Archive | Bouquins.

La vie, encore et toujours.

Voilà cinq ans, au Printemps de livre de Cassis, qu’Anne-Marie Mattei Colin m’avait annoncé qu’elle m’enverrait un jour son livre*. Eh bien le voici. Non pas qu’il se soit entre temps perdu dans les méandres postales (dont on appréciera qu’il soit le seul service qui coûte toujours plus cher pour aller toujours moins vite) mais c’est sans doute le temps qu’il lui a fallu pour l’écrire, car voici un livre de poésie et la poésie aime à prendre tout son temps.
La vie, c’est comme ça recueille 100 poèmes, des brièvetés aux parfums de Follain parfois, qui présentent la particularité romanesque de raconter la vie d’une femme. Et c’est là que le livre est étonnant puisqu’il dépasse le recueil de poésies et devient presqu’un roman fait de poésies. On y croise une mère qui meurt, une tante à laquelle on ne veut pas ressembler, des enfants qui ne viennent pas car le ventre est mort, des amants, des nuits, des chagrins et des espérances. On y rencontre une femme comme nous et on se met à aimer nos vies.  La poésie, c’est comme ça.

*La Vie, c’est comme ça, de Anne-Marie Mattei Colin. (Photo prise par l’auteur).

Où écrivent-ils ?

J’ai demandé aux écrivains que j’aime de nous montrer où ils écrivent.
Leurs réponses en photos composent ma nouvelle rubrique Bureaux d’écrivains.

Et une merveille, une !

Voici un livre absolument formidable*.
Formidable parce qu’à rebours de la déroute intellectuelle d’aujourd’hui, loin des jugements faisandés et autres discours dépressifs.
Voici la magie de la littérature.
Celle capable de transcender le réel, de voir enfin le monde avec une merveilleuse singularité, une poésie oubliée.
Celle qui retrouve l’autre.
Voici le monde des autres observé par les yeux d’un Français exilé à Naples suite à une dévastation amoureuse — qu’on pourrait considérer comme l’avatar romanesque d’Amanda Sthers, elle-même exilée à Los Angeles —, installé dans un café napolitain où défilent de très beaux personnages.
Mais pour les dire beaux, il faut les avoir vus — vus au-delà de ce que l’on voit d’ordinaire de l’autre, et c’est ce que voient les mots d’Amanda. 
C’est ce que dit sa voix. Une voix ici de conteuse fabuleuse.
Voici enfin une histoire où une laide peut devenir belle, un écrivain ses personnages au sens propre, un foulard une malédiction, un chagrin d’amour une espérance.
Le Café suspendu est un texte qui vient de trouver chez moi sa place entre les sulfureuses Chroniques napolitaines de Jean-Noël Schifano et Les épices de la passion (titre épouvantable en français, Como agua para chocolate en vo, finalement rebaptisé Chocolat amer) de Laura Esquivel. Autant dire sur l’une de mes plus hautes marches.

*Le Café suspendu, d’Amanda Sthers. Éditions Grasset. En librairie depuis le 4 mai 2022.
PS. Il existe à Naples cette tradition de payer un café pour qui n’en a pas les moyens. Il est alors indiqué sur l’ardoise comme un cafe sospeso  — un café suspendu. Et puisqu’à la fin du livre il nous est invité à faire de ce livre un livre suspendu, j’ai déposé mon exemplaire au Café Colette, 79 Berry Street, à Brooklyn.

Ange(lique) et démons.

Après une assez sombre trilogie où Guillaume mettait en scène la vie compliquée des écrivains, voici Angélique, un formidable roman plus lumineux, plus virevoltant encore et surtout plus empoignant puisqu’il parle de rédemption. 
Le « pitch » (vu sur le site de l’éditeur) pose cette question : Qui veut tuer Angélique Charvet ? mais ce n’est, pour moi, pas là le plus spectaculaire, même si la rencontre au début du livre entre un vieux flic blasé et une jeune péronnelle plein d’allant fonctionne à merveille, que les dialogues (parfois très drôles) font mouche et que le rythme ne faiblit jamais. Là où, selon ma sensibilité, le livre est fort réussi, c’est cette dans cette façon que Guillaume a de forer enfin l’âme, de tisonner les cœurs émiettés et d’humaniser les plus sombres d’entre nous. 
Ainsi qu’une idée (dont je suis envieux, je l’avoue)… que je ne peux pas vous confier sous peine d’en dévoiler trop.
Une fois Angélique refermé, je n’ai pas reposé un énième thriller, mais une histoire forte d’homme et de cœur, et c’est celle -là, pour paraphraser une célèbre réclame Finger de Cadbury des années 90 pour laquelle j’ai envie de demander :
— Tu pourrais pas la faire un petit peu plus longue, monsieur Guillaume ?

*Angélique, de Guillaume Musso. Éditions Calmann-Lévy. En librairie le 20 septembre 2022.

Des espérances.

Vingt ans après l’avoir écrit (et sans doute plusieurs fois réécrit), Léonora Miano nous fait découvrir son premier roman* qui, comme bien souvent avec les premiers romans, s’inspire de sa propre vie, en l’occurrence cette période où, à 23 ans, jeune maman sans domicile ni titre de séjour, elle se retrouve en centre d’hébergement d’urgence à Paris. 
Et oui, il y a dans ces pages toutes les choses magnifiques et sordides que l’on peut attendre d’un tel récit, toutes les émotions, toutes les colères qui valent leur pesant d’humanité.
Mais là où le livre a un singulier écho avec le monde d’aujourd’hui (décidément bien immobile dans son rapport à l’autre), c’est qu’à l’heure où Mr. Macron s’en va par ses chemins mémoriels de l’Afrique, faisant mille grandes déclarations à son habitude, il tient là, dans ses pages, un authentique témoignage de nos ratages français. Page 78, Léonora écrit à propos de la France : Je déteste qu’ils nous aient menti. Qu’ils se soient présentés à nous comme s’ils étaient meilleurs. Je déteste qu’ils nous donnent des leçons. Dans ce pays, tout le monde n’est pas raffiné. Tout le monde n’est pas lettré. Tout le monde ne parle pas le français. Tout le monde n’est pas libre et égal. (…). Je déteste que nous ayons été faibles. Que nous nous soyons laissé subjuguer au point de ne plus croire en nous. Ils ne sont pas assez grands pour qu’on leur ait fait cadeau d’un morceau de notre âme. Ils ne savent même pas ce qu’ils nous ont pris. 
Mais je reste convaincu, comme Léonora, que nous sommes tous faits de ces poussières d’étoiles (Stardust) qui permettront à chacun, un jour, de briller de sa propre lumière

*Stardust, de Léonora Miano, aux éditions Grasset. En librairie le 31 août 2022.

Mon frère est mort.

Il reste quelques souvenirs, quelques pages dans mes livres, et lorsqu’on est dans un livre, on ne meurt plus, n’est-ce pas ?

Ici, dans L’Enfant réparé — qu’il n’aura pas eu le temps d’être.

¡ Bienvenidos !

Et voilà que le directeur commercial de chez Grasset, un esprit admirable, une personne rare, m’emmène dans la réserve, s’empare de ce roman* et me le tend en disant : Lis-ça, c’est formidable. Renseignements pris, il s‘agit du premier roman d’une jeune actrice, scénariste et réalisatrice qui, comme souvent avec les premiers livres, revient sur ses origines. Basques, en l’occurrence. D’où le titre. 
Cette évocation poétique d’une citoyenneté de l’endroit où l’on est, est le cœur même du livre puis que Marie Larrea (comme la réal, la réalisatrice, écrit-elle de son nom) se découvre fille adoptée de deux parents eux-mêmes abandonnés.
D’où et de qui sommes-nous ? 
C’est alors qu’elle décide de remonter le torrent de son histoire, comme les saumons, mais si eux y vont pour se reproduire, Larrea y va pour ne surtout pas reproduire l’incertitude et la démission, mais apprendre à y être une fille et une mère — deux soi à jamais simples. 
Mais la vraie, la grande, la magnifique nouveauté est du côté de l’écriture. Un style d’une vivacité enivrante, des mots virtuoses, probablement élevés à toutes les passions d’Espagne. Un ton qui annonce triomphalement la naissance d’un magnifique écrivain. Bienvenue !

*Les gens de Bilbao naissent où ils veulent, de Maria Larrea. Éditions Grasset. Rentrée littéraire. En librairie le 17 août 2022. (Merci Jean-Marc !).

« Les mots pour le dire » (encore).

Au prétexte d’un escapade sur la Seine pour les 70 ans de sa mère — destination la Tour Eiffel qu’elle n’a jamais vue —, Mabrouck Rachedi réunit dans le huis clos d’une péniche sa (très nombreuse) famille pour un bref voyage sur l’eau et fort lointain dans la mémoire. 
Chaque passage de pont parisien est l’occasion de dériver dans l’histoire familiale, d’ausculter les rêves de ces hommes et femmes d’Algérie qui rêvaient de la France, qui y sont venus, en sont parfois revenus car l’herbe n’est pas toujours plus verte ailleurs et le cœur de certains pas toujours immense. C’est un voyage violent et doux à la fois, plein de poésie surtout, auquel il nous est proposé d’embarquer, de nous asseoir confortablement et d’écouter, comme au coin d’un feu, de la bouche d’un formidable conteur Tous ces mots qu’on ne s’est pas dits.

* Tous les mots qu’on ne s’est pas dits, de Mabrouck Rachedi. Éditions Grasset. En librairie depuis le 26 janvier 2022.