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Au nom du père et du fils.

Le fils, non reconnu par le père, se décide enfin à le rencontrer et loin d’en être le lieu d’une quelconque retrouvaille, il est déjà autre chose — je cite, page 87* : « Je sais déjà, en arrière- pensée, je l’avoue, que cette scène deviendra un chapitre, que le père deviendra un livre, qu’il servira au moins à ça. À écrire ». 
Dès lors, moi qui connais la terrifiante ombre des pères, j’eus un doute à la lecture de ce livre — sur sa sincérité— ; ce que l’on peut aussi estimer être de ma part une pudeur de gazelle, qui n’a pas, elle, fait hésiter les jurés Goncourt, Renaudot, Médicis et Castel qui ont placé ce livre sur leurs premières listes. Tant mieux pour lui.
La quatrième de couverture précise par ailleurs qu’il s’agit ici du premier roman autobiographique de l’auteur. L’Académie française définissant l’autobiographie par : « Récit qu’une personne compose de sa propre vie », et roman par : « Œuvre de fiction en prose », je fus donc là aussi un peu perdu, ne sachant pas tout à fait ce que je lisais.
Minotaure est à ce titre un beau livre agaçant qui semble avoir atteint son objectif de plaire aux blasés des livres sur la paternité. Beau, car l’écriture est belle et talentueuse — mais parfois verbeuse ; un trop-plein de mots souvent qui nuit à l’émotion (j’allais écrire la sincérité). Et agaçant parce que l’objet du livre n’est finalement pas tant la découverte du père de l’abandon que le livre lui-même. Et moi, qu’est-ce que vous voulez, les pères il faut les retrouver pour leur péter la gueule, pas en faire des livres pour des livres. 

*Minotaure, de Boris Bergmann, aux éditions Albin Michel, dans la collection dirigée par Martine Saada. En librairie depuis le 19 août 2026.

Mauvais sangs.

Quand une poétesse s’attaque à un roman cela donne un texte souvent magnifique et une histoire que l’on ressent plus qu’on ne la comprend. Et c’est dans ce ressenti justement qu’est l’équilibre du livre, dans cette façon absolument magistrale de dire sans dire et de montrer sans désigner.
Avec Les Sangs bleus, Sara Bourre nous convie à un étrange repas dans une vaste demeure pragoise, qui réunit les deux versants d’une famille, les sangs bleus justement, d’un côté, et les autres, les méprisés, les ordinaires, la honte de l’autre. Et sans hurlements, sans vociférations, sans vaisselle balancée, la violence, la vengeance des opprimés sourd, éclot et change à jamais ce qui ne sera plus jamais tout à fait une famille. 

*Les sangs bleus, de Sara Bourre. Chez Grasset. En librairie le 26 août 2026.

Moi qui n’ai pas connu Jacqueline Harpman,

ni surtout ce roman*, je me rends compte avec effroi de ce que j’avais raté en 1995, date de sa première parution. Mais voici que le Livre de Poche a eu la brillante idée de le rééditer et que j’ai enfin pu me rattraper et découvrir un texte fascinant, hypnotique, d’une force ahurissante et d’une mélancolie inouïe. Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas l’un de plus beaux livres sur la solitude qu’il m’ait été donné de lire. La solitude dans ce qu’elle recèle paradoxalement de découvertes et de joies.
Moi qui n’ai jamais connu les hommes raconte l’histoire de 40 femmes emprisonnées dans un sous-sol. Où ? Quand ? Pourquoi ? Mystère. Elles sont sans cesse surveillées par des gardiens. Jusqu’au jour où retentit une sirène et les geôliers disparaissent. Les femmes se retrouvent seules, à la surface du monde, et commence leur errance.
La narratrice, la plus jeune d’entre elles, n’a pas connu le monde d’avant : elle fut emprisonnée enfant. Et c’est absolument fascinant de la voir découvrir les choses qui correspondent enfin aux mots qu’elle a appris. Un escalier. Un ciel bleu. Un visage un jour, son visage. Soudain, Jacqueline Harpman nous plonge dans une sorte d’innocence perdue, un réapprentissage de nos vies, la redécouverte des choses et à l’arrivée, l’immense beauté de ce que nous sommes et que nous ignorions. Éblouissant, empoignant — vraiment.

*Moi qui n’ai pas connu les hommes, de Jacqueline Harpman. Sublime préface de Julia Malye. Au Livre de Poche. En librairie depuis le 13 mai 2026.

On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas.

À l’heure de la Rentrée littéraire, de la rentrée des classes et de celle de nos pauvres politicards, il est une rentrée moins spectaculaire mais tout aussi importante, si ce n’est plus : la Rentrée des consciences. Elles ont pourtant été bien alertées cet été, nos consciences, avec les canicules à répétions, les milliers de morts (encore), l’absence d’eau ici et là (et on continue à arroser les terrains de golf et à laver les bagnoles des officiels). Alertées mais pas suffisamment secouées, semble-t-il. Alors il a fallu que l’immense talent du peintre Thierry Bisch s’en mêle et nous alerte à sa façon sur la gravité de la situation via l’extinction à venir de nombreuses espèces animales et un jour, bien sûr, de la nôtre. 
Dans le magnifique album Delete ? sont présentées toutes ses toiles animalières et ses différentes expositions. C’est un cadeau à offrir et à s’offrir d’urgence. Un formidable album d’images, pas encore espérons-le un mémorial, qui rappelle l’essentiel.

Delete ? de Thierry Bisch, aux éditions Terus.

Parfois, tout est dans le titre.

Fuck Circus*. Nique le cirque. Le cirque de la baise. Baiser est un cirque. Baise au cirque. Peu importe la traduction, ici, elles sont toute valables. Avec son Fuck Circus donc, après son très apprécié Carnes, Prix Sade du premier roman, Esther Teillard nous invite à passer une nuit au cirque. Mais pas n’importe lequel. Un bar. Le Mythe. Là où se rend son héroïne juste après avoir été plaquée par son julot, Gabriel, dont « le sperme lui créait des conjonctivites » (page 217). Ici, dans les heures moites de la nuit, par la puissance d’une écriture organique, minérale parfois, on sa l’impression d’être dans la salle de montage d’un Fellini ou d’un Pasolini, à visionner des rushes qui tentent de saisir le désir, la littérature, le cul du monde, la violence, les gros seins, les doigts qui farfouillent, les queues qui visitent des chattes avec la même langueur, précise l’auteure, qu’une main qui s’enfonce dans du sable humide. Voici le joyeux, irrévérent cirque de nos névroses et de nos rêves, jusqu’à la folie, jusqu’à la fin, l’homme au fusil de chasse qui tue parce qu’on ne lui récite pas de littérature — mais se récite-t-elle seulement ? — jusqu’à l’aube grise où les monstres du cirque défilent en pleine lumière cette fois, parce qu’à part l’amour impossible et la littérature perdue, il n’y a plus rien à sauver.

*Fuck Circus, de Esther Teillard. Aux éditions Grasset. En librairie le 26 août 2026.

Jean & Romain & Le chagrin.

On connait la silhouette gracile de Jean Seberg dans À bout de souffle, sa coiffure à la garçonne qui en inspira tant, on connaît La Promesse de l’aube de Romain Gary, son Goncourt en 1956 avec Les racines du ciel, sa fascinante supercherie émileajarienne et son second Goncourt avec La Vie devant soi, en 1975 ; on connaissait la vie de ces deux-là, Seberg et Gary, le charme, le chic, le succès, la fête et le glamour ; et voilà que Myriam Anissimov, après des années d’enquêtes, d’archives inédites et autres témoignages documentés, nous livre ce récit* crépusculaire, mené d’une plume d’orfèvre, précise, cruelle et si belle.  
Jean et Romain est l’immense livre du chagrin, de l’amour sans la chair et de la chair sans l’amour. Il est la défaite des corps. Le triomphe de la littérature. Il est en tout point bouleversant dans la façon dont on (re)découvre ces deux-là : leurs faces nord, leurs ombres tristes, leurs engluements désespérés, et il fallait tout l’amour d’Anissimov pour nous les faire aimer encore plus, dans leur lumineuses noirceurs. Magnifique, vraiment.

*Jean & Romain
La vigilance d’une passion défunte
, de Myriam Anissimov. Aux éditions Grasset. En librairie le 26 août 2026.

Cherche les mots.

Marion Brunet, auteure protéiforme, capable de passer brillamment de la littérature policière (L’Été circulaire, Grand Prix 2018 et Prix des Libraires du Livre de Poche 2019) à la littérature jeunesse (pour laquelle elle reçoit le Nobel du genre, le Prix Astrid-Lindgren, remis lui aussi à Stockholm), débarque dans cette Rentrée littéraire 2026 avec un roman* intime sur l’immensité tapageuse d’une tragédie — un peu comme le fut le merveilleux scénario de La maison aux esprits, d’après Isabel Allende.
Voici Pablo, installé en France depuis 30 ans après avoir vécu au Chili au temps de la dictature. Pablo, taiseux sur son passé. Le poids de la honte, toujours ; de la douleur, encore. Et voici que sa fille de 18 ans, Victoria, qui cherche à savoir qui est son père, quel est son passé tu, part seule au Chili où il va la rejoindre. Où il va enfin parler. Montrer. Raconter l’histoire de ces cicatrices qui zèbrent son corps. Cisaillent son âme. Et font de Ne cherche pas le chaos un merveilleux roman chuchoté sur fond de bruits de bottes. Les retrouvailles d’un père et d’une fille. Et la preuve que la parole aussi fait l’amour.

*Ne cherche pas le chaos, de Marion Brunet. Aux éditions Albin Michel. En librairie depuis le 19 août 2026.

À chaque Rentrée littéraire, son phénomène.

Le voici le livre* dont tout le monde parle, qui fait s’affoler les journaleux pronostiqueurs de Prix littéraires, le phénomène avant d’être lu, rendez-vous compte : un premier roman d’un canadien d’origine haïtienne, en cours de traduction dans plus de 20 pays, qui met Gaël Faye lui-même « hors d’haleine » et qui fit l’objet de grosses enchères en France, que remporta Grasset. Mais de quoi est-il ici question ?
C’était ça ou mourir raconte la route de Jonas Dorléon, de cet Haïti sanglant qu’il fuit pour ne pas mourir jusqu’au Canada. On le suit dans son géographiquement étrange parcours qui le fait cheminer par la République Dominicaine, le Brésil, l’Équateur, la jungle du Darién — à la frontière de la Colombie et de Panama — , le Mexique enfin, la rive de la (fausse) promesse américaine, et puis le Canada où il « préfère mourir de froid que d’une balle en Haïti. »
L’écriture de Thélyson Orélien est d’une très grande et poétique beauté, quelque chose puisé dans le sang de la terre et les tripes des hommes, un hommage spectaculaire et bouleversant à ces migrants qui veulent juste rester debout, rester des hommes drapés des dernier oripeaux de la dignité — des hommes qui marchent. Elle est, cette écriture, un voyage inoubliable et mérite largement l’affolement des journalistes à son sujet.
Mais comme je n’appartiens à aucune meute, j’oserais un bémol. Si le roman (et il s’agit bien d’un roman, rien n’est autobiographique ici), je trouve le texte un peu trop propre sur lui, trop malin, trop charmeur, trop « Sydney Pollack » (celui de Out of Africa), même si cela ne m’a rien enlevé de mon plaisir de lecteur. Loin de là.

*C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien. Chez Grasset. En librairie le 19 août 2026.