Archive | Bouquins.

Le Printemps en automne.

À l’heure où les attestations de déplacement (ah, les nostalgiques de l’Ausweis), où les murs emprisonnent nos libertés les plus essentielles – voir et embrasser un ami, enterrer quelqu’un, rire ensemble –, voici un texte magnifique* qui raconte par la voix de Nour, prostituée de 40 ans, comme une voix de théâtre**, la montée du Printemps arabe. Et avec elle l’arrivée des Barbus, les promesses de liberté qui s’écrivent toujours avec le sang des autres, de jours meilleurs qui se façonnent à coups de poings, d’égalité au nom de laquelle on emprisonne les femmes dans le mal des hommes, on éventre les homosexuels comme des chiens, on viole impunément, on crache aux visages. Mais surtout, l’écriture lumineuse, libre et crue de Rachid Benzine éclaire d’amour ce portrait de femme inoubliable, portrait de nos mères et de nos filles, portrait de toutes les soumissions et par là, de tous les envols. Dans les yeux du ciel (pas fan du titre) est un chant d’espérance de toute beauté parce que lucide. Parce que désenchanté. Parce que vrai.

* Dans les yeux du ciel, de Rachid Benzine. Éditions du Seuil. Disponible depuis le 20 août 2020.
** Renseignements pris, Dans les yeux du ciel a d’abord été écrit pour le théâtre (comme quoi, j’ai l’œil), pièce créée en Belgique, puis jouée en Avignon en 2017.

Impressionnant.

Voici un livre* à la trajectoire éblouissante. Finaliste du Goncourt 2020 (dont les rumeurs penchent plutôt du côté de Gallimard qui trépigne depuis quatre ans) et finaliste du Grand Prix de l’Académie française (dont les mêmes rumeurs le destinent cette fois à Montety ex-Gallimard passé chez Stock). Deux grandes finales, ce n’est pas rien.
Il ne m’en fallait pas plus pour m’empresser de découvrir cet Historiographe du royaume, un roman (dit-on) sur le règne du roi Hassan II raconté par un compagnon de classe qui (dit-il) fut « en grâce autant qu’en disgrâce » car à fréquenter de trop près le souverain on prend le risque d’en connaître ce qu’il ne faut pas. Mais au-delà de l’histoire fort bien renseignée, documentée et passionnante, c’est le style de Renouard qui impressionne. Une écriture d’une très grande maîtrise (j’aurais du écouter en cours de français, être davantage attentif aux leçons de grammaire). Mais ce qui m’a botté (un mot qu’on ne trouvera pas chez lui), c’est cette fantaisie qui surgit parfois là où on ne l’attend pas. Ainsi les magnifiques pages décrivant la tentative de coup d’état contre le Roi (page 131 et suivantes) sont dignes des plus grands feuillets d’Albert Cohen et de ses Valeureux et lorsque la « belle » littérature rejoint la fantaisie, on touche alors au merveilleux. Et ça, ça mérite vraiment un Prix littéraire. Mais les Prix…

*L’historiographe du royaume, de Maël Renouard. Éditions Grasset. En vente depuis le 2 septembre 2020.

Denise est morte.

Denise a été assassinée. Denise avait 79 ans. Elle habitait un petit pavillon, dans une impasse. Derrière le pavillon, un bois. Derrière le bois un Décathlon. Et à l’entour, on ne sait pas très bien. Des barres, peut-être. Avec « les vieux, les pauvres, les migrants, les errants (…) » (page 240). Les invisibles. Justement. Là ou les assassins de Denise sont invisibles. Ils ou elles ont fait fort. Denise a été massacrée. On lui a volé des bricoles. Une vieille, des bricoles, ça ne remue pas les foules. Pas la police en tout cas. Pas la justice. C’est un petit fait divers. Bien moins juteux que la disparition d’une jolie gamine de seize ans. Retrouvée violée. Poignardée. Ou une jeune femme enceinte bouffée par son pitbull. Non. Le corps de la vieille, on le glisse sous le tapis du silence. Avec la poussière de l’indifférence.
Mais voilà que Denise, née Le Pohon, est la sœur aînée d’Irène Frain, écrivain. Et voilà la cadette, abasourdie par ce silence, qui prend la plume, enfin ses doigts, pour taper sur le clavier de son ordinateur ce Crime sans importance*, dans lequel, comme un saumon qui remonte sa rivière, elle part à la recherche du criminel mais surtout de sa sœur, car entre elles, le silence était là depuis bien longtemps. C’est à ces douloureuses retrouvailles, celle d’une vivante et d’une morte, que nous invite la délicate Irène Frain à assister dans un texte plein de pudeur et de colère mêlées. Deux ans après l’assassinat de Denise, Irène n’a pas trouvé l’assassin, « il avait la peau noire et il était rentré chez les victimes par l’arrière de la maison » (page 243), mais elle a retrouvé sa sœur et au passage peut-être quelques Prix littéraires.

*Un crime sans importance, de Irène Frain. Éditions du Seuil. En librairie, pardon, en click and collect (clique et collecte) et sur Internet depuis le 20 août 2020.

Ce qui plaisait à Blanche.

Voici un titre formidable. Non parce qu’il porte le prénom de l’une de mes filles, mais qu’il est une promesse d’intime. De rareté. Et, chemin faisant, de défloraison puisqu’il n’est de plaisir sans chute.
Ce qui plaisait à Blanche est un roman à la croisée de Stendhal et du Eyes Wide Shut de Kubrick, une extrême élégance stylistique mâtinée d’une perversion triste car Blanche n’aime rien moins que de se faire prendre par une ribambelle d’affamé(e)s lors de luxueuses orgies, de préférence sous le regard désenchanté d’un témoin.
Si, dans le film de Kubrick, les mêmes scènes où les personnages étaient masqués (non, non, pas à cause du Covid-19) et éclairés à la bougie, frisaient avec, au pire le ridicule, au mieux l’ennui, Enthoven parvient ici à déjouer les pièges de ces orgies par la grâce d’une langue flamboyante : celle d’un nostalgique de ce que fut la littérature française (pas pour rien d’ailleurs qu’il fut un moment sur la liste du Prix de l’académie) et à laquelle, non sans jubilation, il rend moult hommages malicieux. On y croise Aragon. On y croise la Mort.
Et c’est là Ce qui plaisait à Grégoire.
Quant au reste, à savoir le récit de ce riche héritier (toujours un peu ennuyeux, le riche héritier) qui tombe amoureux de cette Blanche flamboyante, perverse, menteuse, lâche, désespérée, orgiaque et veuve (toujours un peu désespérée, la veuve), jusqu’à en devenir son petit chien, je laisse à chacun le soin d’y découvrir ce qui lui plaira.

*Ce qui plaisait à Blanche, de Jean-Paul Enthoven. Éditions Grasset. En librairie (en commandez et retirez) et en ligne depuis le 26 août 2020.
Peinture d’Octave Tassaert, La femme damnée (1850) – dont il est question dans le livre (page 83).

Le terrorisme pour les pas nuls.

Évidemment, on va dire que l’actualité sert le propos du dernier et formidable livre de Marc Trévidic. Une décapitation à Conflans-Sainte-Honorine. Trois morts à Nice. Quatre au moins à Vienne. À chaque fois au nom de l’islamisme triomphant. À chaque fois plongeant nos bons dirigeants dans une overdose de twitteries compassionnelles. Qu’ils lisent donc ce Roman du terrorisme*. Probablement l’un des meilleurs textes jamais écrits pour comprendre ce curieux ADN de la haine qui prend sa source en Perse au XIè siècle et n’en finit pas de tapisser de sang le monde du XXIè siècle. Mille ans d’égorgements, d’empoisonnements, de bombes, d’avions suicides, racontés par celui-là même qui les utilise : le terrorisme. Car c’est lui qui écrit. À la première personne. Lui qui parle et se raconte. Dévoile ses pensées et surtout ses arrière-pensées. Lui qui justifie sa haine de vous (de moi aussi). Qui ne s’arrêtera que lorsque vous serez soumis (et moi aussi). Lui qui se joue encore une fois de nous. Et c’est là le tour de force littéraire de Marc : être celui qui nous tue et nous explique pourquoi (l’intérêt de comprendre c’est de pouvoir se défendre). Marc parvient même à nous faire sourire parfois (surtout moi) mais finit par nous laisser groggy à la dernière page.
Puisse ce livre absolument indispensable nous rappeler les paroles de cette chanson française un temps à la mode : Entendez-vous dans les campagnes/Mugir ces féroces soldats?/Ils viennent jusque dans vos bras/Égorger vos fils, vos compagnes!/Aux armes, citoyens/Formez vos bataillons/Marchons, marchons!/Qu’un sang impur/Abreuve nos sillons!

*Le Roman du terrorisme, Discours de la méthode terroriste, de Marc Trévidic. Éditions Flammarion. En librairie (oui, même en période de confinement, pensez au « click & collect », disent les officiels, en français « commandez et collectez »), le 4 novembre 2020.

#jesuisungarçon

Fille* a le charme des premiers romans et c’est sans doute ce qui en fait toute sa force. Voici Camille Laurens nous délivrant, aux trois premières personnes du singulier, sa singulière enfance de fille, cadette succédant à une aînée – deux filles donc, dans une famille où le père répondait par « Non j’ai deux filles » lorsqu’on lui demandait s’il avait des enfants.  C’est dire. La fille se fait tripoter par l’oncle. Tout le monde le sait mais tout le monde ferme sa gueule. Puis la fille grandit. Devient traductrice comme si elle cherchait les mots pour traduire le monde. Tenter de le comprendre. L’aimer mieux. Mariage sans passion. Un premier enfant à 35 ans. Tristan. Petit garçon qui ne vivra pas. Et à propos duquel figurent pour moi les plus belles pages du livre. Un chagrin sans colère. Une tristesse sans aucun des mots de la tristesse. Un tour de force littéraire sans aucun doute. Puis, elle en refait un autre alors qu’elle voulait celui-là. Une fille cette fois. Une fille qui suit un garçon et qui dira « Je suis un garçon ». Cette fille-là grandit. Aimera les filles puisqu’elles sont le sujet de l’amour de ce livre délicat.
Avec ce nouveau roman et à l’heure des publications féministes parfois outrancières, Laurens remet les pendules à l’heure de la féminité. De la place des filles. Et donc de la beauté du monde.

*Fille, de Camille Laurens. Éditions Gallimard. En librairie depuis le 20 août 2020.

Du premier Musso à Musso premier.

Les chiffres m’ont toujours donné le tournis (en cela, ils ressemblent aux mots). Voici Skidamarink, le 1er roman de Guillaume Musso, sorti en 2001, vendu à 3000 exemplaires et, si beaucoup aujourd’hui seraient aux anges d’y parvenir, on considéra alors ce score comme un échec. Depuis, 17 romans. On va dire plus ou moins 500.000 exemplaires à chaque fois. Et le double pour les Poche. Depuis 10 ans, Guillaume est l’auteur le plus lu en France (on l’aurait été une heure qu’on serait déjà bien heureux) et c’est mérité car comme le clamait une célèbre publicité pour le ketchup Heinz : « 500 millions de frites ne peuvent pas avoir tort ».
Et le voilà qui, pour fêter cet extraordinaire dixième anniversaire consécutif, nous offre la réédition de ce premier roman ébouriffant (qu’on ne dénichait jusqu’ici sur le Net qu’au prix filou de 250 ou 300 euros).
Voici que quatre individus qui ne se connaissent pas reçoivent chacun un morceau de la Joconde, au dos de laquelle figure une citation différente ainsi qu’un mot les enjoignant à se retrouver dans une église en Toscane. Alors, comme dans la plus grande tradition des romans à énigme, et quelques années avant le Da Vinci Code, Guillaume nous entraîne dans un thriller brillant qui mêle politique, eugénisme, serial killer et amour. Un premier roman à faire pâlir beaucoup de premiers romans tant il est construit, maîtrisé et dévoile déjà tout le talent à venir de ce conteur hors pair. Mais ce qui reste le plus touchant pour moi, c’est la passion qu’a ce petit gars de 26 ans (le fac-similé à la fin du bouquin d’un article de Nice Matin en 2001 nous montre son si jeune visage d’alors) : sa passion de l’écriture. On sent qu’elle est son sang. Et quand on voit combien de cœurs elle a irrigué, on se dit que la naissance d’un écrivain possède quelque chose de magique. Skidamarink est cette naissance-là.

*Skidamarink, de Guillaume Musso. Éditions Anne Carrière (2001), 250 à 300 € sur le Net. Éditions Calmann-Lévy (2020). 19€90 dans toutes les librairies.

Promesse tenue.

Il y a quelque chose d’émouvant à lire ce Tenir promesse* quand on sait que Philippe Gourdin (que je connais depuis longtemps à la faveur des salons du livre au temps où l’on s’y baladait non masqués, où l’on s’échangeait de chaleureuses poignées de mains, où l’on riait encore) a failli mourir par trois fois d’une leucémie et donc n’avoir jamais vraiment su quelles promesses il aurait pu lui-même tenir.
Dans ce roman (à ranger du côté des Lévy du début ou de Nicholas Sparks période N’oublie jamais), Barbara est sauvée de la noyade par Milo auquel elle propose, en récompense, une nuit d’amour s’il le souhaite. Il accepte. Mais dans un an. On pense bien sûr à Elle et Lui de Leo McCarey avec les sensationnels Deborah Kerr et Cary Grant et c’est tant mieux. Ici, Philippe s’amuse non pas avec le fait qu’ils vont se retrouver (ou pas) mais bien avec celui que l’idée même de ces retrouvailles va changer leur vie, chaque jour, presque malgré eux, car on le sait tous, c’est le chemin qui compte. Et c’est sans doute pour avoir lui-même failli plusieurs fois se perdre en chemin qu’il le savoure à chaque instant, en essore chaque possibilité de bonheur. Tenir promesse est un sérieux « feel good book » comme on dit, truffé de bons mots, jubilatoires parfois, drôles souvent, qu’on quitte avec la banane, ce qui est bien plus agréable sur la tronche  qu’un masque.
Avec ce nouveau roman, Philippe tient sa promesse d’être là. Encore. Et encore. À croire que l’écriture sauve.

*Tenir promesse, de Philippe Gourdin. Aux éditions Fauves. En librairie et online depuis le 25 février 2020.