Archive | mars, 2026

L’homme sauvé.

On connaissait Pierre Vavasseur en journaliste fécond, en brillant écrivain, en compositeur inspiré, en chansonnier trop rare, en poète délicat, voici qu’on le découvre en fils. 
Et je pense que c’est là sa plus belle personne. 
Il a dû mettre longtemps à l’écrire, cet Homme humilié*, car on ne remonte pas si aisément que cela la rivière de ses souvenirs, de ces « non-évènements », comme il le précise à l’endroit de la vie de son père. 
Son père. Un camion qui le projette dans le bas-côté. Une démarche depuis hasardeuse. Et une mère qui n’a plus pour lui que ces quatre mots à la bouche : « Tu me fais honte ». 
Ce père qui marche désormais bancal comme le squelettique Homme qui chavire de Giacometti, ne parviendra plus à se redresser, courbé qu’il est par les années de nettoyage à la Centrale. Sols. Chiottes. Machines. Qui n’est droit et fier que sur son biclou et dans le cœur son p’tiot. Le Pierrot. Le fils qui sait la souffrance du père et tente de la partager, la porter, en croquer un gros morceau. Et ce morceau, c’est cet admirable et bouleversant livre qu’il nous livre. Un récit, une lettre, un poème de 145 pages. Un chant d’amour à l’amour d’un père, un biscornu, un invisible, un rien, que Pierre met dans la lumière de son cœur et, partant, dans celle du monde.
Chacune de ses phrases est un collier de mots. 
Chaque mot une perle. 
C’est un texte d’une poésie brûlante. Lancinante. Essentielle.
Un portrait d’homme humilié par sa femme et par la vie, que le fils sauve en lui redonnant la plus belle des couleurs. La plus vivante. 
Le rouge aux joues. 
L’émoi premier. 
L’amour vrai.

*L’homme humilié, de Pierre Vavasseur, aux éditions Buchet-Chastel. En librairie le 2 avril 2026.

Mardi 28 avril 2026.

C’est déjà difficile d’emperler les mots pour en faire des jolies phrases qui deviennent un livre, alors se faire traiter de diamant, c’est me mettre la pression encore plus haut. J’essaierai donc d’être à la hauteur ce soir-là, en compagnie de la délicieuse et brillante (elle aussi) Lucie Pétrone, autour de mes chroniques et d’une surprise.
19 Heures. restaurant L’Alsacienne, 59990 Saultain. Sur réservation.

La ferme du Paradis.

Attention spoiler. Voici une histoire* étrange et singulière. Un homme (Robert) a rendez-vous avec un ami (Alain) pour un dîner. Il arrive en retard, la faute au manque de places de stationnements parisiens. Une fois au restaurant, il s’aperçoit qu’il a oublié son téléphone dans sa voiture. Robert est veuf et n’est pas très bien sans téléphone. Il repart donc le chercher. En chemin, une femme (Camille) l’alpague. Elle boit un verre en terrasse. Il la rejoint. Ne retournera jamais auprès d’Alain. Robert et Camille partent ensemble vers le sud où elle veut être maître-nageur. Ils s’aiment. Baisent. Font très vite chambre à part. S’aiment. Baisent. Puis Camille s’en va. Robert veut disparaître. Il vend ses biens. Récupère plus de 110.000 € de cash dans les banques. Se balade avec une valoche dans laquelle sont les biffetons. Il marche. Campe. Hume la vallée. Les montagnes. Croise un trouple. L’une des deux filles veut bien coucher avec lui mais lui non. Il les balade quelques jours puis salut. Se fait fabriquer des faux-passeports car l’époque est aux rafles massives de migrants. Il fait passer la frontière à quelques pauvres gens. Dans l’ordi que Camille a laissé, il découvre l’histoire des femmes de sa famille. Des suicides, des abandons. Des douleurs sans fin. Et la Suisse comme Eldorado. Il suit les déambulations géographiques de la famille de Camille. Et du coup la retrouve. Il vend la Mustang qu’il avait achetée car sans électronique traçable. Ils s’aiment de nouveau. Ils baisent de nouveau. Ils s’installent en Suisse. Et c’est tout.
Je vous avais dit étrange et singulière. Car une histoire où quelqu’un cherche à disparaître pour aller nulle part l’est forcément. Et c’est ce qui en fait ici finalement toute son étrange et singulière beauté.

*La ferme du Paradis, de Bernard Comment. Publié sous la direction de Martine Saada chez Albin Michel. En librairie depuis le 21 août 2024.

E la nave va.

Revoici la prolifique Amélie Antoine avec un agréable roman —même si l’adjectif « agréable peut » sembler incongru au vu de son sujet — qui met en scène la rencontre à Dunkerque entre une famille bien sous tous rapports et une famille de migrants, venue d’Afghanistan. 
La rencontre a lieu de nuit, sur une route de bord de mer. Lorette, l’ado de la famille française, s’émeut de cette minuscule caravane triste qui compte le papa, la maman (enceinte) et une ado, Sahar. Bien sûr la famille française accueille chez elle la famille afghane. Entre les couples et surtout les ados les liens se tissent. L’une raconte son pays, les talibans, la violence, l’exil, les deux années de marche de Kaboul à Paris ; l’autre raconte les cerfs-volants, la cuisine locale, l’école, les glaces à la vanille, et toutes deux se promettent de toujours rester amies. 
Mais voici qu’une nuit, les Afghans quittent la maison sur la pointe des pieds, c’est le moment de la traversée, le passeur les attend avec trois cents autres migrants en partance de nuit pour l’Angleterre. Le livre se termine sur cette phrase « Elle s’appelait Sahar ». La référence n’échappera à personne.
Quatre millimètres à peine est un roman « jeunesse », idéal à offrir à nos ados pour leur montrer qu’il existe un monde réel au-delà des tutoriels GRWM, de Food Hacks, de Life Hacks et de gaming, un monde vrai qui enseigne un peu d’humilité et de miséricorde.

*Quatre millimètres à peine, d’Amélie Antoine. Aux éditions Syros. En librairie depuis le 6 février 2026.

« Tu me fends le coeur ».

Qu’ils ont de la chance ces auteurs aux pères flamboyants qui leur offrent là un tout un livre* à leur gloire ; ainsi cet Emmanuel de Montaigu qui, à l’aune de sa vie, confie à son fils Thibault l’histoire d’un aïeul fauché par un obus lors d’une charge de hussards en 1914 dans une plaine de Champagne. Et voilà notre Thibault enfourchant la plume de l’enquêteur pour partir sur les traces du mort afin d’en croquer l’histoire familiale, et donc la tragédie, car sans tragédie, pas de livre. On apprendra que le hussard en question avait quitté l’armée pour suivre un plus filou que lui, un Ponzi avant l’heure, fortune familiale rapidement en berne, honte, silence coupable, retour à l’armée, obus, fin.
Mais le plus convaincant dans cette histoire qui fut abondamment saluée à sa sortie, c’est le rapport qu’entretient Thibault avec son père vieillissant — un homme à femme, séducteur et séduisant, imaginez un Bebel sur le retour, un phrasé de cinoche, grandiloquence étriquée, corps à la ramasse, flamme qui vacille, s’éteint, fin.
Cœur, c’est le beau livre des adieux. Le livre d’un baptême aussi. Celui du nom démystifié que doit désormais porter Thibault, et c’est dans tout ce poids qu’est toute l’élégance de ce livre.

*Cœur, de Thibault de Montaigu, aux éditions Albin Michel. En librairie depuis le 21 aout 2024 et chez J’ai Lu depuis le 20 août 2025. Prix Interallié 2024.

L’étrange histoire de Lorraine Button.

Il n’est un secret pour personne que je nourris à l’endroit de Lorraine une sincère amitié et lis ses livres, qu’elle me confie avant même leur parution, avec une gourmandise qui n’a d’égale que le plaisir qu’ils me procurent. Le dernier en date, Du goût pour le bonheur*, n’échappe pas à la règle, ni aux règles d’un bon Fouchet : une histoire chorale, familiale, aimable, amicale, amoureuse parfois, avec toujours une résolution heureuse sur l’île de Groix, autour d’un repas et, en bonus, la recette d’un plat qu’elle aime ainsi qu’une playlist qui a accompagné sa rédaction. 
Ce cru 2026 raconte l’histoire d’une adoption (simple), persillée de beaucoup d’amour et de retrouvailles — je vous laisse la découvrir.
Mais ce qui me frappe le plus cette fois, et que je soupçonnais depuis plusieurs livres, c’est cette étonnante traversée d’écrivain qu’a entreprise Lorraine. À savoir, livre après livre, une remontée aux sources de l’enfance, comme le héros de Scott Fitzgerald, Benjamin Button, retournait à l’état d’enfançon. Du goût pour le bonheur est un texte que l’on pourrait classer en roman jeunesse tant l’écriture, les situations, la gentillesse même du propos, ai-je envie d’écrire, relèvent de ce temps précieux d’avant, quand nous n’y avions aucune arrière-pensée, aucun de ces nuages retors d’adulte dans la tête, et qu’elle était là, la vraie grâce de l’enfance. Là, la pureté. Là, le bonheur. 
Et c’est ici le plus troublant dans l’œuvre de Lorraine : oser s’affranchir de la littérature, la blanche, la crâneuse, Flore, Drouant, Les Deux-Magots, pour écrire le plus candidement du monde nos âmes fossilisées d’enfant et réveiller notre capacité d’émerveillement. À ce titre, elle est remarquable.

*Du goût pour le bonheur, de Lorraine Fouchet. Aux éditions Héloïse d’Ormesson. En librairie le 5 mars 2026. (Photo fournie par l’auteure).