
Laurence Tardieu.



Voici une très jolie histoire*. Une de celles qui font ces bons films qu’on regarde l’hiver sous une couverture douce tandis que dehors chante le vent. Et surtout un bon roman fort bien écrit**.
Hugo Boris nous raconte le retour aujourd’hui d’Andrew sur les plages normandes où il a débarqué le 6 juin 1944. On devine des adieux. Il nous raconte la disparition quelques mois plus tôt, dans le même coin, de Darius, mari de Magali, la trentaine, mère de deux enfants.
Magali est accompagnatrice de vétérans sur le parcours du débarquement. Évidemment, elle accueille Andrew.
Voilà, tout est dit.
Débarquer est une histoire intime et ample sur la présence des disparus. Sur ce cadeau qu’on se fait à soi-même quand on laisse enfin l’autre partir.
Imaginez le tout avec une musique d’Alexandre Desplat ou de Hans Zimmer et vous comprendrez pourquoi il faut se laisser embarquer.
*Débarquer, de Hugo Boris. Aux éditions Grasset. En librairie depuis le 17 août 2022.
**Quand on écrit, page 44 : « (…) de remontées d’enfance, de chapelure de sable et de peau panée (…) », on peut être fier.

Alors qu’il est ministre des finances, VGE aurait reçu des diamants de grande valeur de la part du président à vie de Centrafrique JJB. Plus tard, lorsque VGE devient président à la place du président et qu’il fait renverser JJB, l’affaire des diamants sort dans le Canard enchaîné (qui, au passage voit ses ventes monter à plus de 800.000 exemplaires) et sera, dit-on, à l’origine de la défaite de 1981.
Quand parait l’affaire, le président se tait. Il gardera le silence pendant 49 jours et la France bruissera alors d’hypothèses — c’est avant l’heure des réseaux sociaux, on est donc au niveau du Café du commerce.
Bref.
Pauline Dreyfus, dont on connaît la plume précise, virevoltante et parfois coupante s’empare de cette affaire pour nous portraiturer douze personnages tous traversés de près ou de loin par cette affaire et s’en donne à cœur joie dans cette peinture de la France giscardienne, avec son lot d’excentricités bourgeoises, décadentes et monarchiques (déjà, tiens, tiens).
Le Président se tait est construit à la manière de La Ronde de Schnitzler (fort joliment adaptée par Ophuls pour le grand écran) où un personnage conduit à un autre qui conduit à un autre, etc, pour revenir à celui du départ. C’est là l’occasion rêvée pour Pauline, à l’instar d’une portraitiste ou d’une nouvelliste, de se livrer à douze exercices de style qui montrent l’étendue du sien, car de l’affaire des diamants, elle n’a finalement, comme nous tous aujourd’hui, assez peu à faire, puisque le silence est resté de mise.
*Le Président se tait, de Pauline Dreyfus. Chez Grasset. En librairie depuis le 17 août 2022. (Petite note qui n’a rien à voir avec le livre. Ah, si le Président pouvait parfois s’inspirer du titre).
Petit addendum à cette chronique. Pauline qui est décidément vraiment amusante se fend même d’un petit clin d’oeil à PPDA, page 214. Le voici:


Voilà cinq ans, au Printemps de livre de Cassis, qu’Anne-Marie Mattei Colin m’avait annoncé qu’elle m’enverrait un jour son livre*. Eh bien le voici. Non pas qu’il se soit entre temps perdu dans les méandres postales (dont on appréciera qu’il soit le seul service qui coûte toujours plus cher pour aller toujours moins vite) mais c’est sans doute le temps qu’il lui a fallu pour l’écrire, car voici un livre de poésie et la poésie aime à prendre tout son temps.
La vie, c’est comme ça recueille 100 poèmes, des brièvetés aux parfums de Follain parfois, qui présentent la particularité romanesque de raconter la vie d’une femme. Et c’est là que le livre est étonnant puisqu’il dépasse le recueil de poésies et devient presqu’un roman fait de poésies. On y croise une mère qui meurt, une tante à laquelle on ne veut pas ressembler, des enfants qui ne viennent pas car le ventre est mort, des amants, des nuits, des chagrins et des espérances. On y rencontre une femme comme nous et on se met à aimer nos vies. La poésie, c’est comme ça.

*La Vie, c’est comme ça, de Anne-Marie Mattei Colin. (Photo prise par l’auteur).
J’ai demandé aux écrivains que j’aime de nous montrer où ils écrivent.
Leurs réponses en photos composent ma nouvelle rubrique Bureaux d’écrivains.






On les lit, on les aime, on aimerait parfois être une petite souris pour voir où ils écrivent, parce que ça dit beaucoup. Alors voilà. (Toutes les photos sont prises par les écrivains).







Voici un livre absolument formidable*.
Formidable parce qu’à rebours de la déroute intellectuelle d’aujourd’hui, loin des jugements faisandés et autres discours dépressifs.
Voici la magie de la littérature.
Celle capable de transcender le réel, de voir enfin le monde avec une merveilleuse singularité, une poésie oubliée.
Celle qui retrouve l’autre.
Voici le monde des autres observé par les yeux d’un Français exilé à Naples suite à une dévastation amoureuse — qu’on pourrait considérer comme l’avatar romanesque d’Amanda Sthers, elle-même exilée à Los Angeles —, installé dans un café napolitain où défilent de très beaux personnages.
Mais pour les dire beaux, il faut les avoir vus — vus au-delà de ce que l’on voit d’ordinaire de l’autre, et c’est ce que voient les mots d’Amanda.
C’est ce que dit sa voix. Une voix ici de conteuse fabuleuse.
Voici enfin une histoire où une laide peut devenir belle, un écrivain ses personnages au sens propre, un foulard une malédiction, un chagrin d’amour une espérance.
Le Café suspendu est un texte qui vient de trouver chez moi sa place entre les sulfureuses Chroniques napolitaines de Jean-Noël Schifano et Les épices de la passion (titre épouvantable en français, Como agua para chocolate en vo, finalement rebaptisé Chocolat amer) de Laura Esquivel. Autant dire sur l’une de mes plus hautes marches.
*Le Café suspendu, d’Amanda Sthers. Éditions Grasset. En librairie depuis le 4 mai 2022.
PS. Il existe à Naples cette tradition de payer un café pour qui n’en a pas les moyens. Il est alors indiqué sur l’ardoise comme un cafe sospeso — un café suspendu. Et puisqu’à la fin du livre il nous est invité à faire de ce livre un livre suspendu, j’ai déposé mon exemplaire au Café Colette, 79 Berry Street, à Brooklyn.