Archive | septembre, 2020

Un livre, dont Olivia de Lamberterie dit qu’il est « Le beau portrait d’un homme à terre qui nous fait toucher l’enfer puis le paradis ». Mais…

« Les rumeurs et les fausses informations parues dans la presse m’amènent à clarifier mon rôle dans « l’ellipse narrative » du livre Yoga d’Emmanuel Carrère.
Emmanuel et moi sommes liés par un contrat qui l’oblige à obtenir mon consentement pour m’utiliser dans son œuvre. Je n’ai pas consenti au texte tel qu’il est paru. Si je n’ai pas envoyé d’huissier, l’auteur et son éditeur n’ignorent rien de mes difficultés et de ma détermination à faire appliquer ce contrat.
Pendant les années où nous avons vécu ensemble, Emmanuel pouvait utiliser mes mots, mes idées, plonger dans mes deuils, mes chagrins, ma sexualité : c’était amoureux et le travail qu’il sollicitait sur ses livres m’assurait que ma personne était représentée d’une façon qui nous allait à tous les deux.
Notre divorce, en mars dernier, a rebattu les cartes. Il en a convenu et l’a matérialisé dans un engagement mûrement réfléchi : je pouvais être assurée que je ne serai plus écrite par lui contre mon gré pendant toute la durée de sa propriété littéraire et artistique.
Pendant qu’il négociait, il me cachait qu’il me tirait le portrait. Je l’ai compris quelques jours seulement après la signature du contrat quand j’ai reçu le manuscrit de Yoga accompagné de ce mot : « Que j’écrive des livres autobiographiques ne doit pas être une surprise pour toi. (…) Ce récit serait incompréhensible si je ne disais rien du contexte ». Le contexte, en l’occurrence, c’était moi.
L’application de notre accord s’est alors heurtée à une âpre résistance de l’auteur. Mes offres de dialogues sont restées lettres mortes. L’éditeur n’a pas hésité à mentir, m’assurant que ni notre fille ni moi ne figurions plus dans la version définitive, ce qui est faux, menaçant d’engager des poursuites à mon encontre si je saisissais la justice.
J’avais accepté, dans le passé, que mon intimité soit utilisée dans les livres d’Emmanuel. Que je le refuse aujourd’hui ne semblait pas être une option dont il avait pris la pleine dimension. Pour avoir dit « oui » autrefois, je ne pourrais plus dire « non » ? Je n’aurais pas le droit à la séparation et serais jusqu’à ce que mort s’en suive, l’objet d’écriture fantasmé de mon ex-mari ?
Mon personnage était exposé dans une fantaisie sexuelle accompagnée de révélations indésirables sur ma vie privée. 
C’était désobligeant.
Mais au-delà, l’autre raison pour laquelle je ne voulais pas être dans ce livre, c’est l’effacement de la frontière entre fiction et mensonges. La fiction veut dire une vérité. Le mensonge veut la dissimuler.
Emmanuel propose à ses lecteurs un pacte de vérité : « La littérature est le lieu où on ne ment pas », écrit-il. Il affirme avoir, de son propre chef, glissé quelques omissions, par égard, pour « préserver » ses proches. Pour ce qui me concerne, il n’a pas eu d’égards, sauf à considérer comme des égards les conséquences d’obligations contractuelles qui n’ont été que partiellement respectées.
Pour ménager ses proches encore, des éléments de fiction auraient été introduits volontairement ça et là. Ils permettent à la fois de transformer une contrainte juridique en autoglorification et de faire un lourd clin d’œil aux jurés Goncourt qui préfèrent récompenser des romans que des témoignages de vie. La sincérité promise au lecteur serait donc oblitérée par des inventions, pas toujours signalées, mais justifiées par le souci d’autrui.
Ce récit, présenté comme autobiographique, est faux, arrangé pour servir l’image de l’auteur et totalement étranger à ce que ma famille et moi avons traversé à ses cotés.
Emmanuel fait de sa maladie psychique et de ses soins une description complaisante. Il a été hospitalisé dans un service fermé où je le visitais quotidiennement et dont il n’a quasiment pas de souvenirs. Il a subi des électrochocs que je n’ai pas autorisés, à un moment où on ne pouvait plus recueillir son consentement. Les accès de mégalomanie bipolaire sont à peine évoqués.
Le lecteur peut croire qu’après Saint-Anne, Emmanuel s’en sort en allant deux mois à la rencontre des vrais malheurs du monde, ceux de jeunes réfugiés piégés sur la route d’une vie meilleure dans l’île grecque de Leros. Les deux mois n’ont duré que quelques jours, en partie en ma compagnie. Mais surtout, c’était avant l’hôpital, avant même qu’un diagnostic soit posé sur un comportement insensé dont j’essayais, avec les moyens du bord, de contenir les débordements d’agressivité. Un travail de reportage me semblait être une planche de salut pour lutter contre les violences d’un égo despotique. L’épisode dilaté est présenté comme une sortie de dépression, un retour à la vie. Le contraire de la réalité.
Je pourrais multiplier les exemples. La liste serait fastidieuse.
Yoga est un succès commercial salué par une critique enthousiaste qui prend pour argent comptant la fable de l’homme à nu, honnête et souffrant, qui a remonté la pente en claudiquant et voudrait bien devenir « un meilleur être humain ». 
Les lecteurs sont libres de croire ou de douter. L’auteur est libre de raconter sa vie comme il veut, comme il peut. Je voulais, moi, avoir la liberté de ne pas en être, de ne pas être associée à un spectacle présenté comme sincère où je ne reconnais pas ce que j’ai vécu. Malheureusement, en dépit de mon refus, de notre contrat, des avocats, des mois de conflit, je figure encore, de manière résiduelle, dans les premières impressions de l’ouvrage. Pour me forcer à rester dans ce livre, Emmanuel a eu recours à une ruse grossière : une anormalement longue citation d’un ouvrage antérieur à notre contrat, assortie d’un commentaire que je refuse depuis le mois de mars et que l’éditeur m’avait assuré avoir supprimé. Le passage était facile à enlever sans conséquence sur la narration. Pourquoi fallait-il à tout prix laisser mon nom dans ce livre ?
Un auteur peut-il se prévaloir d’une liberté de création dont il a lui-même fixé les limites ?
L’artiste célèbre et admiré est-il un être divinisé qui, au contraire des simples mortels, ne serait pas tenu par ses propres engagements ? »

 Hélène Devynck, dans Vanity Fair, septembre 2020.

La Bible selon Hanya Yanagihara.

1122 pages*. L’équivalent d’une demi Bible. Justement. Dans cet énorme pavé de Hanya Yanagihara (dont c’est le deuxième roman, flopée de Prix) il est question de quatre amis. Willem, acteur. Belle gueule. JB, peintre. Haïtien. Un genre de Basquiat. Malcolm, architecte qui attend son heure de gloire. Et Jude. Le mystérieux Jude. C’est autour de lui, de son mystère, de ses souffrances que gravite le monde des autres. Je n’aurais pas la prétention de vous résumer ce pavé en quelques lignes. Juste vous dire comment je l’ai lu. Et du coup, trouvé passionnément iconoclaste. Donc. Je me souviens avoir vu enfant un tableau de crucifixion surmonté d’un panneau sur lequel on pouvait lire Jude. (Depuis, il semble que l’Église ait préféré les initiales INRI pour « Iesus Nazarenus Rex Iudaeorum », autrement dit « Jésus le Nazôréen, roi des Juifs », plus chic). Là où ma lecture m’est devenue captivante, c’est que j’ai lu le personnage de Jude comme étant une sorte de Christ, dont la souffrance, les automutilations, le mystère, les fractures, les ombres, l’enfance fracassée, les passages horribles, étaient une métaphore de celle de celui de la Bible. Vous me suivez ? Et que ses trois amis, d’une certaine façon, étaient ses apôtres. Le tout dans le New-York d’aujourd’hui, enfin, d’avant le Covid-19. Donc, ce livre qui en a épuisé certains, m’est apparu comme une lecture hallucinée de ce type dont la légende a bouleversé le monde il y a 2020 ans et dont on pouvait se demander s’il lui aurait été possible d’avoir Une vie comme les autres. Maintenant, je me suis peut-être complètement gouré. Et c’est ça qui est épatant avec les livres. Celui qui le lit qui en fait quelque chose d’unique.

* Une vie comme les autres, de Hanya Yanagihara. Traduction de Emmanuelle Ertel. (Pour le fun, et en se référant à la grille tarifaire de l’ATLF de 2012, à 20 euros en moyenne la page, cela fait une traduction à 22.400 euros). Édition Buchet-Chastel (2018). Livre de Poche (2019).

1er octobre 2020.

C’est dans la grande médiathèque qui porte le nom d’un homme de combat(s) que j’aurais ce jeudi 1er octobre la joie de vous parler d’Un jour viendra couleur d’orange, un livre de combat(s) à sa manière puisqu’on y retrouve la colère des hommes, l’espérance des femmes et la grâce de l’enfance.
19 h 30. Médiathèque Jacques Baumel, 15-21 Boulevard du Maréchal Foch, 92500 Rueil-Malmaison. Détails ici.

Tiné airlines.

Le toujours regretté Michel Audiard disait « aimer les fêlés parce qu’ils laissent passer la lumière » et c’est cet amour qu’on retrouve dans le nouveau roman de Caroline Tiné, Tomber du ciel*, tout comme il était déjà présent dans son précédent livre**. C’est qu’elle les aime, les froissés, ébréchés, cassés, fracassés de la vie. Les voici à bord d’un Airbus A 380, le temps d’un Paris-Singapour. Une ex-hôtesse qui fuit une terrible histoire d’amour, un vieil homme qui s’échappe de celui qu’il était, roublard, manipulateur, une fausse rousse qui se dirige vers une nouvelle vie, une gamine Asperger qui a trop les pieds sur terre, un pilote qui voudrait rester toujours à bord de cet avion dont l’exploitation s’arrête, tous quittent quelque chose pour autre chose, un rêve, une rédemption, un apaisement, mais voilà qu’au dessus de l’Iran, de la Mer Noire, l’avion traverse une grosse zone de turbulences. À l’image de ce qui nous arrive parfois dans la vie. Tomber du ciel est une très belle métaphore des anges déchus que nous sommes à qui il va être donné de pouvoir voler de nouveau. Bon voyage à tous !

*Tomber du ciel, de Caroline Tiné. Éditions Presses de la Cité. En librairie le 17 septembre 2020 (et dans tous les aéroports).
**Le Fil de Yo. Editons Lattès (2015).

Invitée #46. Ginette Machon.

J’ai croisé Ginette il y a plus de trois ans maintenant au Festival du livre de la ville d’Hyères. Il faisait très beau, et très chaud. Trois mois plus tard, elle découvrait en Avignon, dans le Off, la version théâtrale de On ne voyait que le bonheur, avec Grégori Baquet et Murielle Huet des Aunay et m’écrivit ceci : « Le jeu de Grégori est très bien, celui de Murielle sublime », ajoutant même : « J’ai fait beaucoup de publicité car vous et ils le méritent ». Et voilà qu’il y a quelques jours, Ginette m’écrit pour me dire tout le bien qu’elle pense de mon dernier roman, et me recommander la lecture d’un livre d’une amie. Je lui ai donc proposé d’en faire à mon tour la publicité en l’invitant ici pour vous le présenter.

« Lumière*, quel titre ! Lumière, celle qui habille majestueusement le massif de La Sainte Victoire, celle qui porte la vie, qui ouvre l’espoir, celle reliée à la connaissance. Elle m’a accompagnée tout au long de la lecture de ce premier roman et illustre à merveille le thème de l’amitié, accidentelle, improbable, qui lie Ambre et Olivier. Les émotions ressenties sont très variées, toujours  très profondes. Les mots choisis par l’auteure sont emplis de délicatesse, de précision, de poésie même dans les moments sombres du roman. De fines descriptions, soit savoureuses de mets familiaux, soit très évocatrices de sites provençaux ou de scènes de la vie de tous les jours.
Un roman lumineux ».

*Lumière, de Christelle Saïani. Éditions Librinova.

Samedi 26 septembre 2020.

Grand Cru littéraire cette année encore. L’enivrant Livres en Vignes se tient ce week-end, pour sa treizième édition, dans l’un des plus beaux domaines de la Bourgogne. Ici ont jailli des vins rares et inoubliables, tout comme les livres et leurs auteurs que vous y rencontrerez. Ravi de vous y revoir ce samedi 26 septembre, après sept ans d’abstinence.
Livres en Vigne, au Château du Clos de Vougeot, rue de la Montagne, 21640 Vougeot. Les 26 et 27 septembre 2020. L’excellent programme – je devrais écrire carte-, ici.

Ceci est une rumeur.

Voici la nouvelle livraison de l’ami Frank Andriat, l’auteur qui écrit plus vite que je n’ai le temps de lire – déjà plus de cent livres à son actif, en plus d’un (ex-)métier chronophage de prof, mais c’est justement lorsqu’il se nourrit de cette vie d’enseignant qu’il est, pour moi, le plus brillant. Le plus efficace. Et à la fois le plus compassionnel. Il est alors capable de mettre à jour, comme personne, les malaises, les douleurs et les silences adolescents.
Dans ce Rumeurs, tu meurs !  (rumeur-tumeur) qui met en scène le harcèlement d’une élève de 16 ans (Alice) par un couple diabolique du même âge (Lena et Javier), Frank décortique, comme on autopsie, la glissade qui part d’un mot ou d’un regard de travers et finit dans la plus sinistre fange. L’ultime violence. Celle qui mène l’autre au dégoût de lui-même. Le tour de force de Rumeurs, tu meurs !  est d’être parvenu à contenir dans un huis-clos étouffant une histoire affreusement publique (du fait de l’exhibitionnisme effarant des réseaux sociaux). C’est dans la poudrière irrespirable de cette confrontation entre Alice et Lena-Javier que volent les mots, comme des poussières dans la lumière. Les mots qui tuent. Littéralement.
À l’arrivée un texte important à mettre entre les mains de tous les ados qui ont un compte Facebook, Instagram ou autre. Et surtout de leurs parents. Parce que si les mots tuent, ils sauvent aussi.

*Rumeurs, tu meurs ! de Frank Andriat. Éditions Mijade. Sortie le 10 septembre 2020.

Dimanche 13 septembre 2020.

Oh, le beau livre de David Betzinger, qui nous fait redécouvrir le Nancy d’avant au regard de celui d’aujourd’hui. De plus, il est publié aux éditions Les Beaux Jours, ce qui donne un souffle d’espoir (tout comme le titre de mon roman, d’ailleurs). Bref, tout cela pour vous dire que je serai de retour moi aussi à Nancy ce dimanche pour une rencontre animée par Laure Dautriche  à 14 heures au Palais du Gouverneur et que j’en suis absolument ravi. À dimanche !
Le Livre sur la Place, à Nancy. Du 11 au 20 septembre 2020. La meilleure page du programme ici.