irlande), le temps que sa propre mère parvienne au terme de sa grossesse. C’est une brève histoire de silences, de chuchotements et de non-dits. Un été d’apprentissage. Une naissance discrète aux secrets des adultes et à la grâce d’être aimée. 
Les Trois lumières est un magnifique froissement de mots, comme des étoffes. Tout le contraire d’une chose bruyante. 
Une merveille, en somme, à savourer lettre par lettre. En silence.

*Les Trois lumières, de Claire Keegan. Au Livre de Poche. Et en librairie depuis le 3 septembre 2025.

L’homme qui aimait le livre de Jean-Philippe Daguerre.

Voici un livre au titre amusant et qui commence comme un livre amusant. Notamment par une scène amusante de séduction au Fouquet’s, mâtinée de dialogues brillants et jubilatoires — il faut dire que l’auteur n’est pas un manchot, il a quand même pondu le fameux Adieu Monsieur Haffmann pour lequel il reçut quatre Molières et Du charbon dans les veines, cinq Molières. Au Fouquet’s Danielle séduit Georges dont on découvre très vite qu’il est Georges Cravenne, le créateur des Césars, des Molières, des Sept d’or, etc. 
L’histoire se passe pendant la production et le tournage par Gérard Oury de Rabbi Jacob, sur lequel Georges est attaché de presse, et voilà que l’amusement vire à la gravité. Danielle ne supporte l’idée de ce film qui oppose Juifs et Arabes, pour mémoire nous sommes en 1973, la guerre du Kippour est imminente. Danielle crie, vitupère, écrit ici et là pour tenter de retenir la sortie du film tant que le gouvernement français n’aura pas rétabli la paix entre les deux peuples, rien n’y fait. Alors, elle enfile son manteau blanc de chez Dior, ajuste ses lunettes noires et s’en va détourner un Paris-Nice d’Air France. L’histoire serait tout à fait amusante si elle n’était pas vraie. Malheureusement, elle l’est. Danielle, bien qu’elle aura à Marseille libéré de son propre chef tous les otages, prendra deux balles dans la tête puis une dernière dans le cœur, l’État étouffera l’affaire, Les aventures de Rabbi Jacob sortiront bien en octobre 73 en pleine guerre du Kippour et feront plus de sept millions d’entrées. Souhaitons-en au moins le centième à ce formidable livre.

*La femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob, de Jean-Philippe Daguerre. Éditions Albin Michel. En librairie depuis le 7 janvier 2026. Concomitamment à la sortie du roman, son adaptation théâtrale se joue au théâtre Montparnasse, dans une mise en scène de l’auteur. Et pour parfaire votre connaissance de cette histoire, le très complet article du Nouvel Obs ici.

Méfiez-vous de l’eau (de la rivière) qui dort.

Méfiez-vous aussi de la jolie photo d’une jeune femme de dos sur le bandeau d’un roman au titre mélodieux car le septième livre de Patrice Gain est sombre et douloureux et poétique et violent et lumineux. Voici l’histoire de Jess, gamine des cités qui tombe amoureuse d’un petit caïd des cités et cinq pages après, c’est l’horreur. La cave. Les mecs. La violence immémoriale faite aux femmes. Alors Jess s’en va. Parcourt le labyrinthe des forêts, danse sur les pierres des rivières, s’égare dans les sentiers de montagnes et le vent, et le froid, et la pluie, et les aubes gorgées de renaissances entrent en elle comme une chair et la sauvent. Puis, de rencontres en rencontres, comme toujours des rencontres joyeuses et d’autres funestes, elle poursuit sa traque d’elle-même, sa recherche du bonheur qui prendra l’allure d’un garçon agile comme un cours d’eau et beau comme un paon du jour. Mais (car il y a toujours un mais dans les rédemptions)…
Et c’est justement dans ces interstices fugaces entre les choses, entre la douceur et la violence, l’espérance et le désastre, l’amour et la folie, que l’écriture poétique de Gain se déploie et excelle à nous faire aimer la douleur d’une vie car elle recèle aussi toute sa joie possible.

*Seules les rivières, de Patrice Gain. Éditions Albin Michel. En librairie depuis le 2 janvier 2026.

Veillée d’armes.

Évidemment, on ne lit pas de la même façon un livre dont on connaît la fin et ici*, elle est évidente pour les trois personnages principaux puisque à la faveur d’une randonnée dans le Cotentin, censée les aider à se retrouver eux-mêmes, ils se prennent l’explosion de la centrale nucléaire de Flamanville dans la gueule. On devine donc que les lascars ne feront pas de vieux os ni ne finiront danseurs étoiles ou peintres centenaires. Combustions est en sorte la veillée d’armes de nos trois héros, leur Der des Ders, et l’un d’eux, le narrateur, nous autopsie le point de bascule de chacun. Paul et sa fabuleuse (et ennuyeuse) carrière de banquier qui découvre l’ivresse sans fin d’une sexualité sans fin avec Yasmine la bombasse, Yasmine la chienne, et tous les réveils fracassés. Darko, ex-ultra du PSG, baroudeur, sniffeur de rails à rallonge, paumé magnifique, une boue sur laquelle, comme un diamant, va briller le sourire d’une fleur brésilienne. Et Baptiste, le narrateur, sorte de bras droit de Paul, englué dans une histoire d’amour et de sexe compliquée, où rôde une enfant dévorée de l’intérieur par une vieille saloperie de brachyoure. 
Un formidable et inoubliable trio. Une sorte d’amitié de fin du monde, comme il y aurait la fin des hommes. 
François Gagey signe un premier roman étourdissant de maturité, de maîtrise, d’élégance stylistique, à un rythme inouï qui fait se percuter la fureur et la poésie. Alors réjouissons-nous et fêtons la naissance d’un impressionnant écrivain. 

*Combustions, de François Gagey. Aux éditions Albin Michel. En librairie depuis le 20 août 2025.