Archive | septembre, 2019

Jean est passé.

Ce n’est probablement pas le meilleur scénario* de la série Blake et Mortimer, ni même un « Blake et Mortimer », c’est bien autre chose. De toute la série, c’est sans doute l’album le plus crépusculaire. Le plus poétique. Le plus sombre. Non pas grâce aux mots mais aux dessins de François Schuiten qui ne cherche pas à décalquer E.P. Jacobs, mais à le réinventer à sa sauce. Un dessin noir, cruel, qui montre les corps fatigués des héros et non pas leurs silhouettes solaires, pimpantes, comme on a pu les voir dans Les Sarcophages du 6ème continent, par exemple, où le jeune Mortimer gambade derrière une jeune fille, leurs visages poupins ; ici rien de tel, juste des personnages épuisés (de sauver le monde, sans doute). Comme la chair est triste quand elle se fait grise. Ainsi le beau capitaine Blake apparaît émacié, comme aspiré de l’intérieur, et le visage que lui prête Schuiten m’a évoqué celui du regretté Jean Rochefort, période Tandem, période Floride, et il m’a semblé le voir une dernière fois, comme un spectre, une tristesse à ne plus être là, un rire magnifique qui s’est tu. Alors je crois que Le dernier pharaon, c’était lui. Jean Rochefort. Jean qui passe. Pour le reste, c’est une histoire abracadabrante selon laquelle les Égyptiens auraient construit une pyramide à Bruxelles. On s’en fout.

*Le dernier pharaon, scénario de Jaco Van Dormael, Thomas Gunzig et François Schuiten, dessins de François Schuiten. Éditions Dargaud, coll « Blake et Mortimer ». En librairie depuis le 29 mai 2019.

Jocelyne revient et c’est un homme.

Bon, ceci dit, sur scène, elle a toujours été un homme. D’abord sous les traits de Mikaël Chirinian qui créa le rôle en 2014 au Ciné 13 Théâtre, dirigé par Salomé Lelouch, avant de se balader pendant trois ans dans tous le théâtres de France ; la revoici sous les traits cette fois de Frédéric Chevaux, dès le 20 septembre 2019, pour 33 formidables représentations au Théâtre Lepic* (anciennement Ciné 13 Théâtre), à Paris. Alors, si vous n’avez pas encore vu la pièce (le livre, je sais que vous l’avez lu), allez-y. C’est vraiment, vraiment magnifique.

*Tous les renseignements ici. Bonus : interview de Mikaël ici. Et merci à Mohammed Aïssaoui pour cette photo prise sur les grands boulevards.

Deux kilos deux (de talent).

Probablement, pour moi, la plus grande claque de cette rentrée littéraire chez Lattès. Un premier roman 1 (même si ce n’est pas le premier livre de Gil Bartholeyns, maître de conférences à l’université de Lille et déjà lauréat de plein de choses impressionnantes 2) mais surtout un grand roman. Un roman habité, hanté même, comme le sont Fargo des frères Cohen et les films des frères Dardenne ; un roman qui lie en un destin commun les frères (on y revient toujours) humains et les frères animaux, dans une ambiance de neige, d’immensité et d’intimité à la fois, au cœur des cinq mille hectares des Hautes-Fagnes, outre-Quiévrain.
Deux kilos deux, qui donne son titre à ce livre incroyable – 2,2 kg est le poids moyen d’abattage d’un poulet –, est l’histoire d’un vétérinaire qui, dans ce coin de Belgique traversé par une tempête de neige, enquête sur des malversations possibles dans un élevage/abattage de gallinacées et va se retrouver, malgré lui, à nous guider dans la folie de ce monde qui fait dire à Bartholeyns qu’il est conçu pour faire vite, mal et beaucoup, malgré nous, à nous faire voir notre civilisation qui marche sur la tête. À la fois chant écolo, polar (« poular », comme dit un ami de l’auteur), thriller triste, Deux kilos deux est surtout la rencontre d’un homme avec des hommes qui ne lui ressemblent plus, avec un monde qui ne s’aime plus.
S’il existe des romans noirs, celui ci, parce qu’il se passe aussi sous la neige, pendant cinq jours, devrait être un roman blanc. Un roman à partir duquel on peut réécrire nos vies. Et réinventer le monde.

1. Deux kilos deux, de Gil Bartholyens. Éditions JC Lattès. En librairie le 21 août 2019.
2. Prix du Rayonnement international de l’Université libre de Bruxelles (2007). Chaire d’excellence CNRS/Université Visual Studies (2010-2015). Délégation au CNRS 2015-2016. Congé pour recherches ou conversion thématique (année académique 2018-2019). Prime d’encadrement doctoral et de recherche, Centre national des universités (2018-2022)

La fabrique de l’Alma mater.

Je me souviens d’un débat au Salon du livre de Montréal il y a quelques années. Je partageais la tribune avec un écrivain et un poète quand soudain, dans le public, une femme apostropha le poète qui parlait, il est vrai, de façon très imagée, à deux doigts même de l’ampoulément, elle lui dit à peu près ceci : Oh, arrêtez avec vos grands mots, vos poésies, là, personne n’y comprend rien. Ce à quoi le poète lui répondit : madame, la poésie ne se comprend pas, elle se soupçonne.
Eh bien c’est très exactement dans ce soupçon-là que se situe le terriblement beau premier roman de Constance Joly*. L’histoire étrange et douce d’une petite fille de quatorze ans qui se meurt d’un mal mystérieux, inexplicable – une melancholia sans doute, une épineuse qui pousserait dans ses jeunes poumons. La médecine est muette, le chagrin d’Alma sa mère immense. Et si les mères ne donnaient pas que la vie ?
Et voilà Alma qui découvre, dans une vieille Botanique de 1926, qu’un chardon avait un jour de 1903 poussé dans le thorax de jumelles (Marthe et Rosalie S.) et que l’éloignement de l’une avait à l’autre laissé la vie ; et la voilà à comprendre, avec effroi, avec joie, ce qu’être mère veut dire, ce que l’amour d’une mère veut dire, de quelle confiance folle il se nourrit, à l’instar d’une racine de n’importe quelle Asteraceae. On ne peut être qu’en vie pour donner la vie. Le matin est un tigre est le grand roman poétique d’apprentissage d’une mère. Un magnifique soupçon.

*Le matin est un tigre, de Constance Joly. Éditions Flammarion. En librairie depuis le 9 janvier 2019.

Plus joyeux que féroce.

Je suis assez Chalandon groupie – c’est dire si j’attendais son nouveau texte avec une joie impatiente. On savait qu’il allait y parler du cancer – géranium, dans le livre –, une férocité qui s’est approchée bien près de sa vraie vie, on ne savait pas qu’il allait en fait un roman qui appartiendrait à cette grande famille de livres qui « font du bien ». Les feel good.
Jeanne a un cancer du sein. Son mari Matt la quitte parce qu’il ne supporte pas. En chimio, elle rencontre Brigitte, cancer du vagin, cœur sur la main, mots doux au bord des lèvres. La seconde recueille la première, comme on cueille un chiot mouillé. Apeuré. L’installe chez elle où vivent Assia, son amoureuse, et Mélody, cancer aussi. Le recueillement renforce. Comme chez Barbara Constantine, la solidarité joue à fond entre les quatre femmes. Leurs points communs (cancers, problèmes de mecs et d’enfants) les étayent. On fume des pétards. On picole. On rit et on pleure. Et voilà que pour aider l’une d’entre elles, elles décident d’un braquage. Un braquage charmant comme l’était celui de Lelouch dans le merveilleux La Bonne année. Des faux pistolets, des perruques et des bons sentiments. C’est joyeux. Habile. Malin, même. Avec chute lacrymale. Anatidé qui glisse vers son destin. Le tout porté par l’écriture extraordinaire de Sorj. Ses formules capables, dans le même petit paragraphe, de nous faire rire et de nous arracher une perle d’eau. Une joie féroce est un livre de tristesse et de bonne humeur. Quelque chose de confortable entre Sweet November et Et puis Paulette. Un vrai plaisir dans cette rentrée littéraire qui s’annonce bien sombre.

*Une joie féroce, de Sorj Chalandon. Éditions Grasset. En librairie depuis le 14 août 2019.

40 ans, déjà.

Et plus tard, Gary qui part à son tour et écrit Tout cela n’a rien à voir avec Jean. Toujours triste, 40 ans après.