Archive | Bouquins.

Ne sont que ceux qui restent.

Il y a quelque chose de terriblement délicat à narrer l’agonie d’un père car, comme l’écrit Nina Bouraoui à propos du sien* : « Ce serait être contemporaine de ma douleur et la vivre deux fois, à l’extérieur et à l’intérieur des mots. L’écriture si elle revenait dans ma main reproduirait les effets d’un poison » (page 184-185). Et pourtant, c’est ce poison qui s’empare de ce récit, cette présence absente déjà qui hante les pages, cette histoire dont la fin annoncée ne réserve aucune surprise, si peu de frémissements : la mort vient sur la pointe des pieds et l’on s’approche avec la même légèreté du corps abandonné, cette dépouille, « ce corps qui a retrouvé son visage, en plus jeune, quarante ans, presque » (page 210). Ainsi la morte embellirait, — ce que personnellement je ne crois pas pour avoir vu les miennes défigurées, évidées, humiliées. 
Grand Seigneur appartient à cette famille des récits impossibles et beaux, car si ces livres là permettent à ceux qu’on aime de durer encore un instant, ils ne commémorent au fond que la vie de l’auteur — cette minuscule digue qui ne retient rien. 

*Grand Seigneur, de Nina Bouraoui, aux éditions JC Lattès. En librairie depuis le 3 janvier 2024.

Retrouver l’amnios.

Voici Marie Sizun, une femme née en 1940, qui a donc passé les premières années de sa vie dans le boucan de la violence des hommes, qui a vu Armstrong poser son pied sur la lune, vu les feux, les plages et les pavés de 68, entendu la parole du corps des femmes, le génocide des Tutsis, la chute du Mur de Berlin, l’horreur du sida, la mort de Marilyn et celle de Romy Schneider, le 11 septembre à New York et le 13 novembre à Paris et qui, lorsqu’elle se met à écrire des souvenirs se souvient juste, se souvient simplement du 10 villa Gagliardini, le petit appartement de son enfance, des meubles dont les tiroirs enferment les souvenirs, de la joie malgré la fuite d’un père, des rires, des rires surtout, malgré la pauvreté et les bousculades du monde du dehors. 
C’est ce retour au ventre premier qui est le voyage empoignant de ce récit, un retour sur la pointe des pieds pour retourner à l’origine et, puisque le temps a pris son temps, a passé, s’y fondre et retrouver la paix.

*10, villa Gagliardini, de Marie Sizun, aux éditions Arléa, coll 1er mille. En librairie depuis le 4 janvier 2024.

Toute, toute première fois.

Il y a toujours une aimable tendresse dans le fait de s’emparer, découvrir un premier roman, chercher à en deviner le nouveau romancier derrière les mots et espérer qu’on l’aimera. 
Chaque premier livre est une immense promesse.
Celui de Rémi Baille raconte un été, un premier amour, une sauvageonne qui, sans atteindre la grâce d’une Manon des Sources en partage la soif de liberté, une crique aride, des hommes et des pêcheurs, un incendie, le feu qui dilacère quelques rêves. Si Les enfants de la crique, par la discrétion de son propos tient davantage de la nouvelle, il possède néanmoins des beautés assemblées autour d’une langue qui tend le cou, cherche à sortir les mots hors de l’eau, comme un noyé sa main, pour dire et montrer sa furieuse envie d’être un écrivain ; et c’est au fond le plus touchant dans ce livre : parvenir à survivre au feu du désir d’écrire pour laisser sur la plage d’une page les cendres de son passage.
C’est la promesse (réussie) d’un premier livre.

*Les enfants de la crique, de Rémi baille. Aux éditions Le bruit du monde. En librairie depuis le 4 avril 2024.

La réponse interdite.

Valérie est une femme et une auteure courageuses. Elle n’a jamais hésité à mettre la plume là où ça fait mal. Souvenez-vous. Emprise, qui traitait déjà des pervers narcissiques, de surcroît en Arabie, Sans titre, de la (fausse) valeurs de certains artistes, Des fleurs et des épines, de la délicate question de la GPA. La revoici, à l’heure bien avancée de #MeToo, à celle, assassine désormais, de la haine sur les réseaux sociaux, et du féminisme ultra-militant, avec un sujet explosif, une proche dystopie terrifiante, car pas si dystopique que cela : la parole d’une victime — elle a 14 ans, lui plus du double — et surtout l’avalanche de ses conséquences.
Mais voici que j’en dis déjà beaucoup et ne voudrais pas vous priver du plaisir de la découverte. 
Juste ajouter que Valérie est une femme et une auteure libres. Son livre en témoigne. Il ne prend qu’un seul risque. Et pas des moindres.
Celui de nous faire réfléchir.

*La question interdite, de Valérie Gans, aux éditions Une autre voix. En vente depuis le 15 septembre 2023.

L’histoire du cordonnier. Ou de la mercière.

Selon l’idée que ce sont les cordonniers les plus mal chaussés ou les mercières les plus mal je ne sais pas quoi, je préfère laisser à un ami lecteur le soin de commenter La Liste 2 mes envies* avec ses mots à lui. Simples. Directs. Et finalement poignants.

*La Liste 2 mes envies. Chez Albin Michel. En librairie ce 17 avril 2024.

Crayons gris.

Le point de départ des Crayons de couleur* est absolument formidable. 
Un jour, toutes les couleurs disparaissent. Le monde devient soudain en noir et blanc. Une banane jaune est gris béton. Un ciel bleu, gris titanium. Une rose rose, gris alpaga. Les saveurs semblent se modifier — car une banane gris béton ne peut pas posséder celle d’une banane jaune beurre frais. 
Je pensai alors à ces merveilles de scénarios que sont Tête d’horloge ou C’est arrivé demain et me lançai allègrement dans ce roman. Mais voilà que très vite il tourne au conte pour (grands) enfants ; d’ailleurs, précise l’auteur dans ses remerciements, sa fille l’a adooooooré (sic), qu’il y a des méchants qui ressemblent à Jasper et Horace, les compères de Cruella d’Enfer, qui veulent voler les seuls dessins en couleur que fait une petite fille avec les derniers crayons de couleur fabriqués par une usine qui vient de mettre la clé sous la porte ; et toute cette histoire pétrie de bons sentiments et de personnages en rédemption, tourne au Walt Disney, certes réussi — référence qu’assume parfaitement Jean-Gabriel Causse puisqu’il termine son conte avec cette citation du grand Walt : « Rêve ta vie en couleurs, c’est le secret du bonheur ». Un livre, donc, que je vous recommande à moitié. La première pour son idée géniale. Ou la seconde pour son côté dessin animé.

*Les crayons de couleur, de Jean-Gabriel Causse. Aux éditions Flammarion (2017) puis J’ai Lu (2018).

Une révélation.

Une autrice (je me demande si finalement auteure n’est pas plus jolie) est invitée par un certain Mo, sur recommandation d’un certain Grégoire*, à animer un atelier d’écriture et, après une pudique hésitation, la voici qui accepte de relever le défi. 
Ce n’est donc pas toute une famille, cette fois, que convoque Lorraine dans son nouveau livre** sur sa chère île de Groix, mais des « écrivants »
Tout ce petit monde se retrouve alors pour une semaine d’apprentie-écriture en terre groisillonne, c’est-à-dire avec Ploemeur en face, Belle-Île au sud-est — convenons qu’il y a plus moche comme endroit pour écrire et rêver.
Et c’est là, en ses Terres et en ses mots, que le talent choral de Lorraine se déploie formidablement ; dans sa malice à faire se dévoiler chaque participant au travers de ce qu’il écrit et qui n’est rien d’autre que ce qui le relie au monde. 
Car l’écriture est justement ce lien. 
Une lettre est un fin tracé, un fil noué, une torsade qui désigne quelque chose, forme un mot qui en révèle une autre et ainsi, ligne après ligne, exactement comme en couture, se dessine ce qui nous tient, nous retient, et parfois nous empêche. 
Et elle est là, l’île du titre. 
Nous sommes chacun un territoire de mots, borné d’une frontière de phrases, et ce sont ces limites que l’auteure-animatrice s’emploie à faire bouger pour confesser chez chacun les mots entre les mots — ces mots silencieux qui sont notre parole profonde. 
Ainsi, au terme d’une semaine riche et forte d’émotions, de retournements très fouchetiens, tous repartiront à jamais révélés à eux-mêmes.
Révéler ; le seul mot qui finalement contient le sens de tous les autres.

* Toutes ressemblances avec des personnages existants ou ayant existé seraient purement fortuites.
**L’Écriture est une île, de Lorraine Fouchet. Éditions Héloïse d’Ormesson. En librairie le 4 avril 2024. (Photo de l’auteure et son livre fournie par l’auteure).

Une Nuit particulière* — inoubliable, unique, dangereuse, sexuelle, tendre, grave, légère, bouleversante, charnelle, spirituelle, mortelle, lumineuse, inattendue, gourmande, vorace, sensuelle, poétique enfin.

*Une Nuit particulière parait au Livre de Poche. En librairie le 27 mars 2024.