Author Archive | Grégoire Delacourt

Premier violon.

Voici un vieux premier roman* (puisque paru en 2021, mais il n’est jamais trop tard pour faire connaissance) qui nous raconte la destinée de Nejiko Suwa, violoniste virtuose à laquelle Goebbels fit, en 1943, cadeau d’un Stradivarius. À moins qu’il ne s’agisse d’un Guarneri — du nom de Bartolomeo Giuseppe Antonio Guarneri, contemporain et rival d’Antonio Stradivari. Mais qu’importe, car ce n’est pas tant l’origine du luthier qui nous intéresse ici que le précédent propriétaire de l’instrument auquel les nazis l’ont volé. 
Yoann Iacano, qui est un garçon absolument charmant, nous entraîne dans la grande Histoire en suivant ce violon, même s’il s’éloigne parfois de son magnifique sujet : ce violon auquel Nejiko ne parvient pas à s’accorder puisqu’il est hanté, semble-t-il, par la mémoire silencieuse du juif assassiné, les notes dévorées par ses cris muets de douleur et d’injustice. 
Elle est là, la grande beauté de ce livre : dans ce corps à corps entre la violoniste et son instrument, dans cette impossibilité de parler, de créer une quelconque beauté puisque les guerres ne sont que chaos, dissonances et hourvaris.

*Le Stradivarius de Goebbels, de Yoann Iacono. Aux éditions Slatkine & Cie (2021) puis en J’ai Lu (2023).

Traité intime de la chute, du karaté et de la mélancolie.

Robert, le père adoptif, choisi, aimé, judoka, initia l’enfant au judo jusqu’à ce que sa mère Andrée le lui interdise. C’est alors vers le karaté, la voie de la main vide, que se tourna Luc Lang, art qu’il pratiqua chaque jour pendant près de 40 ans, jusqu’au y obtenir le 5ème Dan. 
Si le judo est, semble-t-il, l’art de tomber, de rouler, se récupérer et empêcher l’autre, autrement dit, de maîtriser la chute inéluctable, le karaté semble être celui de rester debout, en équilibre, ancré sur le tatami, enraciné. 
Et c’est cette incroyable bataille avec lui-même, son corps, ses fantômes, que nous raconte Luc Lang dans cet envoûtant Récit du combat*. Récit de la maîtrise du corps, de la main, des gestes, jusqu’à celle de l’écriture elle-même, car le voici qu’il lie les deux, les interpénètre, car il n’y a pas d’écriture sans le corps, sans ce combat qui façonne les katas comme les mots ; le corps du texte. Le corps humain. Le corps du monde. 
C’est ici un livre à nul autre pareil, à la fois traité de karaté, portrait du fils en père, hommage bouleversant à la mère et chant à l’amoureuse qui précipita son corps du cinquième étage de leur appartement, le corps aimé et chu, cette chute dont personne ne se relève ou alors dans un corps différent. 
Le récit du combat est, je crois, la relève de ce corps-là, celui de Lang — du nom du père choisi, Lang comme cette langue inouïe qu’il crée et déroule à la perfection tel un Gojushiho sho parfait.

*Le récit du combat, de Luc Lang, aux éditions Stock, coll La Bleue. En librairie depuis le 23 août 2023.

L’amour comme à seize ans*. (Attention, spoiler).

Un garçon d’une quinzaine d’année voit un jour une jeune fille du même âge se baigner. Les tissus mouillés collent à la peau de la nageuse, épousent les formes inconnues et troublantes, voilà notre gaillard profondément émoustillé et, ce qui est du désir bien compréhensible, prend alors chez lui pour nom l’amour — ce qui, convenons-en, n’a pas grand-chose à voir. 
Ceci dit, comme chacun sait, l’amour est incandescent ; il brûle ; d’où le titre de ce dixième livre** de Léonor de Récondo. 
La jeune fille, aidée de la sœur du garçon, parvient à le retrouver en cachette. Ils s’aiment enfin, leurs peaux frissonnent, « et lui, fou de joie, incrédule, s’abandonne, largue les amarres, tout entier dans le corps d’Ilaria, son amour » (page 178).
Mais l’amour est trop fort, « cet amour réciproque l’effraie ; une peur sourde » (page 186), alors le jeune homme décide de s’enfuir. 
Sur le bateau qui l’emporte, il contracte une méchante fièvre et meurt. 
Quand elle apprend la funeste nouvelle, la jeune Ilaria met le feu à ses cheveux et les flammes lèchent, dévorent et consument « l’ardeur de son âme et le ciel de son corps » (page 221). Voilà.
Si ce n’était un texte de Récondo, si l’historiette ne se passait pas à Venise en 1699, si Ilaria n’était pas une des élèves de Vivaldi et son violon un chant d’amour, on pourrait croire à une romance d’ado. 
C’est toute la fragile différence entre la littérature et le rien.

* Le titre de cette chronique vient d’une chanson de Marie Laforêt.
**Le grand feu, de Léonor de Récondo, aux éditions Grasset. En librairie depuis le 16 août 2023.

Le début d’autre chose.

Bien que quelques petites références à un récent virus ponctuent ici et là le nouveau livre* de Xavier de Moulins et, du coup, en datent l’histoire, il y a quand même quelque chose de très intemporel dans ce texte. Une formidable ambiance à la Chabrol ; quelque chose de cette province si proche et éloignée à la fois, qui recèle sa part de mystère, abrite ces grandes familles aux secrets lourds et bien gardés, et c’est là que nous emmène brillamment La fin d’un monde.
Un homme revient sur ses terres, retourne voir « le château » (nom donné à une grande maison familiale un peu moche) où il a grandi et qui a été vendu, et, avec lui, tout ce qu’il comptait de souvenirs, de rires, d’odeurs de cuisine, de tonnerres et d’orages, de désirs.
On est soudain déraciné quand la maison de son enfance disparaît, quand d’autres l’y habitent et y tracent une nouvelle histoire. 
Alors tout remonte, comme un cadavre à la surface d’un lac qui s’assèche. On doit affronter ses démons et surtout ses peurs, dont la plus grande, la plus terrifiante : celle de savoir
De livre en livre Xavier se fait le grand ausculteur de nos noirceurs d’enfance et de nos lâchetés d’adulte. Il y a chez lui des comptes jamais réglés, des couples jamais guéris, des enfances jamais réparées et, partant, de formidables espérances.

*La fin d’un monde, de Xavier de Moulins, aux éditions Flammarion. En librairie le 7 février 2024.
PS. Belle phrase, page 245, qui résume fort bien les choses : « Une maison de famille n’a pas ce pouvoir là, tout détruire. Seul l’amour en a la capacité. »

Les pères sont des gens normaux. Normalement.

Un soir d’anniversaire, alors que la fête bat son plein chez lui, un homme vole la Porsche de l’un des invités, s’enfuit avec l’une de ses deux filles (elle a quatre ans) et ils disparaissent tous deux après que le narrateur nous apprenne, dès la quatrième phrase, qu’il a commis l’irréparable.
Voici le point de départ de l’envoûtant premier roman* de Nicolas Cauchy, paru en 2006 et que je viens de découvrir.
Envoûtant, à cause du parti-pris de la narration — elle s’adresse au héros (si l’on peut dire) avec ce vous du vouvoiement qui scande tout le récit, presque comme une stroboscopie ; qui nous désigne l’irréparable tout en nous en maintenant à distance ; ce vous, justement, qui nous retient, comme une laisse un chien prêt à bondir.
Car on aurait envie de bondir dans chacune des pages, sur chacun de ces mots, dans cette horreur qui s’avance, et ouvrir les bras pour faire barrage, l’empêcher, la contenir peut-être. Mais le torrent des mots nous balaie, nous bouscule et nous entraîne, groggy, jusqu’à l’étonnant final, sans que nous n’ayons jamais rien pu faire. 
Parfois la littérature s’amuse à vous casser la gueule.

*La véritable histoire de mon père, de Nicolas Cauchy. Éditions Robert Laffont. En librairie depuis le 19 janvier 2006.