Author Archive | Grégoire Delacourt

Un grand silence, soudain.

Ça tombe bien ce qu’écrit John Boyne dans Les Fureurs invisibles du coeur*, parce que des interviews sur les livres, en ce moment, c’est baisef.
*Au Livre de Poche, 2020.

Pyongyang, A/R, 17 euros.

Lire au temps du virus. Le monde se bat contre le Covid-19. Mais il est un pays où pendant ce temps, on lance deux missiles balistiques de courte portée vers la mer du Japon. Curieuse de lutter contre le virus. Ici, on préfère lancer des bons livres. Comme celui de Marc Nexon.
Je me souviens de cette époque où, pour des raisons de pépètes, nous allions tourner nos films de publicité à Budapest. C’était avant le mois de novembre 1989. Le mur était encore là. Cicatrice de béton. Dans la ville, aucune enseigne gueularde. Pas de McDo. Orange. Coca-Cola. Mercedes. H&M. Du gris. Du silence. Nous avions deux guides. L’un pour nous guider. L’autre pour nous surveiller. Voir si ce que nous filmions ne dénaturait pas la belle République Populaire de Hongrie, respectait ses aimables valeurs marxistes-léninistes. Ceci dit, en accueillant un tournage pour le nettoyant Ajax, leurs dogmes vacillaient déjà. Alors, en lisant l’épatant récit de Marc Nexon sur sa traversée de Pyongyang, ces souvenirs ont refait surface. Mais ce que Nexon raconte* ici est plus terrible encore. Car dans les rues désertes, on sent l’odeur de la peur. Dans les regards des femmes, on voit la peur. Dans les attitudes des hommes, la peur encore. La peur. La faim. Le silence.
Voici l’un des rares récits sur ce pays d’un journaliste déguisé en marathonien qui court sans regarder la ligne d’arrivée mais tout autour de lui. Qui voit les mensonges. Tous les mensonges et les chagrins. La ville comme un décor. Qui me rappelle ces décors montés dans camps de concentration lorsqu’une délégation étrangère venait visiter un camp de travail. À l’époque, le tyran avait une moustache en brosse à dents. Aujourd’hui, il a une coiffure à la Peaky Blinders. Mais le résultat est le même.

*La traversée de Pyongyang, de Marc Nexon. Publié chez Grasset. En librairie depuis le 12 février 2020.

Hugo Boris dans le métro.

Lire au temps du virus. Souvenez-vous. C’était il y a quatre jours. C’est-à-dire cent ans. On pouvait marcher dehors comme on voulait. Serrer une paluche. Embrasser un ami. On pouvait rire et se mélanger. On prenait même le métro. Vous savez, ce machin sous terre dans lequel on était serré comme sardines. Eh bien, en voici quelques nouvelles.
Voilà Hugo Boris, notre sémillant jeune homme de 41 ans, déjà auteur de six livres, tous primés quelque part, et d’une dizaine de courts métrages, qui ose enfin ouvrir la grosse enveloppe boursouflée de notes qu’il a compilées pendant des années de trajets en métro et RER B et D et dans lesquelles il pointe le courage des autres (qui donnera son titre à l’ouvrage), mais surtout sa lâcheté à lui. Lui, le karatéka ceinture noire première dan qui n’ose pas lever le petit doigt, faire le moindre kata pour protéger la veuve et l’orphelin voyageurs. Lui, qui baisse les yeux devant un clodo aviné selon la théorie infantile des écoliers : si je ne vois pas on ne me voit pas. Lui, si prompt à surprendre les conversations des autres, est incapable du moindre mot pour freiner un violent, bloquer une menace, empêcher un mauvais coup. Alors bien sûr, on fête les petits héros anonymes qu’il croise dans le métro et repoussent le chaos annoncé des choses et on ne peut s’empêcher de moquer les désarrois du pauvre Hugo jusqu’à ce moment assez désagréable, nauséeux même, où l’on s’aperçoit que ce n’est plus de lui dont on rit, mais de nous. De notre lâcheté à nous. Car qui de nous ne s’est jamais levé pour aller casser la gueule à trois gaillards qui emmerdaient une fille seule, un soir, dans le RER B vers La-Croix-de-Berny ?

*Le courage des autres, de Hugo Boris. Éditions Grasset. En librairie depuis le 6 janvier 2020.

De la beauté de la brièveté des choses.

Lire au temps du virus. Alors que tout semble s’arrêter, jamais lire n’aura été aussi agréable. On peut voyager partout, sans risque d’attraper une saloperie. On peut étreindre le monde. Se retrouver dans le cœur des hommes. Notamment celui du grand écrivain guatémaltèque.
Voilà Eduardo Halfon sur les traces de son oncle Salomón, mort noyé à l’âge de cinq ans, dans les eaux du lac d’Amatitlán, au Guatemala. Ses traces sont les mots magnifiques qu’il pose dans ce court récit* qui parcourt avec une économie littéraire saisissante la trajectoire de l’enfance à l’adulte, évoque la violence inouïe de l’Histoire et nous quitte avec la fascinante poésie de cette Amérique latine qui nous a donné tant de grands écrivains.
Deuils est un texte envoûtant qui, s’il évoque le destin tragique de quelques enfants sur ce lac de 130 km2, perché à 1186 mètres d’altitude, non loin de Guatelama City, parle surtout de naissances.
Et si l’on écoute bien, de la nôtre.

*Deuils, de Eduardo Halfon. Au Livre de Poche depuis le 15 janvier 2020. Prix du Meilleur Livre étranger Sofitel 2018. Sélection Prix des Lecteurs du Livre de Poche 2020.

Tout ce beau monde.

https://www.lefigaro.fr/livres/polemique-au-renaudot-patrick-besson-repond-a-la-demission-de-jerome-garcin-20200311