Author Archive | Grégoire Delacourt

Dans l’hypothèse où vous seriez lucide sur vous-même, auriez-vous la lucidité de vous répondre honnêtement ?

Il y a de fort nombreuses années, pour le lancement d’un disque de Sade, une rédactrice publicitaire dont le talent m’impressionnait, avait écrit : « Le disque qui donne envie d’être seul quand on est deux et à deux quand on est seul ». Eh bien, c’est ce que j’aurais rêvé d’écrire pour ce formidable opuscule* de Max Frisch qui pose les questions dont les réponses remuent si on les ose. Voici donc le livre « qui donne envie d’être lu seul quand on est deux et à deux quand on est seul. »

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*Questionnaires, par Max Frisch, Éditions Cent Pages, coll. Cosaques, ici, édition de 2015. Très judicieusement traduit de l’allemand par Michèle et Jean Tailleur (©Gallimard, 1976). Merci à Maylis Lagarde pour cette pépite.

Même les galets ont pleuré.

Marc Magro

 

« Même les galets ont pleuré » devait être le titre de ce livre si un éditeur au cœur de pierre avait laissé la poésie triompher plutôt qu’un calcul marketing qui lui préférera ce Soigner* si dérisoire au regard de ce qui restera à jamais insoignable, inguérissable : la tragédie de la Promenade des Anglais à Nice, le 14 juillet 2016 – il y a deux ans. Marc Magro, médecin urgentiste à Nice et type foncièrement sympathique, raconte, avec la précision d’un laser, ces deux minutes trente qui changèrent à jamais la couleur des galets niçois, la folie d’un homme, le chagrin de mille autres. Il invite à la table de son livre ces soignants qui prirent en charge plus de 400 blessés, ramassèrent 86 corps et rentrèrent plus tard chez eux le cœur en miettes. Bien sûr, depuis les attentats de Paris, Toulouse, Montauban, Charlie et tant d’autres, les livres poussent tel du chiendent, comme si l’on craignait l’oubli. Mais nul ne peut oublier ce mal fait à notre humanité et Soigner rappelle à quel point elle est belle. À quel point elle est fragile.
Pour clore cette chronique, juste cette phrase (page 303), prononcée le 15 octobre 2016 lors de la journée d’hommage national par madame Pellegrini qui perdit six membres de sa famille dans l’attentat : En ce 14 juillet, vous vouliez seulement admirer le ciel et non pas le rejoindre…

*Soigner, sous la direction de Marc Magro. Éditions First. En librairie depuis le 1er juin 2017.

 

Un grand premier roman. (20,5 x 14 cm).

Sophie de BaereLa dérobée ; celle qui prend furtivement quelque chose à quelqu’un, celle qui soustrait, dissimule. La dérobée, c’est Claire, la narratrice qui voit s’installer, trente ans plus tard, son premier amour de jeunesse à l’étage du dessus.
Mais c’est aussi, la dérobée, toutes ces choses qui nous soustraient, nous volent, ce que nous avions de gracieux et de pur. C’est la voracité de certains adultes, cette dérobée. C’est la désillusion brouillardeuse du temps qui s’empare de nos rêves, nos chimères, et nous laisse dérobé à nous-même. La dérobée*, c’est un formidable et très maîtrisé premier roman que j’ai découvert, ainsi que son adorable auteur, au Salon du livre de Nice ; un de ces romans d’équilibriste, qui oscille entre la joie du sentiment amoureux et la noirceur de certains désirs ; un roman surprenant dont les parrains pourraient être La femme d’à côté, le film de Truffaut et Un fils parfait, le livre de Menegaux. Du beau, du grave – vous l’aurez deviné.
Alors, ne vous dérobez pas (facile, je sais), foncez dans votre librairie et achetez ce livre. Dérobez-le (facile, encore) si vous voulez, mais surtout, ne passez pas à côté. Ne vous privez pas d’un grand premier roman.

*La dérobée, de Sophie de Baere. Éditions Anne Carrière, publié sous la direction de Jean-Baptiste Gendarme. En librairie depuis le 13 avril 2018. Et un bijou en bonus : un extrait de sa lecture musicale au Salon du livre de Nice en juin dernier.

Samedi 30 juin 2018, fin d’après-midi.

30 juinAprès la poésie de l’après-midi (ci-dessous), une soirée, me dit-on, qui s’articule autour de séances de signature, apéro, en compagnie de nombreux auteurs et illustrateurs présents : Olivier Bourdault, Gaëlle Josse, Adrienne Barman, Buche, Emile Cucherousset, Camille Jourdy, Xavière Devos, et moi.
Bref, le secret d’une ambiance réussie, comme le promettaient Ben et Nuts, dans leur célèbre pub. Venez tous vous régaler !À partir de 17 heures. « Fête de l’été » à la Librairie Climat, 5 Rue Vallon, 74200 Thonon-les-Bains.

Samedi 30 juin 2018, début d’après-midi.

Samedi 30 juin
Il fera longtemps clair ce soir, les jours allongent / La rumeur du jour vif se disperse et s’enfuit / Et les arbres, surpris de ne pas voir la nuit /Demeurent éveillés dans le soir blanc, et songent…, écrivait Anna de Noailles en 1901 dans son recueil Le cœur innombrable.
Au début de l’été, des jours qui s’allongent, dans les soirs blancs, parfait pour lire des livres, il était normal que je réponde « oui » à la demande de la Médiathèque qui porte le nom de cette poétesse délicate et que je vous y rencontre pour parler de la poésie du temps qui ne passe plus sur le visage de Betty, l’héroïne de « La femme qui ne vieillissait pas ».
15 heures. Médiathèque Anna de Noailles, 1099 ia, Avenue de la Rive
, 74500 Publier.

La nostalgie n’est plus ce qu’elle était.

Courtès 4.Avec La dernière photo* (comme il y avait La dernière séance) et comme dans Sur une majeure partie de la France**, son précédent livre, Franck Courtès nous emmène de nouveau au lieu d’avant. À sa vie d’avant. Car avant d’être un jeune écrivain, Franck était un vieux photographe. Il remonte le fil du temps de cette vie d’avant qui était mieux, où l’on prenait le temps justement, de humer la campagne avant d’en faire une image, le temps de connaître un homme avant de le portraiturer, le temps de prendre la pose, d’aimer ce que l’on faisait, le temps d’attendre que le bac à révélateur ait la dernière image – comme on a le dernier mot.
Franck écrit au passé simple ce passé perdu, avec, comme encre, cette mélancolie qui affleure, intarissable et grave. Les temps ont changé, le numérique est arrivé et avec lui la facilité, la vulgarité et la vitesse, et les hommes ont changé aussi : l’agent de Tom Hanks n’accorde qu’une minute pour faire un portrait de la star et la méchanceté de Joey Starr écœure ; il n’en fallut pas plus au photographe pour jeter ses instruments aux orties, tourner le dos à ce monde qui l’avait enrichi (dans toutes les acceptions) et surtout, avait rendu sa mère fière de lui. Le voici, à la fin du livre mais au début de sa nouvelle vie, dans une maison de campagne, près d’un poêle rougeoyant où il se lève à sept heures pour écrire des images avec des mots cette fois. Des lettres sombres sur du papier clair.
Du noir et blanc en somme, comme au bon vieux temps.

*La dernière photo, de Franck Courtès. Éditions Lattès. En librairie depuis le 11 avril 2018.
** Ed. Lattès, 2016.