Author Archive | Grégoire Delacourt

Garçon boucher.

David Diop

Rentrée littéraire 2018. Avant d’être un livre, Frère d’âme* est une langue. Une langue qui prend sa source claire au Sénégal où chaque mot est taillé dans cette poésie à la simplicité complexe et vient s’enraciner et s’assombrir dans les tranchées de la Grande Guerre, « comme les deux lèvres entrouvertes du sexe d’une femme immense » (page 19).
Frère d’âme est l’histoire de Mademba Diop et de « son plus que frère » Alfa Ndiaye, deux tirailleurs sénégalais, chairs à canon dans l’infâme boucherie. Mademba meurt les tripes à l’air, « le dehors dedans ». Il supplie son plus que frère de l’achever, je t’en supplie, égorge-moi !, mais Alfa ne peut pas. C’est sur cette incapacité à fusionner avec l’autre qu’est posée la langue de cette histoire – ses mots, comme des oiseaux sur un fil électrique. C’est dans ce déséquilibre que le conte puise sa fureur, qu’Alfa va finit par éventrer les ennemis et les achever salement, leur offrir à chacun ce qu’il a refusé à son plus que frère. Frère d’âme est un poème sanguinolent, violent et beau. Un chant de mots, comme il y a des chants d’amour, dans lequel parfois, des emperlements magnifiques agrandissent notre humanité, ainsi ce « Tant que l’homme n’est pas mort, il n’a pas fini d’être créé » (page 121). Assurément l’un des must de cette rentrée.

*Frère d’âme, de David Diop. Éditions du Seuil. En librairie depuis le 16 août 2018. Sur les premières listes du Prix des Libraires Nancy-Le Point, du Goncourt, Renaudot et Médicis 2018. Il y a pire.

Samedi 22 septembre 2018.

 

22septembre 2018
Après quelques belles années à la librairie Acropole sise à Nice, Aurélie Barlet reprend, avec une amie, la librairie La Pléiade à Cagnes-sur-Mer. L’événement aurait en soi peu d’importance si Aurélie n’était pas un des trois ou quatre meilleures libraires de France, qui fonctionne à l’instinct et donc à la sincérité. Quand elle aime, elle aime et elle le fait savoir ; quand elle n’aime pas, elle n’aime pas, et le fait savoir aussi. J’en sais quelque chose puisqu’elle n’a pas aimé Danser au bord de l’abîme. Mais adoré La femme qui ne vieillissait pas. Pour l’inauguration de sa nouvelle librairie, elle a donc invité quelques auteurs dont elle a aimé au moins un livre. Ouf.
De 17 à 19 heures. Librairie la Pléiade, 6 Avenue Auguste Renoir, 06800 Cagnes-sur-Mer. Tout le programme de l’après-midi et de la soirée, ici.

Emma en Suède.

Ses 2117 mètres au-dessus du niveau de la mer font du Kebnekaise, situé en Laponie suédoise, le plus haut sommet de Suède. C’est donc de là qu’on peut lire au calme, danser au bord de l’abîme et prendre le risque de s’envoler. Avec ce nouveau livre chez Sekwa, mon fidèle éditeur, c’est une magnifique aventure qui continue depuis L’Écrivain de la famille. Vilken glädje !

DABDLA Suède

 

Un bref séjour à Tanger.

Rentrée littéraire 2018. Genet à Tanger*, c’est le roman d’une ville, un essai sur un écrivain qui n’écrit plus (on se demande d’ailleurs si la littérature n’est pas dans l’attente), le récit d’un homme qui va mourir et s’était mis à écrire en prison car c’est là qu’on entre en homme et qu’on en sort écrivain, jugeait Simone de Beauvoir. Genet à Tanger est un essai bref, bref comme une rencontre de ruelles, une caresse furtive, un regard triste, bref comme la vie, finalement – ce qui rend ce petit livre précieux.

Guillaume de Sardes.

*Genet à Tanger, de Guillaume de Sardes. 92 pages. Éditions Hermann. En librairie le 1er septembre 2018.

Envole-moi.

Philippe Vasset Rentrée littéraire 2018. Le hasard est parfois bien malicieux. Après nous être penchés sur Le malheur du bas (chronique ci-dessous), levons les yeux vers Une vie en l’air*, l’histoire hypnotisante d’une hantise ; un récit envoutant, comme le fut pour moi Le sens du calme de Haenel, autour du rêve raté de Jean Bertin : les dix-huit kilomètres de rail suspendu dans la Beauce pour son projet d’aérotrain qui établit en 1974 un record du monde de vitesse sur coussin d’air (430 km/h). C’est là, à sept mètres de hauteur que va habiter Philippe Vasset, et surtout se laisser habiter par cette « ruine du futur », cette très longue et curieuse frontière, régulièrement taguée à l’attention des voyageurs en train, cette ligne de béton entre ciel et terre, cette mémoire de nous, cette impuissance magnifique ; et Vasset va en sortir ce récit absolument inclassable et beau, cette envolée qui nous fait nous voir si petits, si grands, si vains parfois, tellement engoncés dans des lieux que nous n’habitons finalement pas, car, comme il l’écrit page 185 : Habiter, comme écrire, c’est travailler une énigme. Il en pose une, sublime.

*Une vie en l’air, de Philippe Vasset. Éditions Fayard. En librairie depuis le 27 août 2018. Sur la première liste du Prix Femina et du Prix du Style.

Ave Guy !

Guy, Alex Lutz

Allez-y. Courrez-y. Plongez-y. Savourez une merveille de cinéma*, inventif, créatif, élégamment drôle, pudiquement tendre, formellement parfait, aux dialogues fins comme une dentelle de Valenciennes au fuseau, à la musique épatante (combien de vrais-faux tubes des années yéyé viennent d’être créés!); bref fêtez la rentrée avec une pépite qui remplit d’un vrai bonheur. Je lui souhaite tous les Césars possibles. Ave Guy !
*Guy, de Alex Lutz, en salle le 29 août. Avec Alex Lutz, Tom Dingler, Pascale Arbillot, Élodie Bouchet, Dani, Julien Clerc. La formidable bande annonce ici.

 

Le silence est parfois un crime contre soi.

Inès BayardRentrée littéraire 2018. Inès Bayard a 26 ans ; l’âge du romantisme fou, des soldes chez Sephora, des copines, des premiers boulots, des histoires d’amour qui s’allongent, font des promesses, l’âge où tout est possible, où l’on sait que le monde est un jardin et l’avenir radieux, mais la voilà qui prend la plume et décide d’écrire un roman dont les deux principaux mots du titre flairent déjà le drame, la souffrance – la suffocation précise même la quatrième de couverture.
Le malheur du bas* raconte Marie, raconte le couple qu’elle forme avec Laurent, raconte son viol, son silence et les tragédies qui s’ensuivent. À l’heure où la parole des femmes victimes de la viol-ence des hommes se libère doucement, Inès Bayard ose le silence, ose la culpabilité atavique des femmes, ose le renoncement de soi avec le risque de faire triompher une fois encore le bourreau. Même si la punchline comme on dit dans les stand-up est prévisible dès le début (et je trouve dommage qu’elle ait choisi celle là qui m’apparaît comme une sorte de déni de son propre livre), Inès Bayard livre un livre brillant, dérangeant, hors de la bien-pensance et qui, du coup, devrait faire bien penser, à l’heure où la littérature baisse un peu les mots face à la terreur de la morale.
PS. Je n’ai pu, en lisant, m’empêcher de penser à ce film* absolument bouleversant, dérangeant et, pour le coup, suffocant : Hungry Heats, que je vous conseille plus que vivement.

*Le malheur du bas, de Inès Bayard. Éditions Albin Michel. En librairie depuis le 23 août 2018. Dans la dernière sélection du Prix Fnac et la première du Goncourt 2018.
*Hungry Heats, un film de Saverio Costanzo avec l’impeccable Adam Driver. En vidéo.

Hungry Hearts

31 août, 1er et 2 septembre 2018.

31 aoûtDe retour en Suisse, sur les bords de l’un des plus beaux lacs franco-suisses (qui semble plus apaisé que les relations bancaires entre les deux mêmes rives) à Morges, ville d’un peu plus de 16.000 habitants et célèbre pour sa fête de la tulipe. Mais ce n’est pas pour ces fleurs qui, comme les roses signifient amour, avec cependant des subtilités selon les couleurs (rouge = passion, blanc = idéalisation, rose = éclosion et jaune = impossible) mais pour la 9ème édition du « Livre sur les Quais ». Un magnifique week-end en somme avec, pour ma pomme, une émission le vendredi sur RTS La 1ère (20-22h), une rencontre le samedi autour de la projection du film La liste de mes envies et un petit déjeuner-débat le dimanche, à 11 h, à l’heure de la messe. Mon programme ici. Le programme général là.
Vendredi 31 août à dimanche 2 septembre. De 10 à 20 heures. Sur le quai, face au Casino et donc au Lac. CH, 1110 Morges. (Photo extraite du très beau blog Lechamoniard – merci).