Archive | février, 2026

Marcel Aymé en Allemagne.

Voici un petit livre* (107 pages) absolument inattendu. On y suit l’aventure d’un certain capitaine Lenz, venu d’Amérique, arrivé à Brème, en Allemagne, le 22 février 1947, et dont la curieuse mission est de rejoindre une « Commission principale de dénazification », laquelle est chargée de juger et d’éradiquer tout ce qui fut propagandé par l’idéologie nazie. Ainsi les images, les écrits, les uniformes, etc. Mais voici que sont découverts dans la forêt alentour des mainates qui sifflent l’air d’une chanson nazie — tout comme un lointain confère, dans L’Oreille cassée d’Hergé, jacassait « Rodrigo Tortilla ! Tu m’as tué ».
Et voilà nos commissionnaires de débattre inlassablement du sort à réserver à ces passeriformes. Certains sont pour les zigouiller (en Allemagne, on sait faire). D’autres, les sauver, car peut-on être propagandiste quand on ne sait pas ce qu’on chante ? 
Bref, Jean-Yves Jouannais renoue ici avec l’esprit malicieux et irrévérencieux d’un Marcel Aymé, et s’en donne à cœur joie dans un conte jubilatoire et bien moins superficiel qu’on pourrait le penser.

*Une forêt, de Jean-Yves Jouannais. Chez Albin Michel. En librairie depuis le 2 janvier 2026.

Espérons qu’il n’y ait pas de tome 5.

Voici le quatrième tome* des mémoires d’un immeuble de la rue Edmond Rostand à Toulouse, vues, vécues et racontées par Louise, l’une de ses habitantes et qui décrit 4 ans et 4 mois de dinguerie (je cite), à cause de la présence des « hurlants » à l’appartement 7. 
Les hurlants, dans son vocable, ce sont ces gens qui pendant toutes ces années ont mis le chaos dans la résidence. Incivilités. Injures. Jets d’ordures par la fenêtre. Bris de vitres. Crevaisons de pneus. Chiens attachés au balcon qui aboient H24. Menaces. Agressions. Boucan. Musique à fond, surtout la nuit. Cris. Hurlements. Bastons. Et malgré des dizaines de signalements, de relances, de saisie du procureur de la République, rien n’y fit pendant 4 ans et 4 mois. 
Mais ça y est enfin. Les hurlants ont été dégagés par la police. C’est le sujet de ce dernier tome.
Lire ces « Tom et Louise « (la mère et le fils), c’est entrer de plain-pied dans l’horreur ordinaire qui mène au dégoût de sa propre vie car que peut-on faire quand on ne peut plus rien faire ?
Ces quatre petits livres ne ressemblent à rien de ce que je chronique d’habitude ici. Ils sont, ici et là, persillés de fôtes d’ortogtafe et je les aime ces fautes, elles ressemblent à un argot, un accent régional, presqu’une langue, car Michelle Brun écrit comme on cause, dans ses tripes, dans l’urgence, la colère, la nécessité, et parfois avec beaucoup d’esprit. Ce qui rend cette entreprise hautement salutaire.

*Tom et Louise et les hurlants de la rue Edmond Rostand, tome 4 (et les trois autres), de Michelle Brun. En vente via l’auteure : michelle.brun@orange.fr

Diablotin.

Aujourd’hui, on dirait de ce diable de père* qu’il est un pervers narcissique. À l’époque du petit Jean-Christophe, il est un diable de beau gars. Mais avec deux défauts de fabrication. La picole. Et la drogue. Et comme le gaillard est légèrement fêlé, quand ça déborde par la fêlure, ça noie la raison et la parano inonde. Tout comme sa cousine la mythomanie. Bref, le Jean-Claude Grangé est dérangé. Et dérange les autres. Notamment sa femme, la mère de Jean-Christophe, qui parviendra à lui échapper après deux ans de vie commune. Le fils ne connaîtra donc pas son papa, mais son ombre le hantera. D’où ce livre, soixante-deux ans plus tard, histoire de faire connaissance avec ce fantôme qui mourra à 42 balais, la clope au bec — un champ de ruines. 
Curieusement, Grangé qui est un styliste hors pair n’use pas de littérature pour évoquer son odyssée dans l’enfance, son cher XIIè arrondissement, Saint-Mandé, le rock, l’acné et son irrépressible envie de baiser ; plus tard tout son pognon, tout son succès.  Il écrit comme on cause entre potes. Comme si ce qu’il avait à raconter ne méritait pas d’être « bien » dit. Par contre, à l’instant où il se met à évoquer ses voyages de reporter autour du monde, en des lieux de folie en compagnie de son camarade Pierre Perrin, tout s’illumine. Le style revient. Claque. La littérature entre par effraction dans le texte. On retrouve les formules hallucinées de l’écrivain, la langue est de nouveau la sienne, terrible et magnifique. Et c’est alors que ce récit prend tout son envol et justifie son côté cataplasmique que tout écrivain ressent un jour car, comme le confesse Grangé, page 330 : « On écrit toujours là où on a mal ».

*Je suis né du diable, de Jean-Christophe Grangé, aux éditions Albin Michel. En librairie depuis le 15 octobre 2025.