Archive | avril, 2019

Rue de la soif (de vivre).

L’auteur et réalisateur du Thé au harem d’Archi Ahmed devenu Thé au harem d’Archimède au cinéma, aime la boisson. Ainsi trouve-t-on de la Valstar rouge dans son denier roman – chez moi, on buvait de la verte –, du vin « sous le manteau », du café, du thé et du Ricard, ces sangs de toutes les couleurs qui irriguent les veines et le cœur des hommes perdus, échoués ici, dans un bidonville de Nanterre, la cité des Marguerites, dans la boue, la promiscuité et les rêves envolés, restés là-bas, au pays où le soleil était un pull, une caresse, une promesse. Rue des Pâquerettes* est un livre de souvenirs, un voyage entre l’Algérie et la région parisienne, en 1962, le Solex du père, les coquetteries de la mère, racontés par Mehdi Charef l’enfant devenu grand, avec les mots qu’il découvre, qu’il note dans un coin de sa tête, et cherche à comprendre car tout enfant qu’il est alors, il sait que c’est là, dans les mots, le lieu de la survie : « La voix est la plus digne des armes, la plus sûre pour se défendre. Prendre la parole, c’est être identifié, être, exister, ok les gars ? » (page 147). Alors recueillons ses mots comme une arme. Mais de paix, cette fois.

*Rue des Pâquerettes, de Mehdi Charef. Éditions Hors d’atteinte. En librairie depuis le 17 janvier 2019.

Ave César !

Voici un texte envoûtant. Nerveux et lancinant à la fois. Nerveux par le style, l’urgence, comme s’il y avait une urgence à écrire comme il y en a une à vivre, et lancinant par son sujet : l’attente puis la naissance prématurée d’un bébé prénommé César, « pas de prénom pour joli cœur, pas de douceur apprêtée, pas de minauderie. Il s’appellerait César. Avec un prénom pareil, il ne pourrait que s’en sortir » (page 37-38).
À nous regarder, ils s’habitueront* est le cinquième bébé** d’Elsa Flageul, qui parle d’un bébé né trop tôt, qui prend la vie de ses parents Alice et Vincent par surprise, qui débarque sans babygros ni bonnet tout doux, sans rien d’autre que cette immense fragilité qu’il leur faut soulever à bras-le-corps, réchauffer à leur propre peau ; ce corps impondérable capable de briser ceux de deux adultes ; ce corps si petit qui prend soudain tant de place.
Elsa Flageul nous entraîne en apnée dans tous ces mots en trop : la peur, les espérances floues, les bruits de machines, les yeux minuscules qui ne semblent pas voir quand ils s’ouvrent, et dissimule, avec une habileté redoutable, tous les mots qu’on devrait dire mais que la fatigue, et une variété particulière de honte, étouffent.
Un enfant réunit, dit-on. Eh bien méfiez-vous des on dit.

*À nous regarder, ils s’habitueront, de Elsa Flageul. Éditions Julliard. En librairie depuis le 3 janvier 2019 et bientôt au salon du livre de Villeneuve-sur-Lot !
** Après J’étais la fille de François Mitterrand 2009 – amusant un tel titre chez l’éditeur de la fille de François Mitterrand, justement), Madame Tabard n’est pas une femme (2011), Les araignées du soir (2013), et Les Mijaurées (2016), tous chez Julliard.

Selon Marie-Cécile et Frédéric.

Ah, les merveilleux libraires de Page 5 à Bruz
(où je retourne le 7 juin, mais c’est une surprise).

Capri, c’est (pas) fini.

Je me suis souvenu du Guépard, du Jardin des Finzi Contini, de La leçon de piano et j’avais pensé qu’il y avait toujours quelque chose de tragique et de tellement humain à situer un drame, une violence, dans des endroits aussi beaux. Comme si la beauté même était impuissante face aux ravages des hommes. Et c’est dans l’un de ces décors sublimes, la Villa Malaparte, perchée sur un rocher de Capri, que nous invite Sylvie Le Bihan avec Amour Propre, son dernier roman. (J’aime ici le mot de « dernier » roman et non pas de nouveau, car l’adjectif donne à son texte l’air de gravité qu’il lui sied puisqu’il ne s’agit de rien d’autre que de la réclusion d’une femme en ces lieux, à la recherche de ce qu’on finit toujours par perdre, à savoir soi-même).
Dans son dernier roman donc, Sylvie raconte Guilia, une femme en manque de mère (qui, dans ce décor, l’entoure) qui s’interroge sur celle qu’elle fut, et d’ailleurs le voulut-elle vraiment ? Et il y a dans cette réflexion – j’aurais été une femme plus heureuse, plus accomplie, sans enfants** –, une interrogation passionnante sur nous-même, sur ces choix qui nous ont échappé, sur ce qui nous manque toujours et que l’on cherche désespérément à reconstruire ou à reconquérir. L’amour d’une mère justement.
C’est sans doute parce qu’on en a été privé qu’on en devient une.

*Amour propre, de Sylvie Le Bihan. Éditions Lattès. En librairie depuis le 6 mars 2019.
**Magnifique question, page 262 : « À mon retour, on ne cessait de me demander pourquoi je n’avais pas d’enfant. Mais demande-t-on à une mère pourquoi elle en a eu ? »


Avis de recherche.

Au Printemps du Livre de Montaigu, une lectrice m’a fait un cadeau fabuleux. Une petite toile, peinte pour moi – du bleu pour mes mots, qui représente un bout d’infini de la Vendée. Elle est l’oeuvre de Sylvie Huchet. Mais comme Sylvie ne m’a laissé ni adresse ni numéro de téléphone pour la remercier, si vous la connaissez, merci de lui dire merci de ma part. un immense merci.

Fractures.

Depuis plusieurs romans déjà, et notamment Charles Draper*, Xavier de Moulins s’approche délicatement, presque prudemment, de la face sombre des hommes et le voici, avec ce nouvel opus et pour notre plus grand plaisir, dans leurs zones d’ombres. Avec La vie sans toi **qui, comme son titre l’indique parle d’une vie sans quelqu’un – en l’occurrence un enfant –, il raconte les fissures conséquentes d’un tel drame, l’insubordination du cœur, les chagrins qui rendent fous, jusqu’aux fractures. Car c’est là le roman des fractures. Une histoire construite comme des éclats de verre qu’il rassemble pour tenter de retrouver la forme première, ce temps d’avant, le temps de la vie avec toi, justement, et découvrir, une fois le corps de verre rassemblé de quelle monstruosité il est la chair. Xavier signe ici un roman audacieux qui fait se fondre thriller et poésie, comme de l’aquarelle, ces couleurs pâles qui rappellent l’enfance puisque c’est après elle qu’il court encore, qu’on court toujours, cette vie où nous étions tous.

*Lattès (2016), Le livre de Poche (2018).
**La vie sans toi, de Xavier de Moulins. Éditions Lattès. En librairie depuis le 5 mars 2019. Et pour prolonger le plaisir de ce livre, n’hésitez pas à voir l’épatant film Peur Primale de Gregory Hoblit avec l’american gigolo Richard Gere

À table !

Prenez une bête. Faites-lui bouffer un bébé. Cela donne le terrifiant Rat de Venise1, de Patricia Highsmith. Ou le jubilatoire Procès du cochon2, de Oscar Coop-Phane. Dans le premier, le réalisme le disputait à l’horreur. Dans le second, c’est la farce qui l’emporte. Car enfin ce cochon cannibale, arrêté juste après son forfait, alors qu’il était « allongé sous un arbre et sa bouche laissant échapper des bribes de sang chaud » (page 55) ne proteste pas, ne clame pas son innocence, n’accuse aucun autre de ses congénères, il ferme son groin, s’écrase comme une tranche de jambon, se laisse accuser, condamner, supplicier et achever en eau de boudin. La justice des hommes est bien prompte à juger ses semblables, ces temps-ci. Coop-Phane nous offre ici une farce tragique qui me fait penser à la fin de cette magnifique chanson d’Higelin intitulée L comme Beauté3:

Tu es la beauté que j’adore
car elle m’a appris à aimer
et à comprendre la laideur
qui est le miroir
où je peux contempler
ma vérité.

1. Le Rat de Venise et autres histoires de criminalité animales à l’attention des amis des bêtes, de Patricia Highsmith. Editions Calmann-Lévy (1993) et Livre de Poche (1994).
2. Le Procès du cochon, de Oscar Coop-Phane. Editions Grasset. En librairie depuis le 9 janvier 2019.
3. No man’s land, de Jacques Higelin, 1998. EMI Pathé Marconi. (Sublissime son en vinyle).

Qui n’a pas lu ce livre ?

On se souvient de cette classe de lycée dont les élèves n’ont pas voulu étudier le livre Le porteur de cartable d’Akli Tadjer, au prétexte que l’auteur n’était pas français, et dont l’un d’eux a refusé d’en lire un extrait car il ne voulait pas prononcer le prénom d’un personnage, Messaoud. L’affaire avait alors fait grand bruit. Des indignés, dont moi, avaient donné de la voix. Et Akli s’était alors rendu dans cette classe, pour affronter ces jeunes de la France silencieuse, comme il les nomme, percer le furoncle du mal, laisser le pus de la vermine couler, disparaître.
C’est cette rencontre qu’il raconte dans ce texte bref, sans haine ni violence – pour reprendre les mots de Spaggiari. Sans langue de bois non plus. Et quand Akli, entré dans la salle de classe, pose cette première question Qui n’est pas raciste ici ? tous les enfants ne lèvent pas la main. Ils sont tous blancs. Alors Akli déroule son magnifique chant à la tolérance, sa litanie à l’amour de l’autre, le tumulte de son enfance française, son enfance cognée.
Ce petit livre indispensable est à glisser d’urgence dans tous les cartables, les sacs à dos, les sacs à main, les poches arrière des joggings et les poches intérieures des vestons.
Il est d’ailleurs bien plus qu’un petit livre. Il est un trait d’union.

*Qui n’est pas raciste ici ? de Akli Tadjer. Éditions Lattès. En librairie le 27 mars 2019.