Archive | Bouquins.

Promesse tenue.

Il y a quelque chose d’émouvant à lire ce Tenir promesse* quand on sait que Philippe Gourdin (que je connais depuis longtemps à la faveur des salons du livre au temps où l’on s’y baladait non masqués, où l’on s’échangeait de chaleureuses poignées de mains, où l’on riait encore) a failli mourir par trois fois d’une leucémie et donc n’avoir jamais vraiment su quelles promesses il aurait pu lui-même tenir.
Dans ce roman (à ranger du côté des Lévy du début ou de Nicholas Sparks période N’oublie jamais), Barbara est sauvée de la noyade par Milo auquel elle propose, en récompense, une nuit d’amour s’il le souhaite. Il accepte. Mais dans un an. On pense bien sûr à Elle et Lui de Leo McCarey avec les sensationnels Deborah Kerr et Cary Grant et c’est tant mieux. Ici, Philippe s’amuse non pas avec le fait qu’ils vont se retrouver (ou pas) mais bien avec celui que l’idée même de ces retrouvailles va changer leur vie, chaque jour, presque malgré eux, car on le sait tous, c’est le chemin qui compte. Et c’est sans doute pour avoir lui-même failli plusieurs fois se perdre en chemin qu’il le savoure à chaque instant, en essore chaque possibilité de bonheur. Tenir promesse est un sérieux « feel good book » comme on dit, truffé de bons mots, jubilatoires parfois, drôles souvent, qu’on quitte avec la banane, ce qui est bien plus agréable sur la tronche  qu’un masque.
Avec ce nouveau roman, Philippe tient sa promesse d’être là. Encore. Et encore. À croire que l’écriture sauve.

*Tenir promesse, de Philippe Gourdin. Aux éditions Fauves. En librairie et online depuis le 25 février 2020.

Avocat et poète, même combat.

Denis Boudrias, que j’ai rencontré il y a quelques années à Montréal est un ancien avocat devenu poète, ce qui, à y regarder de près, est le revers d’une même médaille : sauver les autres avec les mots. Ci-dessous un poème qu’il a écrit en 2019 et qui fait écho de façon saisissante à mon dernier livre.

Découvrez le travail de Denis (avec son compère Jacques Boulerice) dans ce très beau livre : Marcher dans les pas du temps (récits, prose et poésie). Éditions Crayon d’argent, 2017, 184 p., 20 $.

Jean-Louis Fournier et Brigitte Bardot.

Il y a un an pratiquement jour pour jour, Jean-Louis nous livrait un petit opuscule intitulé « Je ne suis pas seul à être seul »* et le voilà qui nous revient cette fois en bonne compagnie. On penserait presque à celle de Brigitte Bardot car elle fut un petit animal sauvage dans Et Dieu créa la femme, une biche magnifique dans Viva Maria et une panthère fascinante dans La Vérité et qu’elle aurait pu, à ce titre, figurer dans ce nouveau petit livre** dans lequel Jean-Louis nous délivre un amusant et désenchanté traité de savoir-vivre avec les animaux.
Il n’est donc plus seul cette année, accompagné dans l’écriture de ce texte de sa chatte Artdéco, « blanche avec des taches noires artistiquement disposées » (page 9), trouvant refuge dans l’affection des animaux, dans leurs beautés et leurs silences, bien préférables selon lui aux gesticulations des hommes. Et comme c’est très exactement ce que pense l’ex-sublime-actrice que tous les hommes rêvaient alors d’adopter, je me demande si ce n’est finalement pas Jean-Louis qui va décrocher le pompom.

*Je ne suis pas seul à être seul, de Jean-Louis Fournier. Éditions Lattès (2019).
**Merci qui ? Merci mon chien, aux Éditions Buchet-Chastel. En librairie le 8 octobre 2020.

Adeline Fleury existe.

Et elle est un sacré auteur. Ou sacrée autrice, si vous préférez. La voilà qui romance* ce terrible fait divers de 2013. Une femme abandonnait sa petite fille sur la plage de Berk Plage à marée basse pour que l’eau l’engloutisse, l’emporte, puis était rentrée chez elle à Saint-Mandé, l’air de rien. De cette tragédie, Adeline tamise un texte d’une violence et d’une poésie furieuses, trace une enfance imaginaire, africaine et sorcière, burine un corps transpercé, recousu, consumé, un corps comme un pays duquel on est exclu, duquel on n’est plus. Ida n’existe pas est un chant d’amour et d’eau, un esperanto de chair et de larmes, envoutant, spectral, glacial et incandescent à la fois. Ce genre de livre qui s’inscrit la chair comme une brûlure. Quelle claque.

*Ida n’existe pas, de Adeline Fleury. Aux éditions François Bourin. En librairie depuis le 20 août 2020.

La Bible selon Hanya Yanagihara.

1122 pages*. L’équivalent d’une demi Bible. Justement. Dans cet énorme pavé de Hanya Yanagihara (dont c’est le deuxième roman, flopée de Prix) il est question de quatre amis. Willem, acteur. Belle gueule. JB, peintre. Haïtien. Un genre de Basquiat. Malcolm, architecte qui attend son heure de gloire. Et Jude. Le mystérieux Jude. C’est autour de lui, de son mystère, de ses souffrances que gravite le monde des autres. Je n’aurais pas la prétention de vous résumer ce pavé en quelques lignes. Juste vous dire comment je l’ai lu. Et du coup, trouvé passionnément iconoclaste. Donc. Je me souviens avoir vu enfant un tableau de crucifixion surmonté d’un panneau sur lequel on pouvait lire Jude. (Depuis, il semble que l’Église ait préféré les initiales INRI pour « Iesus Nazarenus Rex Iudaeorum », autrement dit « Jésus le Nazôréen, roi des Juifs », plus chic). Là où ma lecture m’est devenue captivante, c’est que j’ai lu le personnage de Jude comme étant une sorte de Christ, dont la souffrance, les automutilations, le mystère, les fractures, les ombres, l’enfance fracassée, les passages horribles, étaient une métaphore de celle de celui de la Bible. Vous me suivez ? Et que ses trois amis, d’une certaine façon, étaient ses apôtres. Le tout dans le New-York d’aujourd’hui, enfin, d’avant le Covid-19. Donc, ce livre qui en a épuisé certains, m’est apparu comme une lecture hallucinée de ce type dont la légende a bouleversé le monde il y a 2020 ans et dont on pouvait se demander s’il lui aurait été possible d’avoir Une vie comme les autres. Maintenant, je me suis peut-être complètement gouré. Et c’est ça qui est épatant avec les livres. Celui qui le lit qui en fait quelque chose d’unique.

* Une vie comme les autres, de Hanya Yanagihara. Traduction de Emmanuelle Ertel. (Pour le fun, et en se référant à la grille tarifaire de l’ATLF de 2012, à 20 euros en moyenne la page, cela fait une traduction à 22.400 euros). Édition Buchet-Chastel (2018). Livre de Poche (2019).

Tiné airlines.

Le toujours regretté Michel Audiard disait « aimer les fêlés parce qu’ils laissent passer la lumière » et c’est cet amour qu’on retrouve dans le nouveau roman de Caroline Tiné, Tomber du ciel*, tout comme il était déjà présent dans son précédent livre**. C’est qu’elle les aime, les froissés, ébréchés, cassés, fracassés de la vie. Les voici à bord d’un Airbus A 380, le temps d’un Paris-Singapour. Une ex-hôtesse qui fuit une terrible histoire d’amour, un vieil homme qui s’échappe de celui qu’il était, roublard, manipulateur, une fausse rousse qui se dirige vers une nouvelle vie, une gamine Asperger qui a trop les pieds sur terre, un pilote qui voudrait rester toujours à bord de cet avion dont l’exploitation s’arrête, tous quittent quelque chose pour autre chose, un rêve, une rédemption, un apaisement, mais voilà qu’au dessus de l’Iran, de la Mer Noire, l’avion traverse une grosse zone de turbulences. À l’image de ce qui nous arrive parfois dans la vie. Tomber du ciel est une très belle métaphore des anges déchus que nous sommes à qui il va être donné de pouvoir voler de nouveau. Bon voyage à tous !

*Tomber du ciel, de Caroline Tiné. Éditions Presses de la Cité. En librairie le 17 septembre 2020 (et dans tous les aéroports).
**Le Fil de Yo. Editons Lattès (2015).

Ceci est une rumeur.

Voici la nouvelle livraison de l’ami Frank Andriat, l’auteur qui écrit plus vite que je n’ai le temps de lire – déjà plus de cent livres à son actif, en plus d’un (ex-)métier chronophage de prof, mais c’est justement lorsqu’il se nourrit de cette vie d’enseignant qu’il est, pour moi, le plus brillant. Le plus efficace. Et à la fois le plus compassionnel. Il est alors capable de mettre à jour, comme personne, les malaises, les douleurs et les silences adolescents.
Dans ce Rumeurs, tu meurs !  (rumeur-tumeur) qui met en scène le harcèlement d’une élève de 16 ans (Alice) par un couple diabolique du même âge (Lena et Javier), Frank décortique, comme on autopsie, la glissade qui part d’un mot ou d’un regard de travers et finit dans la plus sinistre fange. L’ultime violence. Celle qui mène l’autre au dégoût de lui-même. Le tour de force de Rumeurs, tu meurs !  est d’être parvenu à contenir dans un huis-clos étouffant une histoire affreusement publique (du fait de l’exhibitionnisme effarant des réseaux sociaux). C’est dans la poudrière irrespirable de cette confrontation entre Alice et Lena-Javier que volent les mots, comme des poussières dans la lumière. Les mots qui tuent. Littéralement.
À l’arrivée un texte important à mettre entre les mains de tous les ados qui ont un compte Facebook, Instagram ou autre. Et surtout de leurs parents. Parce que si les mots tuent, ils sauvent aussi.

*Rumeurs, tu meurs ! de Frank Andriat. Éditions Mijade. Sortie le 10 septembre 2020.

Les chutes aussi sont belles.

Rentrée littéraire 2020. Voici un roman* pas tout à fait comme les autres puisqu’il tient également du reportage, du documentaire, de l’enquête et bien sûr du romanesque. Pas étonnant quand on sait que son excellent auteur est aussi un excellent journaliste et qu’il réunit ces deux excellences dans un texte d’une impérieuse humanité en ces temps de haine de l’autre. Kateb, le narrateur, est recueilleur de paroles. Ainsi écoute-t-il les autres, ces funambules de la vie qui, à un moment où à un autre, ont dérapé, glissé, chuté.. Et les bénévoles qui les aident. Il recueille leurs histoires pour qu’elles ne s’évanouissent pas dans le bruit du monde. Témoigner que chaque vie, même si on en est tombé, mérite la grâce d’un livre.
Dans Les funambules, Kateb suit les routes cabossées des uns et des autres, tous inoubliables, tout à la recherche de celle qu’il a profondément aimée. Mais ratée. Nadia. Son fantôme. Et plus il s’avance dans le cœur des autres, plus il s’approche d’elle. Plus on tremble avec lui. Plus on se sent vivant avec lui. Là est le grand tour de force de Mohammed Aïssaoui : nous démontrer qu’aimer une seule personne c’est aimer le monde entier. Et prendre le risque de le sauver.
Et puis, en filigrane de ces rencontres, de ces voyages dans les existences des autres, reviennent comme des petites cartes postales quelques souvenirs d’enfance. Du pays quitté à neuf ans. Du goût des abricots. Et d’Hanabella, la mère magnifique. Cette femme qui ne sait ni écrire ni lire et donne à son fils ce prénom de Kateb qui  justement signifie écrire.
Écris nous. Écris le monde, mon fils. Écris la beauté de chacun. Écris la beauté de l’autre, semble-t-elle dire.
C’est ce que votre fils vient de faire, Hanabella. Et de la plus éblouissante des façons.

*Les funambules, de Mohammed Aïssaoui. Éditions Gallimard. En librairie le 3 septembre 2020. Sur la première liste du Renaudot et du Goncourt 2020.