Author Archive | Grégoire Delacourt

On nous regarde.

J’ai eu la joie de rencontrer Christine lors d’un atelier du Figaro Littéraire et j’avais aussitôt pressenti chez elle quelque chose qui s’impatientait à bousculer l’ordre établi, fruit d’années d’une éducation sérieuse, carcan social bernois (on a connu ville plus festive), bref une renarde dans un poulailler. Et voilà qu’elle nous livre en dix nouvelles jubilatoires le résultat de ses coups de dents dans nos travers humains, nous plumant sans pudeur et nous dépeignant lamentables parfois que nous sommes, notamment cet Abbé du titre que l’on découvre par le petit trou de la serrure.
Il y a chez Christine un ton qui tient de celui des moralistes (à ne pas confondre avec morale), de la belle famille de Marcel Aymé. C’est vous dire à quel point ce petit recueil est à glisser d’urgence dans votre sac de voyage pour sourire à nos dépends dans cet été où rien n’est vraiment rigolo.

*L’Abbé Delétoile et autres nouvelles, de Christine Arquembourg. Éditions 5 Sens, Genève, Suisse.

Les premiers potins.

À quoi j’en ajoute un autre: Jean-Louis Fournier et moi serons de retour sur nos terres le 10 octobre 2020. Détails à venir. (Merci à la précieuse Jeannette Bara pour ce papier de La Voix du Nord).

Ça ne tourne pas rond chez les Carré.

Isabelle Carré, « actrice connue, ce qu’on appelle depuis des années « un people » » ainsi qu’elle se définit elle-même page 243 de son premier livre*, Les Rêveurs, nous offre ce dont rêvent justement tous les magazines people : du croustillant, du drame, de l’amour et de la rédemption. Voici donc, à la manière d’un papillon qui se pose de fleur en fleur, l’histoire d’Isabelle déployée en chapitres courts, « mon récit manque d’unité, ne respecte aucune chronologie et ce désordre est peut-être à l’image de nos vies «  (page 277), qui dévoilent des tentatives de suicide, la douce folie d’une mère, l’homosexualité d’un père, sa briganderie et son incarcération, les quatre-vingt fois où sa fille ira le voir en prison, les rêves de famille heureuse qui s’évanouissent, la danse qui ne lui permettra pas de s’envoler, les années sida, les années chagrin, les hommes qui passent, et puis le théâtre, la lumière enfin, les mille vies à vivre qui lui permettent, comme à la Camille de Musset « de s’exercer à travers d’autres vies à ne plus avoir peur de la sienne ». Mais ce que l’on retiendra surtout, au-delà des choux gras qu’auraient pu en faire ces magazines de salons de coiffure aux pages nécrosées et mots croisées arrachés, c’est ce à quoi aucun d’eux ne serait parvenu : une écriture pleine de grâce.
Car c’est sans doute ici qu’Isabelle Carré a trouvé ici son meilleur rôle. Celui d’un écrivain.

*Les Rêveurs, de Isabelle Carré. Publié au Livre de Poche le 30 janvier 2019, après l’avoir été aux éditions Grasset en janvier 2018.

Suivez le guide.

En entrant, tout droit, puis légèrement à gauche dans le couloir, trois pas de côté, en haut, un peu au milieu, à gauche du Petit carnet rouge de Sofia Lundberg et à droite de N’habite plus à l’adresse indiquée de Nicolas Delesalle, sur la quatrième étagère, se trouve La maison à droite de celle de ma grand mère, en vérité celle de Giacomo, traducteur de romans, présentement sur une traduction d’une nouvelle version (plus courte) de Moby Dick, lequel retourne dans sa Sardaigne natale où sa grand-mère est en train de mourir. Ce retour aux sources en dessous de la Corse et à gauche de l’Italie est prétexte à une formidable découverte de soi. Une réconciliation avec soi-même. Une échappée initiatique absolument charmante, drôle et tendre, bien nécessaire en ces temps de chemins rocailleux.

*La maison à droite de celle de ma grand-mère, de Michaël Uras. Éditions Préludes. En librairie depuis le 28 février 2018 et au Poche depuis le 27 mai 2020.

Dédicaçovirus.

En villégiature sur sa chère île de Groix, Lorraine Fouchet a trouvé une bien jolie façon d’aller à la pêche aux signatures, tout en préservant le monde de cette saloperie de virus car ce serait bien dommage qu’il vous prive de la lecture réjouissante et émouvante de son dernier roman, J’ai failli te manquer.

350 feuilles d’amour.

Voici un livre* qui ne doit pas être facile à vendre pour un libraire.
Brad Watson, qui a mis 13 ans à l’écrire, 13 ans, mon dieu – le temps qu’il faut à Nothomb pour publier 13 livres –, nous raconte l’histoire, en 1915,  de Jane, petite fille du Mississipi dont on découvre qu’elle est incontinente. Pas de sphincter. Un intérieur complet mal mais mal monté. À cinq, six ans, une petite fermière qui lève sa robe et fait dehors comme les animaux c’est charmant. Un peu plus tard, ça l’est moins. Et de moins en moins. Et encore moins quand un joli garçon tourne autour d’elle, qui lui plait bien, mais qu’elle oblige à s’éloigner d’elle, le cœur en capilotade, les tripes à l’envers.
Jane grandit dans la ferme familiale. Comprend un jour de quoi elle est privée puisqu’il est probable qu’elle ne pourra non plus avoir d’enfant, lui avoue un épatant docteur, ni même pouvoir essayer d’en faire car la médecine n’est pas encore prête pour ce genre d’opération.
Page 136, sont les vingt plus belles lignes du monde sur la sensualité et je comprends mieux le temps qu’il a fallu à Watson pour écrire son livre. Tellement de délicatesse dans ce texte. De beautés. À commencer par l’amour fabuleux d’un père au chagrin immense jusqu’à la force de caractère, l’immensité d’âme d’une héroïne hors du commun, probablement inoubliable.
Miss Jane est un grand livre qui parler l’amour en parlant du manque. Et s’il est vrai comme le prétend Italo Calvino qu’« Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire » alors Miss Jane est un livre immortel.
Alors, aurais-je fait un libraire convenable ?

*Miss Jane, de Brad Watson. Éditions Le Livre de Poche. En librairie depuis le 27 mai 2020. Précédemment publié par Grasset. Encore un immense merci à Florence Mas.

Mercredi 19 août 2020.

Pour nos retrouvailles, retrouvons-nous ce jour-là dans n’importe quelle librairie. Un jour couleur d’orange, assurément

Rouge baiser.

C’est toujours impressionnant un livre* sur lequel est écrite la mention Le roman qui a ému le monde entier car si on est ému aussi, rien de nouveau à ajouter, et dans le cas contraire, on passe pour un bougon. D’abord, c’est un livre écrit par une suédoise de 43 (quand elle le publie en 2017), d’abord autoédité et repris par un éditeur suédois suite à son immense succès et enfin vendu dans 30 pays (le fameux monde entier). C’est dire si Lundberg a réussi à toucher quelque chose dans le cœur des lecteurs.
Voici donc le seul et unique livre de Doris, une charmante dame de 96 ans dont on devine qu’elle est sur la fin, et qui raconte sa vie en nous présentant les personnes de son répertoire téléphonique. Et quelle vie ! Famille pauvre et d’une grande beauté, obligée de travailler à 14 ans, mannequin à 15, pour la Maison Chanel, le désir des garçons, l’amour, la guerre, l’amour qui s’en va, les sales types, la beauté qui se fane, l’amour qui ne revient pas, la vie qui file, les jours qui raccourcissent, les secrets qui s’éclairent, l’amour qu’on attend toujours cinquante ans après, c’est aventureux comme un Angélique en Suède, lacrymal comme N’oublie jamais, de Cassavetes fils, super bien fichu comme un Grimaldi, bref, un petit carnet d’émotions qu’on a certes déjà ressenties ici et là, mais jamais toutes ensembles. Alors, si à plage vous voulez changer des romans de garçons (ci-dessous), plongez dans ce formidable roman de femme.

*Un petit carnet rouge, de Sofia Lundberg, traduit par Caroline Berg. Éditions Calmann-Levy (mai 2018) et Livre de Poche (octobre 2019). Encore merci à Florence Mas, du Livre de Poche.