Author Archive | Grégoire Delacourt

Qui trop étreint.

Aurélie a l’élégance classique de Juanary Jones (Elizabeth Draper dans Mad Men) et le charme des femmes qui n’en usent pas, justement. Alors, quand elle écrit L’Impasse, c’est forcément avec une plume chic et des mots agréables, pour nous raconter, l’air de rien, l’aveuglement amoureux d’une femme à l’élégance classique et au charme discret (non, non, ce n’est pas autobiographique). Une histoire au suspens brillamment troussé. Un de ces textes à la construction vénéneuse, dont l’efficacité n’est pas sans rappeler l’illustre Celle qui n’était plus (Boileau-Narcejac), plus connu sous Les Diaboliques – au cinéma, et quelques grands crus de James Hadley Chase. Un bonheur, de s’être engagé dans cette impasse.

14 sept 14

L’Impasse, d’Aurélie de Gubernatis, aux Éditions Héloise d’Ormesson. Déjà en librairie.

Dans la famille Trintignant, je demande la mère.

Voici un livre doux. Et amer. Doux, comme une famille Ricoré, mais sans être tartouille, puisqu’on y croise Prévert, l’éditeur Ramsay, Vadim, Jean-Louis Trintignant, Jean Genet, Alain Corneau, Sergio Corbucci, Roger Blin, Ugo Tognazzi, Claude Marcadet, Moustache, et tant d’autres ; bon, toute une époque, c’est vrai, mais ça faisait des brunchs et des dîners autrement égrillards que la pub douceâtre pour la marque précédemment citée. Un livre amer aussi parce qu’y rôde toujours la présence de Marie, l’assassinée de Vilnius ; amer à cause de son sujet : l’histoire de cette mère qui, à quatre-vingt seize ans fit ses adieux à sa famille et finalement resta jusqu’à l’aube de son centenaire. Une vie qui fait écrire à Nadine Trintignant que chaque jour était une fête. Un livre aimable, élégamment nostalgique, à déguster comme on suçotait un mistral gagnant, avant, quand les journées étaient… des fêtes. (Ps. Très belle et très drôle anecdote à propos des cendres de la maman en question, pages 203-205).

10 sept 14

La voilette de ma mère, Nadine Trintignant. Éditions Fayard, en librairie depuis avril 2014.
Lire aussi Vers d’autres nuits, de Nadine Trintignant toujours, un beau livre qui raconte la fin d’Alain Corneau, son mari, leurs trente-sept ans d’amour entier. Éditions Fayard, 2012.

Invité #12. Philippe Proisy.

Un jour que nous cherchions un architecte pour un projet de cabane (dans l’esprit Case Study), nous sommes allés sur le site Internet des architectes de la Côte d’Azur. Tout le monde avait l’air formidable, à l’écoute, sérieux, honnête, etc. Mais côté visage, un seul nous a sauté au visage. Celui de Philippe. Il avait un regard habité. Et un regard habité pour un architecte, c’est une âme. (La cabane ne s’est finalement pas faite, mais nous sommes devenus grands amis).
Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur, le voici -bon, un poil long, mais vraiment bien.

8 sept 14

Voici mon livre de chevet1. Ce livre culte est une réflexion sur la conception japonaise du beau. Certains pensent en terme de bon ou de mauvais goût. Pour moi, plus simplement, il y a Le Goût et c’est affaire de culture. Par hasard, une loge de concierge peut être belle. Le kitch aussi peut être surprenant. Tanisaki a écrit ce magnifique ouvrage en 1978. Peu de temps avant de mourir, Charlotte Perriand, la collaboratrice de Le Corbusier, qui a dessiné presque tous les meubles du Maître, m’a fait découvrir son livre préféré. « Un pavillon de thé est un endroit plaisant, je le veux bien, mais des lieux d’aisance de style japonais, voilà qui est conçu véritablement pour la paix de l’esprit. Toujours à l’écart du bâtiment principal, ils sont disposés à l’abri d’un bosquet d’où vous parvient une odeur de vert feuillage et de mousse, après avoir, pour s’y rendre, suivi une galerie couverte, accroupi dans la pénombre, baigné dans la lumière douce des Shôji2 et plongé dans ses rêveries, l’on éprouve, à contempler le spectacle du jardin qui s’étend sous la fenêtre, une émotion qu’il est impossible de décrire. Au nombre des agréments de l’existence, le Maître Sôséki  comptait, paraît-il, le fait d’aller chaque matin se soulager, tout en précisant que c’était une satisfaction d’ordre essentiellement physiologique ; or, il n’est, pour apprécier pleinement cet agrément, d’endroit plus adéquat que des lieux d’aisance de style japonais d’où l’on peut, à l’abri de murs tout simple, à la surface nette, contempler l’azur du ciel et le vert du feuillage. Au risque de me répéter, j’ajouterai d’ailleurs qu’une certaine qualité de pénombre, une absolue propreté et un silence tel que le chant d’un moustique offusquerait l’oreille, sont des conditions indispensables. Lorsque je me trouve en pareil endroit, il me plait d’entendre tomber une pluie douce et régulière. »
Cette description définit en quatre pages cette conception japonaise du beau. À l’heure du livre numérique, je ne résiste pas au plaisir de vous présenter la sensibilité offerte par le papier japonais : « Le papier est, nous dit-on, une invention des chinois ; toujours est-il que nous n’éprouvons, à l’égard du papier d’Occident, d’autre impression que d’avoir à faire à une matière strictement utilitaire, cependant qu’il nous suffit de voir la texture d’un papier de Chine, ou du Japon, pour sentir une sorte de tiédeur qui nous met le cœur à l’aise… Les rayons lumineux semblent rebondir à la surface du papier d’occident, alors que celle du hôsho3 ou du papier de Chine, pareille à la surface duveteuse de la première neige, les absorbe mollement… Le contact est doux et légèrement humide, comme d’une feuille d’arbre. » L’éloge de l’ombre insiste également sur le traitement des surfaces. Ainsi l’or, en France, on le veut brillant sur les toitures de certains bâtiments prestigieux, comme l’hôtel de Invalides à Paris, au Japon on le désire patiné, mat, sans ce reflet prétentieux qui en enlève la profondeur. Tanisaki nous offre ici un beau cadeau dans ce court récit de quatre vingt dix pages que l’on peut lire et relire sans se lasser.

  1. L’Éloge de l’ombre, de Junichirô Tanisaki, aux éditions Verdier, traduit du japonais par René Sieffert.
  2. Shôji : cloison mobile constituée par une armature de lattes en quadrillage serré, sur laquelle on colle un papier blanc épais qui laisse passer la lumière, mais non le regard.
  3. Hôsho : papier japonais de haute qualité, épais et parfaitement blanc, ainsi nommé parce qu’il était à l’origine réservé aux édits impériaux. De là notre « Japon impérial ».

Philippe Proisy : http://www.proisy.com/

Joncour, Écrivain National.

Voilà l’histoire de Serge, en résidence d’écriture à Donzières (ville imaginaire) où la picole s’en donne à cœur joie, où les autochtones ont ce petit côté Délivrance qui fait frissonner, où les bois étouffent les bruits, cachent des mystères et des corps jamais retrouvés ; Donzières où une donzelle vénéneuse fait tourner toutes les têtes, et dont la photo, dans le canard du coin – on pensera à celle de Florence Rey – fait battre plus fort le cœur de notre Écrivain national. Bref l’ogre Joncour s’amuse, se régale et nous régale. Ses mots s’envolent, et si la quatrième de couverture évoque une « atmosphère très chabrolienne », on n’oubliera pas une virtuosité audiardienne. Pour preuve, cette réjouissance de mots, page 143 : Faut dire aussi que ce vin solide nous déportait vers l’allégorique et le fabuleux. Lisons et buvons !
31 aug 14

L’Écrivain national, Serge Joncour, éditions Flammarion. Déjà en librairie.

Courtès au Paradisi.

Franck Courtès m’avait bluffé avec son livre de nouvelles Autorisation de pratiquer la course à pied et autres échappées. J’avais même pris quelques minutes de « mon temps » chez François Busnel pour en parler. Le voilà qui revient avec un roman sur lui, sur ses chemins, ses lacs, ses pêches, ses femmes ; sur nous aussi, sur nos pertes, nos fantômes, nos joies, nos douleurs, nos rires. Et nos femmes. Un livre ample, généreux, qui sent à la fois la terre des hommes et le parfum de celles qu’ils aiment. Une histoire d’« adieux qui s’éternisent » comme l’écrivait Follain. Un livre qu’on referme comme l’album photo de la vie d’un autre, en se rendant compte que si, au départ, on n’en avait a priori pas grand chose à faire (de l’autre), il nous manque déjà.
Je ne connaissais pas Eric Paradisi. Maintenant oui. J’aimerais juste le serrer dans mes bras. Le remercier pour le livre de son amour pour elle. Flor, je crois, Flora, qu’importe. Elle, qui lui parle de l’au-delà puisqu’ici, sur cette terre, dans cet appartement, sur ce canapé, son corps a brûlé à cause d’une putain de prise multiple, d’un plaid qui dégageait du monoxyde de carbone en se consumant. C’est une vraie histoire vraie, mâtinée des nécessaires mensonges des survivants. C’est plus qu’un livre. C’est un chant. Un chant d’amour. Avec des notes de douleur. Des accords de brûlures. Un cri de nouveau-né. Une humanité foudroyante.

26 aug 14

Toute ressemblance avec le père, de Franck Courtès et Blond Cendré d’Éric Paradisi. Tous deux chez Lattès. En librairie le 28 août 2014.

Les cordonniers sont les plus mal chaussés.

Difficile soudain d’essayer de parler de mon livre1, comme je parle ici, depuis quelques mois, de ceux des autres. Ainsi donc, me revoilà après une mercière millionnaire et une actrice ronchon, avec une histoire de famille, dans la veine de L’Écrivain de la famille (justement). Une histoire éternelle sur l’incapacité de donner et de recevoir ; sur la goutte d’eau qui fait déborder le vase de l’amour, de la patience et de la tolérance. Une histoire de voyage aussi (oui, oui, je délaisse -le temps de la deuxième partie- mon pays ch’ti et ses gens « simples ») où l’on découvre ce qui nous fait défaut : l’amour, la patience et la tolérance (justement). Et enfin, parce que je garde un très joli souvenir d’avoir été une certaine Jocelyne le temps d’un livre, dans la troisième partie de celui ci, je me plonge cette fois dans le corps (défait) d’une ado, je gratte, je ponce, je récure, jusqu’à trouver ce graal qui fait les vies humaines, qui fait l’estime de soi et la grâce d’être resté en vie : le pardon. (Je n’aime pas trop le mot, mais n’en ai pas trouvé d’autre).

20 aug 14

  1. On ne voyait que le bonheur, aux éditions JC Lattès. Sortie aujourd’hui.

Le livre qui ne fut pas écrit.

14 aug 14

Peau d’Ours* (1958) sont les notes d’Henri Calet pour un roman qui aurait du s’appeler Peau d’Ours. Mais voilà, Henri Calet est mort en 1956, avant de pouvoir utiliser ses notes. Bien que son fils Luc (âgé de six, sept ou huit ans) lui ait dit : « Retiens-toi de vieillir, je ne veux pas que tu aies 52 ans », Henri Calet est mort à 52 ans, d’une crise cardiaque. Dans ses dernières notes – qui prennent, page après page, la bouleversante narration d’un journal, la douceur d’un adieu annoncé, triste –, il écrit : Je marchais en avant. J’ai été frappé d’une balle dans la région du cœur. Ces notes deviennent un véritable livre. Une histoire d’amours plurielles, de paternité douloureuse, d’écriture impérieuse. Calet est un poète avant tout, capable de faire dire à une femme : Vous m’avez beaucoup trompé avant de me connaître ? et d’achever son livre, deux jours avant sa mort par : Ne me secouez pas, je suis plein de larmes. Une phrase qui fait un tel écho en moi, une telle brutalité, qu’elle est devenue l’épigraphe de mon prochain roman*.

*Peau d’Ours, comme toute l’œuvre d’Henri Calet est publié aux éditions Gallimard. **On ne voyait que le bonheur. Editions JC Lattès. Sortie le 20 août 2014.

Une panne textuelle.

11 aug 14

Jamais l’idée de couverture n’aura été aussi juste pour un livre. Sous celle de Laurence Tardieu, qu’elle soulève doucement pour nous inviter à la rejoindre dans le lit de sa vie, elle nous raconte sa longue nuit compacte. La douleur physique : le dos, la main droite. La petite tragédie : ne plus pouvoir faire de nattes à ses filles. La grande tragédie : ne plus pouvoir écrire. Un dimanche d’automne 2011, alors que Laurence T. (c’est ainsi qu’elle choisit de se nommer dans cette chambre), alors qu’elle se tient au bord de l’abîme, le hasard la conduit au Musée du Jeu de Paume, où elle découvre l’œuvre de Diane Arbus. La rencontre en sauvera une. Entre les deux femmes (Laurence T. va avoir 40 ans, et 40 ans la séparent de Diane A.), s’installent un étonnant langage, une conjugaison de silences éloquents, une liste de points communs inattendus, d’échec amoureux semblables, deux filles, un premier amour jamais loin ; mais les relie surtout une formidable même envie de vivre dans un autre monde que le leur. Diane choisira la photo. Laurence l’écriture. Cette écriture décidée si tôt, annoncée si abruptement à son père, balayée si vite par sa mère ; cette écriture qui, après avoir failli la tuer, lui rend enfin la vie.

Une vie à soi, Laurence Tardieu, éditions Flammarion. Sortie fin août 2014.