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C’est beau une ville la nuit.

« C’est dingue ces gens du jazz qui font sans arrêt des disgressions dans tous les sens pour parler de tout et de rien… Des vrais moulins à parole qui tournent dans le vide et n’ont rien à dire », écrit, page 125, Alain Genestar dans son dernier roman*. Et c’est avec un art consommé de la disgression justement, que l’auteur fort habile nous entraîne dans le monde capiteux et hypnotique du jazz, petites scènes, bars enfumées, voix suaves, pianistes et saxos de génie ; dans celui, engagé et violent, passionné et désespérément humain du photojournalisme ; et dans cette ville hallucinante de jour comme de nuit, où l’on croise toutes les folies, toutes les rédemptions et tous les fantasmes — New York —, pour nous tisser, sur fond de ces trois univers, un thriller terrible et gracieux dont le point de départ est « l’accident de voyageur » d’une certaine Femme en manteau de loutre dans le métro de la Grosse Pomme. Un roman de nuit, de voix rauques et d’amours improbables dans les entrailles de cette ville que j’aime tant et où il me tarde de retourner enfin dans les jours qui viennent.

*La femme au manteau de loutre, de Alain Genestar. Aux éditions Grasset. En librairie depuis le 2 septembre 2026.

Supplique pour un écrivain.

Voici qu’après des louanges unanimes, des phrases inoubliables de journalistes énamourés, des articles dithyrambiques à en devenir gênants, des sélections sur les listes des grands prix littéraires d’automne, des pronostics flatteurs quant aux bandeaux rouges qu’il obtiendrait en sus de ceux qui ornent déjà la jaquette de son livre, après le pâmoison germanopratin (qui donne toujours dans la dentelle), voici que les mêmes louangeurs se pincent le nez, crient à la supercherie, au traître, au monstre, au voleur, au falsificateur ; voici que l’objet adulé la veille devient bon à jeter aux orties et l’auteur adoré pestiféré ; voici qu’on le déliste (sans avoir la patience, voire l’élégance de ne pas le reconduire sur la liste suivante) dans l’intention de faire mal, de salir et d’humilier et dans celle, moins avouable, de faire taire celui qui vient nous effrayer. Car de quoi s’agit-il d’autre qu’un auteur qui se serait servi d’un outil (dont chacun d’entre nous fait usage chaque jour) pour parfaire son travail. Ainsi le diable aurait demandé à l’IA de pousser son écriture, de la bousculer, de l’amplifier et pour quel résultat ? Un chef d’œuvre, déclarent, unanimes, nos fins donneurs de leçons. « Une langue d’une beauté poétique renversante » affiche Le Monde. Ce que je retiens, moi, de tout ce bruit, c’est que l’IA, aidée par Thélyson Orélien ou Thélyson Orélien, aidé par l’IA, sont de biens meilleurs écrivains que la plupart de ceux qui prétendent l’être et nous offrent surtout un grand livre. « Une claque », jure même Gaël Faye. Il est bien là, le problème. Les minus sont démasqués.
(Article 100% humain).

Au nom du père et du fils.

Le fils, non reconnu par le père, se décide enfin à le rencontrer et loin d’en être le lieu d’une quelconque retrouvaille, il est déjà autre chose — je cite, page 87* : « Je sais déjà, en arrière- pensée, je l’avoue, que cette scène deviendra un chapitre, que le père deviendra un livre, qu’il servira au moins à ça. À écrire ». 
Dès lors, moi qui connais la terrifiante ombre des pères, j’eus un doute à la lecture de ce livre — sur sa sincérité— ; ce que l’on peut aussi estimer être de ma part une pudeur de gazelle, qui n’a pas, elle, fait hésiter les jurés Goncourt, Renaudot, Médicis et Castel qui ont placé ce livre sur leurs premières listes. Tant mieux pour lui.
La quatrième de couverture précise par ailleurs qu’il s’agit ici du premier roman autobiographique de l’auteur. L’Académie française définissant l’autobiographie par : « Récit qu’une personne compose de sa propre vie », et roman par : « Œuvre de fiction en prose », je fus donc là aussi un peu perdu, ne sachant pas tout à fait ce que je lisais.
Minotaure est à ce titre un beau livre agaçant qui semble avoir atteint son objectif de plaire aux blasés des livres sur la paternité. Beau, car l’écriture est belle et talentueuse — mais parfois verbeuse ; un trop-plein de mots souvent qui nuit à l’émotion (j’allais écrire la sincérité). Et agaçant parce que l’objet du livre n’est finalement pas tant la découverte du père de l’abandon que le livre lui-même. Et moi, qu’est-ce que vous voulez, les pères il faut les retrouver pour leur péter la gueule, pas en faire des livres pour des livres. 

*Minotaure, de Boris Bergmann, aux éditions Albin Michel, dans la collection dirigée par Martine Saada. En librairie depuis le 19 août 2026.

Mauvais sangs.

Quand une poétesse s’attaque à un roman cela donne un texte souvent magnifique et une histoire que l’on ressent plus qu’on ne la comprend. Et c’est dans ce ressenti justement qu’est l’équilibre du livre, dans cette façon absolument magistrale de dire sans dire et de montrer sans désigner.
Avec Les Sangs bleus, Sara Bourre nous convie à un étrange repas dans une vaste demeure pragoise, qui réunit les deux versants d’une famille, les sangs bleus justement, d’un côté, et les autres, les méprisés, les ordinaires, la honte de l’autre. Et sans hurlements, sans vociférations, sans vaisselle balancée, la violence, la vengeance des opprimés sourd, éclot et change à jamais ce qui ne sera plus jamais tout à fait une famille. 

*Les sangs bleus, de Sara Bourre. Chez Grasset. En librairie le 26 août 2026.

Moi qui n’ai pas connu Jacqueline Harpman,

ni surtout ce roman*, je me rends compte avec effroi de ce que j’avais raté en 1995, date de sa première parution. Mais voici que le Livre de Poche a eu la brillante idée de le rééditer et que j’ai enfin pu me rattraper et découvrir un texte fascinant, hypnotique, d’une force ahurissante et d’une mélancolie inouïe. Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas l’un de plus beaux livres sur la solitude qu’il m’ait été donné de lire. La solitude dans ce qu’elle recèle paradoxalement de découvertes et de joies.
Moi qui n’ai jamais connu les hommes raconte l’histoire de 40 femmes emprisonnées dans un sous-sol. Où ? Quand ? Pourquoi ? Mystère. Elles sont sans cesse surveillées par des gardiens. Jusqu’au jour où retentit une sirène et les geôliers disparaissent. Les femmes se retrouvent seules, à la surface du monde, et commence leur errance.
La narratrice, la plus jeune d’entre elles, n’a pas connu le monde d’avant : elle fut emprisonnée enfant. Et c’est absolument fascinant de la voir découvrir les choses qui correspondent enfin aux mots qu’elle a appris. Un escalier. Un ciel bleu. Un visage un jour, son visage. Soudain, Jacqueline Harpman nous plonge dans une sorte d’innocence perdue, un réapprentissage de nos vies, la redécouverte des choses et à l’arrivée, l’immense beauté de ce que nous sommes et que nous ignorions. Éblouissant, empoignant — vraiment.

*Moi qui n’ai pas connu les hommes, de Jacqueline Harpman. Sublime préface de Julia Malye. Au Livre de Poche. En librairie depuis le 13 mai 2026.

On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas.

À l’heure de la Rentrée littéraire, de la rentrée des classes et de celle de nos pauvres politicards, il est une rentrée moins spectaculaire mais tout aussi importante, si ce n’est plus : la Rentrée des consciences. Elles ont pourtant été bien alertées cet été, nos consciences, avec les canicules à répétions, les milliers de morts (encore), l’absence d’eau ici et là (et on continue à arroser les terrains de golf et à laver les bagnoles des officiels). Alertées mais pas suffisamment secouées, semble-t-il. Alors il a fallu que l’immense talent du peintre Thierry Bisch s’en mêle et nous alerte à sa façon sur la gravité de la situation via l’extinction à venir de nombreuses espèces animales et un jour, bien sûr, de la nôtre. 
Dans le magnifique album Delete ? sont présentées toutes ses toiles animalières et ses différentes expositions. C’est un cadeau à offrir et à s’offrir d’urgence. Un formidable album d’images, pas encore espérons-le un mémorial, qui rappelle l’essentiel.

Delete ? de Thierry Bisch, aux éditions Terus.

Parfois, tout est dans le titre.

Fuck Circus*. Nique le cirque. Le cirque de la baise. Baiser est un cirque. Baise au cirque. Peu importe la traduction, ici, elles sont toute valables. Avec son Fuck Circus donc, après son très apprécié Carnes, Prix Sade du premier roman, Esther Teillard nous invite à passer une nuit au cirque. Mais pas n’importe lequel. Un bar. Le Mythe. Là où se rend son héroïne juste après avoir été plaquée par son julot, Gabriel, dont « le sperme lui créait des conjonctivites » (page 217). Ici, dans les heures moites de la nuit, par la puissance d’une écriture organique, minérale parfois, on sa l’impression d’être dans la salle de montage d’un Fellini ou d’un Pasolini, à visionner des rushes qui tentent de saisir le désir, la littérature, le cul du monde, la violence, les gros seins, les doigts qui farfouillent, les queues qui visitent des chattes avec la même langueur, précise l’auteure, qu’une main qui s’enfonce dans du sable humide. Voici le joyeux, irrévérent cirque de nos névroses et de nos rêves, jusqu’à la folie, jusqu’à la fin, l’homme au fusil de chasse qui tue parce qu’on ne lui récite pas de littérature — mais se récite-t-elle seulement ? — jusqu’à l’aube grise où les monstres du cirque défilent en pleine lumière cette fois, parce qu’à part l’amour impossible et la littérature perdue, il n’y a plus rien à sauver.

*Fuck Circus, de Esther Teillard. Aux éditions Grasset. En librairie le 26 août 2026.

Jean & Romain & Le chagrin.

On connait la silhouette gracile de Jean Seberg dans À bout de souffle, sa coiffure à la garçonne qui en inspira tant, on connaît La Promesse de l’aube de Romain Gary, son Goncourt en 1956 avec Les racines du ciel, sa fascinante supercherie émileajarienne et son second Goncourt avec La Vie devant soi, en 1975 ; on connaissait la vie de ces deux-là, Seberg et Gary, le charme, le chic, le succès, la fête et le glamour ; et voilà que Myriam Anissimov, après des années d’enquêtes, d’archives inédites et autres témoignages documentés, nous livre ce récit* crépusculaire, mené d’une plume d’orfèvre, précise, cruelle et si belle.  
Jean et Romain est l’immense livre du chagrin, de l’amour sans la chair et de la chair sans l’amour. Il est la défaite des corps. Le triomphe de la littérature. Il est en tout point bouleversant dans la façon dont on (re)découvre ces deux-là : leurs faces nord, leurs ombres tristes, leurs engluements désespérés, et il fallait tout l’amour d’Anissimov pour nous les faire aimer encore plus, dans leur lumineuses noirceurs. Magnifique, vraiment.

*Jean & Romain
, La vigilance d’une passion défunte
, de Myriam Anissimov. Aux éditions Grasset. En librairie le 26 août 2026.