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Julie G.

Voici*ce qu’on appelle un feel good book, peut-être même de la chick lit, ce qui n’est pas fréquent ici, mais voilà. Il s’avère que je connais Julie Gaillard, qu’elle m’a aimablement adressé son livre et que je l’ai lu gourmandement. 
Il narre l’histoire de Marion L. (pour Lecalet) — infirmière enrobée et diabétique, selon elle, au temps du covid — et de sa rencontre avec un flic un jour d’attestation de sortie (souvenez-vous, le fameux ausweis) qui débouche sur un pari un peu fou : faire le striptease dont rêve à l’hôpital son ami mourant puisque les effeuilleuses n’ont pas le droit de travailler (pour cause suscitée). Cette mise à nu sera pour Marion l’occasion de se dépouiller de tout ce qui l’encombre et dont le confinement a montré la place démesurée que cela prenait, et de décider d’une vie plus en phase avec ses envies. En l’occurrence, un Lavomatic. C’est léger, drôle, sans prétention. Et pourtant. 
L’irrésistible Marion L. peut être lu comme l’irrésistible envie de Julie G. d’écrire un livre (le striptease), de le publier (la mécanique de la création de sa laverie) et de la liberté (dépendre enfin de soi), et finalement, c’est cette lecture là que j’ai le plus aimé, qui raconte la naissance d’un auteur, une promesse toujours émouvante.

*L’irrésistible Marion L., de Julie Gaillard. Éditions IGB, coll Contemporain. En librairie depuis le 12 janvier 2022.

Tous les Moulins de mon coeur.

Méfiez-vous du titre, de la quatrième de couverture, de l’éclatant sourire de Xavier de Moulins au dos du bandeau, Toute la famille ensemble* ne ressemble en rien à une jolie comédie familiale printanière. 
Voici un roman d’une écriture pleine de trouvailles et d’élégance qui nous plonge dans le cœur des mères, des pères, des fils et des filles, des amant(e)s, des rires et des chagrins, sans jamais céder à la facilité. Au contraire. Xavier explore ses cœurs par la face Nord, l’aride, l’implacable, la dangereuse, pour nous livrer ses personnages dans leur magnifique nudité, dans la troublante crudité de leurs tourments, et nous parle d’amour comme rarement en littérature — cet amour qui peut faire mal et qu’on doit aimer malgré tout, car il permet à chacun de prendre le risque de vivre encore. 
Toute la famille ensemble, c’est surtout Tous les amours ensemble ; une plongée à la fois sombre et radieuse dans ce que nous sommes tous et qui fait de chacun de nous un être humain précieux, fragile et tragiquement irremplaçable.

*Toute la famille ensemble, de Xavier de Moulins. Éditions Flammarion. En librairie depuis le 2 mars 2022. (Le titre de cette chronique est à porter au crédit d’Eddy Marnay, parolier des Moulins de mon cœur).

Les caprices d’un astre.

Dans ses romans, comme dans ses films Hitchcock avait son MacGuffin, Antoine Laurain a recours à un objet transactionnel. Il peut être un chapeau (Le Chapeau de Mitterrand), un carnet (La femme au carnet rouge), un manuscrit (Le service des manuscrits), une cassette audio (Rhapsodie française), une bouteille de vin (Millésime 54) et à présent un télescope (dans ce nouveau Les Caprices d’un astre*). Ces objets lui permettent de donner corps à sa fantaisie romanesque mais surtout de se téléporter, si je puis dire, dans l’univers qu’il souhaite conquérir — aujourd’hui la comédie romantique. Oui, une histoire où un homme tombe amoureux d’une femme qu’il a fort peu de chances de conquérir mais dont l’issue fait peu de doutes car le genre repose sur l’impérieuse nécessité d’un happy end. 
Mais là où Laurain est épatant et diablement réjouissant, c’est qu’il redessine les contours de cette comédie amoureuse de façon tout à fait inattendue, en reliant, via le fameux télescope, deux histoires d’amour, plus exactement d’attractions (le double sens du titre prend ici tout son sens) : la chimérique — celle de l’astronome Guillaume Le Gentil de la Galaisière pour Hortense, au dix-huitième siècle, et l’imprévisible — celle de Xavier Lemercier pour Alice Capitaine 250 ans plus tard.
Mais n’en révélons pas davantage, car dans l’amour, c’est le chemin qui compte.
Les Caprices d’un astre pourrait tout à fait être la rencontre jubilatoire du chevalier de Rackham le Rouge d’Hergé et du Jeff Jefferies (James Stewart) de Fenêtre sur cour du vieil Alfred. Il est surtout la démonstration du talent d’Antoine Laurain à se jouer de tout.
La malicieuse audace des grands conteurs.

*Les Caprices d’un astre, de Antoine Laurain. Éditions Flammarion. En librairie (et sur liseuse) depuis le 12 janvier 2022. Tous les livres cités sont publiés chez Flammarion.

À l’adresse du bonheur.

Il est des restaurants où l’on se sent fort bien, où l’on est toujours bien accueilli, où le menu, que l’on connaît et qui est l’une des raisons de notre fidélité, est de qualité et réserve parfois une surprise au dessert et, lorsque vient l’addition — oh pas bien élevée dans ce cas, on parle de 20 euros — on se dit que décidément on a été fort bien traité.
Voici le nouveau roman* de Lorraine Fouchet, fidèle aux précédents, qui nous régale avec sa formule d’une famille toujours un peu déglinguée qui se retrouve sur l’île de Groix (la fameuse Adresse du bonheur) à l’occasion d’une fête, d’un décès, en l’occurrence de l’anniversaire d’une grand-mère et qui, à la faveur de cette réunion, va régler ses problèmes pour nous offrir le dessert du Chef, doux et sucré : celui de la réconciliation. Il y a en anglais une expression, comfort food, inélégamment traduite par « nourriture de confort » mais qui s’adapterait très bien au livre de Lorraine. Un livre qui réconforte. Comme un bon repas entre amis, vous savez, celui où l’on s’est régalé et qui a duré des heures sans que l’on n’ait jamais vu le temps passer.

*À l’adresse du bonheur, de Lorraine Fouchet. Éditions Héloïse d’Ormesson. En librairie le 3 mars 2022.

Les ailes collées.

Bien sûr, il y a quelque chose de glaçant dans le titre du troisième roman* de Sophie de Baere, quelque chose de l’ordre du petit psychopathe qui épingle vivants les papillons, leur arrache les ailes, dissèque un hamster, brûle un jour un chat et plus tard s’attaque à ses frères humains. Car au-delà de l’histoire d’amitié amoureuse de Paul, le personnage principal du livre, avec Joseph, puis d’amour, c’est bien de la cruauté des autres dont il s’agit ici, de la violence des camarades de cours d’école qui peut casser en deux, donner des envies de noyades. Toujours la même sordide histoire où le bonheur des uns, quel qu’il soit, fait la méchanceté des autres. Toujours ce même besoin d’un martyr sacrificiel pour que la société des minables tienne debout. 
Avec son nouveau texte, flamboyant à son habitude, Sophie met le feu à la morale des imbéciles et fait s’envoler très haut les cœurs de ceux qui s’aiment. Vertigineux.

*Les ailes collées, de Sophie de Baere. Éditons JC Lattès. En librairie depuis le 2 février 2022. 

La carte postale.

Voici* l’un des gros succès en librairie de la dernière rentrée littéraire (désolé de lire à contretemps, mais il y eut à l’automne dernier tant et tant papiers sur lui et sur celui que fit dans Le Monde Camille Laurens pour le dézinguer au profit des Enfants de Cadillac, vaguement sur le même sujet dit-on, lui aussi sur la liste du Goncourt 2021, écrit par François Noudelman qui est le « compagnon » de Laurens — et après on répète à hue et à dia que la République des Lettres, elle, est incorruptible, blablabla. Bref.)
La Carte postale raconte l’histoire (vraie) d’une carte envoyée en 2003 à son ou sa destinataire avec au dos une liste de quatre prénoms. Ephraïm, Emma, Noemie, Jacques. Près de 20 ans plus tard, Anne Berest (petite-fille de ce mystérieux M. Bouveris) délivre avec un très grand talent d’écrivain son enquête haletante qui la conduira à découvrir l’auteur de la carte mais surtout lui permettra de remonter le cours de la vie de ses grands-parents, oncles, tantes, gazés dans les camps. Bien sûr on n’échappe pas aux pages déjà lues, aux scènes déjà vues, aux histoires déjà entendues, mais à l’heure où meurent les derniers survivants, disparaissent les derniers témoins directs de cette effarante histoire de l’humanité, il est nécessaire que de tels livres s’écrivent encore. 
Mais voilà qu’à ces odyssées de l’horreur, à son indélivrance possible, j’ai aussi aimé ces quelques pages absolument merveilleuses qui narrent non pas ce ménage à trois, mais ce désir à trois, qui va lier à jamais les authentiques héros de cette histoire : ceux qui ont survécu et ont pu la transmettre.

*La carte postale, d’Anne Berest. Édition Grasset, collection Blanche, dirigée par Martine Saada. En librairie depuis le 18 août 2021. Prix Renaudot des Lycées 2021. Nota Bene : Dans son livre, Anne Berest s’interroge sur l’identité juive aujourd’hui et je ne peux pas ne pas vous renvoyer à la magistrale réponse de Michel Persitz dans son admirable Juif de Personne (Lattès, 2019).

Joyeux anniversaire.

Voilà dix ans, jour pour jour, paraissait La Liste de mes envies. 
Bon anniversaire et merci à tous les aventuriers de cette magnifique odyssée qui m’ont permis de réaliser quelques envies.

Les mots ont la parole.

Bien que je ne sois ici pas trop du genre à la ramener à propos de mes propres livres, je voudrais exceptionnellement partager mon immense émotion à avoir enregistré L’Enfant réparé*pour Audilolib. Pas un instant je n’avais imaginé en être le lecteur — il faut pour cela des qualités de comédiens que je ne possède pas — et en même temps, j’appréhendais le fait d’entendre quelqu’un d’autre dire ce je. Dire cet intime. Dire mon corps abîmé. Abusé. Dire la chambre de l’avenue de Verdun. Dire les bras de ma mère qui me repoussaient pour dire qu’ils m’aimaient. Dire cette odyssée d’un demi-siècle, ces livres qui me permettront de retrouver cet enfant, de le réparer. Dire ce naufrage. Dire ce sauvetage.
Alors un après-midi d’automne dernier, j’ai fait un essai de voix comme on dit, chez Quali’sons à Paris, un petit studio comme on n’en fait plus — un vrai truc, quoi. 
Je m’étais préparé. J’avais réécouté ces formidables acteurs qui avaient lu mes livres jusqu’ici et, comme eux, je m’apprêtais à lire posément, à bien articuler, à respecter les ponctuations, à ne pas trop jouer le texte. Juste le lire bien. Le dire bien. Ce que je fis. 
Je lus les trois premiers chapitres puis l’ingénieur du son m’arrêta. C’est bien, dit-il, c’est même très bien. Très professionnel. Très juste. Je soupirai. Rassuré. Mais, ajouta-t-il, mais ce que je voudrais, c’est que tu le lises comme tu l’as écrit. J’ai encaissé. J’ai recommencé à lire. Avec mon ventre cette fois, mes brûlures et les larmes qui les étouffent et j’ai vu, au-delà de mon micro, à travers la vitre qui me séparaient d’eux, Jean-Paul Palmyre, l’ingénieur du son, et Claire Jeantet, mon éditrice Audiolib, se regarder et leurs yeux parlaient. J’ai alors su que je lirai mon livre, qu’il y aurait des imperfections, des sanglots à la place des points, des mots mangés, des phrases pleurées ; je sus à cet instant que L’Enfant réparé aurait ma musique. Voilà. Je voulais partager cela avec vous. Vous dire que cette lecture a été pour moi bouleversante et que je rêve qu’elle vous embrase, désormais.

*L’Enfant réparé, éditions Audiolib. Disponible à partir du 19 janvier 2022. Et toujours chez Grasset depuis septembre 2021.