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À chaque Rentrée littéraire, son phénomène.

Le voici le livre* dont tout le monde parle, qui fait s’affoler les journaleux pronostiqueurs de Prix littéraires, le phénomène avant d’être lu, rendez-vous compte : un premier roman d’un canadien d’origine haïtienne, en cours de traduction dans plus de 20 pays, qui met Gaël Faye lui-même « hors d’haleine » et qui fit l’objet de grosses enchères en France, que remporta Grasset. Mais de quoi est-il ici question ?
C’était ça ou mourir raconte la route de Jonas Dorléon, de cet Haïti sanglant qu’il fuit pour ne pas mourir jusqu’au Canada. On le suit dans son géographiquement étrange parcours qui le fait cheminer par la République Dominicaine, le Brésil, l’Équateur, la jungle du Darién — à la frontière de la Colombie et de Panama — , le Mexique enfin, la rive de la (fausse) promesse américaine, et puis le Canada où il « préfère mourir de froid que d’une balle en Haïti. »
L’écriture de Thélyson Orélien est d’une très grande et poétique beauté, quelque chose puisé dans le sang de la terre et les tripes des hommes, un hommage spectaculaire et bouleversant à ces migrants qui veulent juste rester debout, rester des hommes drapés des dernier oripeaux de la dignité — des hommes qui marchent. Elle est, cette écriture, un voyage inoubliable et mérite largement l’affolement des journalistes à son sujet.
Mais comme je n’appartiens à aucune meute, j’oserais un bémol. Si le roman (et il s’agit bien d’un roman, rien n’est autobiographique ici), je trouve le texte un peu trop propre sur lui, trop malin, trop charmeur, trop « Sydney Pollack » (celui de Out of Africa), même si cela ne m’a rien enlevé de mon plaisir de lecteur. Loin de là.

*C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien. Chez Grasset. En librairie le 19 août 2026.

Je vais essayer d’être objectif.

Et oublier les rires et les larmes et les applaudissements nourris des spectateurs de cet Homme de parole en Avignon en juillet dernier pour m’attacher au texte puisque c’est un blog qui parle de livres. Voici donc la première pièce de l’auteur, écrite directement pour le théâtre ; l’histoire d’un comédien qui, comme chaque soir doit jouer La lettre au père de Kafka, mais qui, ce soir-là, change le texte, improvise et parle de lui. De son enfance. De sa naissance au théâtre. Du besoin d’être les autres pour être lui. De sa peur, demain, de ne plus pouvoir parler. Car on est tous secrètement hanté par cette peur-là, celle du silence qui nous attend.
J’ai lu ce texte d’une traite, j’ai entendu la voix de l’auteur. Et comme les spectateurs d’Avignon, j’ai ri, j’ai pleuré et j’ai eu envie d’applaudir. 
(Heureusement, je suis resté objectif).

*L’Homme de parole, de Grégoire Delacourt. Aux éditions L’Avant-scène théâtre. En librairie depuis juillet 2026.

Histoires jamais entendues dans un taxi à New York mais lues dans un métro à Paris.

Ci-dessus un formidable petit recueil* de treize histoires newyorkaises, treize miracles presque, les uns au goût de Capra, les autres de Paul Auster, on y parle de livres, de Central Park, de sandwich et de drogue et on ne voit pas le temps passer et voilà que j’ai raté Rue du Bac et, le lendemain, Réaumur Sébastopol — la preuve que ce bouquin m’a transporté assez loin.

*Histoires jamais entendues dans un taxi à New York, de Cory K. Twiney, aux éditions HJE. En librairie depuis 2023. Merci à l’épatante Valérie Bénéfice pour ce voyage.

Eh bien dansons maintenant.

Un jour, un généalogiste vous appelle et vous apprend que vous héritez d’un père. Mais voilà, votre père est mort depuis fort longtemps. Alors, titillée par la curiosité, par l’idée d’une rencontre improbable, vous prenez la route vers cette maison qui vous est léguée, ce village aveyronnais resté « dans son jus », et vous, vedette d’une émission de radio de nuit, découvrez que c’est avec vous finalement que vous avez rendez-vous, avec votre passé — ces pas dans lesquels on danse pour tracer sa propre route.
Avec son nouveau roman, Danser sur vos pas*, la plume allègre de Sophie fait une nouvelle fois merveille en traçant ici, comme les arabesques d’une envoûtante chorégraphie, une histoire de famille pleine de secrets et de tendresse, de bousculades et d’amours. Un roman délicat, enthousiasmant, qui donne envie de danser avec ceux qu’on aime — ce qu’on ne fait jamais assez.

*Danser sur vos pas, de Sophie Rouvier, aux éditions Mazarine. En librairie depuis le 21 janvier 2026.

Une belle rencontre.

Et voici que l’ami Jean-Michel Weil raconte ses rencontres de cinoche dans un tout petit bouquin aimable comme un album de photos, des pages douces et mélancoliques sur une époque qui n’est plus, où l’on croise encore des grands mecs, réalisateurs, chef-op, monteurs, où se respire le bois des anciens studios, Éclair et Francoeur, des tablées joyeuses, des films inoubliables et quelques autres dont j’ai déjà oublié les titres. Avec son nouvel opuscule, Jean-Michel ressuscite ce temps d’avant qu’on conchie aujourd’hui mais qui rendit aujourd’hui possible.

*De belles rencontres et d’autres, de Jean-Michel Weil, aux éditions Édilivre. En librairie et en ligne depuis janvier 2026.

L’or des Romanov.

Pour qui aime l’histoire avec un grand et un petit « h », qui aime le vrai mâtiné de faux et le faux de vrai, qui aime le complot et les évidences, aime y croire sans être dupe et se faire duper en y croyant, Bernard Denis-Laroque livre avec La Cassette de l’Empereur un de ces romans à tiroirs qui nous tient en haleine jusqu’au bout, nous révèle des vraies mémoires de ce bon Napoléon, des fausses aussi, mais qui sait ? Qui dit vrai ? Qui carabistouille ?
Et c’est justement dans cette manipulation qu’est toute la jubilation de ce roman sous-titré « thriller historique » — ce qui devrait déjà nous mettre la puce à l’oreille. Voire plusieurs.

*La cassette de l’Empereur, de Bernard Denis-Laroque, aux éditions Glyphe. En librairie depuis mai 2025.

Entre dans l’antre.

Parfois, un auteur nous fait pénétrer dans l’intimité de ses songes, de ses lectures, de ses doutes. Ose l’impudeur. Ses pensées. Sa dépression larvée. Et nous ouvre ses carnets* dont chaque paragraphe bref est un petit trou de serrure par lequel on voit d’où vient l’écriture. Son écriture. Inclassable. Légère et grave. Douloureuse et solaire. Anne Serre nous invite ici dans sa tête et dans ses mots. C’est un livre qu’on picore comme un recueil de poésie. L’ordre des notes n’a pas d’importance, aucune pensée n’étant parfaitement linéaire. C’est finalement un livre de ronces et de douceur qui ne désigne rien d’autre que le ventre d’un écrivain. Sa faim et sa soif. Partant, sa singularité. Toute sa beauté.

*Rêve cette nuit, Carnet, 2002-2024. D’Anne Serre. Aux éditions Verdier. En librairie depuis février 2026.

Il était une foi.

Il y a souvent quelque chose de très émouvant dans les livres auto-édités. Le courage d’avoir décidé que son texte valait d’exister malgré peut-être des refus d’éditeurs. Ou simplement la joie de voir son travail vivre, pouvoir être partagé. Alors oui, sans un éditeur scrupuleux, vigilent, il y a des approximations, des longueurs, des fôtes, des occurrences, mais il reste souvent l’essentiel. La sincérité. Et ici, Laurent Talayrach, en fait preuve de beaucoup. Ainsi il nous raconte son envie de séminaire à l’heure où les copains lorgnaient les filles. Dévoile son sens de l’autre. Son amour du prochain. Son immense bienveillance envers l’humanité. Le tout sans guimauves à la Saint-Preux ni autres fadaises claydermaniennes. L’écriture est ronde, gourmande, un côté Frère Tuck dans Robin des Bois, une écriture comme son sujet — qui aime la vie. Et puis, au-delà du parcours de l’auteur, des portraits émouvants des détresses qu’il croise, il y a cette fin. Remarquable. Bousculante. Honnête. Et ça c’est vraiment chouette.

*Une Foi, de Laurent Talayrach. Publié par lui-même chez Librinova. Commandable sur librinova.com