Archive | mai, 2020

Un an déjà.

Un an déjà que nous étions à Villeneuve-sur-Lot pour le salon du livre que j’ai eu la joie de présider. Et voilà que l’ami Thomas Sandoz, formidable écrivain (et photographe) m’envoie une photo souvenir de la halle où nous étions. Ce qu’on ne voit pas sur l’image, c’est qu’elle prenait l’eau, que les livres étaient humides et gondolés. Mais on a quand même beaucoup ri.

Quand Guillaume essaie de tuer Musso.

Dans La vie est un roman*, comme déjà dans La Fille de papier, le héros est écrivain** et rencontre ses personnages. Autour de cette improbabilité se crée une tension (ici une disparition d’enfant), prétexte à rebondissements, surprises, tours de passe-passe, bref, cette Musso touch que résume très bien l’un de ses fans : « À chaque fois je crois deviner et ce n’est jamais le cas ».
Ce qui m’a, moi, tout à fait interpellé dans ce millésime 2020, comme dans le précédent où était déjà (dé)mis en scène un écrivain, c’est la poursuite de Guillaume en lui même, à savoir sa plongée dans son travail. Ou plus exactement, sa réflexion sur sa position d’écrivain.
Romain Ozorski, son personnage, autant dire son « double », écrit : « Mes livres se vendaient (très) bien, certes, mais ils n’étaient plus lus qu’à travers une étiquette. Ils ne constituaient plus un événement, au mieux un rendez-vous annuel. J’étais fatigué d’entendre toujours les mêmes choses à mon sujet, de répondre aux mêmes questions dans les interviews, de me justifier d’avoir du succès, des lecteurs, de l’imagination ».
Au travers des nombreuses réflexions qui le font se questionner sur le succès et son sparadrap haddockien, il me semble que Guillaume s’interroge ici sur l’idée de s’éloigner de Musso pour se rapprocher d’une littérature qui serait plus personnelle, plus risquée et plus aventureuse.
En cela La vie est un roman pourrait signer une sorte d’au revoir à quelque chose de « fatiguant ». Le début d’un saut dans l’inconnu.
On a vu des artistes à succès remettre en question leur succès et en connaître un nouveau, plus puissant encore.
Coluche, avec Tchao pantin. Michel Blanc avec Monsieur Hire. Patrice Leconte avec Tandem. Daniel Auteuil avec Jean de Florette. Spielberg avec La liste de Schindler. Clint Eastwood en passant à la mise en scène. Dans la littérature, plus que cette « renaissance », c’est le dédoublement qui est préféré. Romain Gary/Emile Ajar. JK Rowlings/Robert Galbraith. Boris Vian/Vernon Sullivan. Claude Klotz/Patrick Cauvin. Jacques Laurent/Cecil Saint-Laurent. Etc.
La vie est un roman se situe pour moi sur cette crête inédite où un auteur est en train de choisir de quel côté il va tomber. Et cette hésitation, au-delà de la fabuleuse promesse qu’elle contient, est absolument bouleversante.

*La vie est un roman, de Guillaume Musso. Éditions Calamnn-Levy. En librairie depuis le 26 mai 2020.
**Tout comme dans Un appartement à Paris (2017, XO Éditions), La jeune fille et la nuit (2018, Calmann-Levy) et La vie secrète des écrivains, (2019, Calmann-Levy).

Elle était de bon conseil à propos des masques, elle l’est aussi à propos des livres.

En 2010 Roselyne Bachelot avait commandé 1 milliard de masques en prévision de la grippe A. En 2016, dans son livre « Bien dans mon âge », elle recommande La Liste de mes envies.

(Merci à Jeannette Barra pour l’envoi de cet extrait).

Un cri muet.

Étonnante cette idée qu’une oeuvre puisse disparaître, ou tout au moins s’estomper, pour moi qui ai toujours cru que la beauté était justement dans l’éphémérité. (L’étonnant article du Figaro ici).

24 heures chrono.

Lire au temps du virus. Bientôt 100 000 morts ici des suites du Covid-19. 40 000 morts par arme à feu en 2017. Mais l’arme la plus assassine reste le racisme. Suivie par l’indifférence.
Assez vertigineux de lire ce livre, ici à New York. De vivre, sous la plume d’un journalisme sans concession, d’une humanité sans larmes, cette journée du 23 novembre 2013, choisie au hasard par Gary Younge. Il y raconte en dix chapitres glaçants, dix meurtres ce jour-là de gamins âgés de 9 à 19 ans. Dix tragédies américaines.
En journaliste méthodique, écrivain inspiré – il a du talent à revendre –, Younge dissèque ces dix drames pour traquer jusqu’à en dénicher chaque origine et il y a dans cette quête quelque chose de la désespérance des chercheurs d’or, parce que, bien sûr, on retrouve la cause dans les 300 millions d’armes en circulation qui facilitent le coup de feu (on risque moins d’atteindre quelqu’un d’une balle lancée avec un élastique), mais surtout dans le racisme – la plus profonde et purulente plaie américaine –, dans la misère, les phénomènes de gangs, les problèmes abyssaux d’éducation et de santé, le découragement des parents, l’alcool, la drogue, le chômage, et toutes ces impasses qui empêchent l’horizon.
Aux parents à qui Younge demande ce qui a tué leur gamin, aucun ne répond « une arme ».
C’est être noir, pauvre et au mauvais endroit qui tue.
Une journée dans la mort de l’Amérique est un livre important. Un livre qui, une fois refermé, a réussi le miracle de parvenir à définir l’impondérable et irremplaçable poids d’une vie.

*Une journée dans la mort de l’Amérique, de Gary Younge. Éditions Grasset, collection Les lettres d’ancre. En librairie depuis le 4 octobre 2017.

Ces anges qu’on ne voit pas.

Lire au temps du virus. Désolant de lire, après trois jours de la levée (en trompe l’œil du déconfinement) qu’on ne parle que des vacances d’été. De plage « dynamique ». De chambres d’hôtes. Etc. Qu’on ne parle pas de bosser (mais ça doit être un mot inconnu, comme dans Brice de Nice, lorsqu’il dit : « Travail ? Oui, je dois avoir un ami qui fait ça »**) et surtout jamais de ceux qui, depuis leur enfance sont confinés du le mauvais côté de la vie.
En lisant Sale Gosse*, je pensais à Polisse, le film de Maïwenn, et voilà qu’à la toute fin, dans une note, Mathieu Palain explique que c’est ce même film qui, d’une certaine façon, est à l’origine de son livre. Ou plutôt de son expérience. Car si le livre est frappé du mot roman – ce qui lui permet de n’être pas remisé aux rayons psychologie, éducation ou encore sciences humaines des librairies –, il m’a frappé moi par son côté documentaire. J’ai, en le lisant, eu l’impression de voir un docu. De voir des vrais gamins à la ramasse ramassés par des garçons et des filles qui, pour des raisons profondes, personnelles, ou simplement belles, ont décidé de les aider, les sauver parfois, ces gars et ces filles de l’ombre, ces anges que personne ne voit jamais.
Sale Gosse est l’histoire de l’un de ces gamins. Wilfried. De l’abandon de sa mère quand il avait huit mois à l’abandon de ses derniers rêves quand il en a dix-huit. C’est une fabuleuse histoire de vie, d’urgence, de douleurs et de colères. C’est, je l’ai dit, à lire comme on regarde un documentaire, où ce qui cogne et fait le plus mal n’est pas le plus dur ni le plus violent, mais juste la vérité.
Mathieu Palain signe ici son premier livre. Ne le perdez pas de vue. Il en a sous le pied, comme on dit.

*Sale Gosse, de Mathieu Palain. Publié par L’Iconoclaste. En librairie (au rayon roman) depuis le 21 août 2019.
** De mémoire.

Pitié.

Pas un quotidien, une quotidienne, une télé, un tweet, un Instragram, un Facebook, un magazine, un mensuel, un acteur, un danseur, un charcutier et j’en passe, qui ne parle de cela depuis plus de deux mois, voici maintenant qu’on prépare des films, des spectacles, sans compter les centaines de romans que des gusses sont en train d’écrire là dessus, s’il vous plaît, soyez brillants, déconfinez votre imagination et parlez-nous d’autre chose.

Figaro.fr du 15 mai 2020.

Invité #45. Jacques Jolly.

C’est un métier formidable, la pub, pour un créatif. On se fait engager sur un malentendu. On est plutôt pas trop mal payé. On rencontre des gens épatants (réalisateurs, photographes, musiciens), parfois on va en Afrique du Sud ou au Brésil pour filmer 20’’ d’une savonnette ou d’un détergeant. On se fait engueuler quand le film ne vend pas assez. On doit s’y remettre. Faire une nouvelle campagne en deux jours. Plus de week-ends. Plus de ponts. Les 35 heures, on se demande ce que c’est. Et on comprend alors pourquoi on était bien payés au début. Sauf que ça n’a pas beaucoup évolué depuis.
Avec le temps, et parce que les chefs ne font pas long feu dans ce joli métier, on devient chef soi-même. On se prend un peu de blé au passage. Parfois une voiture de fonction. On est censés aider les autres créatifs. Les cajoler. Les inspirer. Mais on s’en prend surtout plein la gueule. Puis, comme la pub va mal, un jour, on nous demande de virer des gens. Et on perd le sommeil à jamais. On se fait traiter de salaud. De collabo. On oublie soudain tous les types qu’on a engagés. Enrichis. Les campagnes brillantes qu’on a faites. Les Prix qu’on a obtenus. Le talent.
On nous appelle un beau matin pour nous dire que c’est notre tour. D’être virés. C’est arrivé à Jacques Jolly, il n’y a pas bien longtemps. Cette violence. À moi aussi, il y a petit peu plus longtemps. Trente ans qu’on travaillait à quelques mètres l’un de l’autre. À quelques rues. Jamais loin. Trente ans de flamboyances, de belles idées et de fous rires. Trente ans qu’il est mon frère de cœur.
Je lui ai demandé de nous présenter son coup de cœur. Le voici.

« Il est des livres* comme cela que l’on prend sans savoir pourquoi sur la table d’un libraire. La couverture n’est pas terrible, vous ne connaissez pas l’auteur mais vous le gardez quand même. Sans conviction. Vous avez le temps de changer d’avis, le temps d’arriver jusqu’à la caisse. Et puis vous l’achetez quand même. Chez vous, vous le posez sur votre chevet et vous l’oubliez.
Et puis le confinement arriva… Et vous retrouvez ce livre comme on exhume une bouteille de vin oublié… Vous l’ouvrez et là vous ne pouvez pas le lâcher.
Juste une ombre est juste un très grand livre. Depuis Dragon rouge, je n’avais jamais rien lu d’aussi brillant, d’aussi glaçant. Ce n’est pas un polar, c’est un cauchemar, un trait de craie strident sur une ardoise faite de nos peurs les plus profondes. L’ombre est enfouie en nous au plus profond de nos têtes, comme Les dents de la mer l’était dans les abysses de l’océan. Plus personne ne nage sans avoir pied sans penser qu’en dessous, il y a une créature invisible qui ne demande qu’à vous tuer.
Après ce livre, vous ne verrez plus l’ombre comme avant, insouciant, vous disant que cela n’est rien, juste une ombre.
Et aujourd’hui, avec ce virus invisible qui nous menace tous, ce livre résonne-t-il encore plus. Tout cela n’est pas juste qu’une ombre, c’est bien pire. C’est au-delà de tout ce que vous pouvez imaginer.
Je ne connaissais pas Karine Giebel ni ses livres. Depuis celui ci, j’en ai lu 2 autres que je recommande aussi vivement : Les morsures de l’ombre**, un huis clos terrifiant. Et aussi Toutes blessent, la dernière tue ***: vision cruelle et lucide de notre époque.
Karine Giebel est une lame qui entaille là où ça fait mal.
A lire de toute urgence. Âmes sensibles s’abstenir. »

*Juste une Ombre, de Karine Giebel. Chez Pocket depuis le 7 mai 2013. Précédemment publié chez Fleuve Noir (8 mars 2012). Prix Marseillais du Polar et Prix Polar de Cognac.
**Les morsures de l’ombre. Pocket, septembre 2009.
***Toutes blessent, la dernière tue. Pocket, novembre 2019. Prix Plume d’or du thriller francophone, Prix Évasion, Book d’or thriller et Prix de l’Evêché.