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Grisham chez Gallimard ?

J’aime bien les romans de Grisham. L’affaire Pélican 1. La Firme 2. La Confession 3. L’insoumis 4 – et tant d’autres. Dans son dernier livre où le titre* semble cette fois lorgner vers quelque chose de plus littéraire, il est fidèle à la recette qui a fait son succès. Et sa fortune.
Les choses humaines 5met en scène une famille bourgeoise, médiatique (papa est une sorte de PPDA), décadente, relativement antipathique (un peu comme les Rugy 6), au fond pitoyable, laquelle famille voit son étoile pâlir à cause d’une accusation de viol contre le fils.
Le voici, le fils. Alexandre, 22 ans, promis à un avenir brillant – université américaine en vue, premier job un jour à 350.000 dollars, quelques grammes de cocaïne de temps à autre, un épisode anorexique, une tentative de suicide, histoire d’humaniser l’héritier –, est accusé de viol par Mila, la fille du nouveau compagnon de sa mère.
Grisham, en écrivain roué qu’il est, et afin d’inscrire son livre dans cette contemporanéité littéraire à la mode et apparaître dans les petits papiers de tout le monde, fait de nombreuses références aux affaires Lewinsky et Weinstein 7, à #BalanceTonPorc et à #MeToo et nous livre à son habitude un roman judicaire bien ficelé, un bon moment d’entertainement, un page turner – avec un suspens un peu éventé puisque la quatrième de couverture dit tout à qui sait lire entre les mots : « Car qui est à l’abri de se retrouver un jour pris dans cet engrenage ? ».
Mais pourquoi diable ne pas avoir sorti ce texte en avril ou en juin, pour  les terrasses de café, pour la plage, au moment des Grangé, Bussi, Nimier et Connelly, plutôt qu’en cette rentrée littéraire, car dans le genre roman judicaire auquel il appartient, on est ici bien loin d’Ivan Jablonka et son implacable Laetitia ou la fin des hommes 8. Est-ce parce que Grisham a signé celui-ci du nom de Karine Tuil ?

1, 2 et 3. Édités chez Robert Laffont.
4. Édité chez Jean-Claude Lattès.
5. Les choses humaines, de Karine Tuil. Éditions Gallimard. En librairie le 22 août 2019.
6. https://www.lexpress.fr/culture/livre/le-roman-vivre-ensemble-d-emilie-freche_2030637.html
7. L’affaire Epstein et son « suicide apparent » n’avait pas encore heurté la population.
8. Éditions du Seuil, Prix Médicis 2016. Prix Littéraire du Monde 2016. Prix des Prix Littéraires 2016. Également en Points Poche depuis le 7 septembre 2017.

C’est le 21 août.

15 août 2019. La chasse aux sangliers est ouverte dans l’Aude.
21 août 2019. La chasse aux Prix littéraires est ouverte en France. 524 romans, 524 chasseurs de récompenses, de beaux papiers, de compliments, de pleines pages dans les Inrocks ou Le Monde, de caresses dans le sens du poil, d’invitations chez Busnel, d’encouragements, de superlatifs, de bonne surprises, d’inattendu, de révélations. Une chasse qui, comme le dessinait l’énigmatique LB, s’annonce bien. Bonne route à chacun de ces 524 livres.
J’en ai attrapé quelques uns, je vous en parle dans les jours qui viennent.

Invité #39. Dominique Monnoyeur.

Au salon du livre de Villeneuve-sur-Lot que j’ai eu la joie de présider il y a quelques mois, je m’attendais à rencontrer un directeur des affaires culturelles comme on en imagine chez Marcel Aymé ou Claude Chabrol – petit fonctionnaire rabougri, artiste frustré, les doigts jaunis, le velours râpé, pérorant sur la misère culturelle en province –, eh bien pas du tout. Dominique est l’un des hommes les plus passionnants et les plus passionnés qui soit de littérature. Il parle des livres comme si sa vie en dépendait. Il portraitise les auteurs comme s’il était leur intime. Il donne envie des mots et des envies de mots. Il les fait s’envoler jusqu’au cœur des autres. Et comme je suis convaincu qu’on ne peut aimer les livres que si on aime le monde, je crois que Dominique est un immense amoureux de la vie. Magnifique rencontre, merci la vie, comme disait Blier fils.
Je lui ai demandé  de nous présenter l’un de ses coups de cœurs. Le voici.

« Un journal tenu à compter du lendemain de la mort de la mère du philosophe. Une heure de lecture en intimité avec Barthes. Un texte post-mortem dont l’édition ne sera validée qu’après la disparition de son auteur. Une apnée dans le deuil, le chagrin, la mort intime de la mère et celle, universelle, de nos parents. Le mystère de la littérature et de ses maîtres qui tient dans la rencontre de l’unique avec le tumulte du monde. Un jour-le-jour ciselé, une épure d’économie de mots qui nous bouleverse d’autant. Comme ce « 15 septembre 1979 : il y a des matinées si tristes… » ou encore ce « 11 janvier 1979 : …douleur de ne jamais plus poser mes lèvres sur ses joues fraîches et ridées ». On suit ainsi la fin du fils dans la mort de la mère proustienne, omnipotente. D’aucun y verront entre les premières lignes l’aveu public d’une homosexualité jamais révélée du vivant de la matrone : « 26 octobre 1977 : Première nuit de noces. Mais première nuit de deuil ?« . Et quelques pincées de provocation inces-tueuses tant qu’on y est. Quelle importance ?
En vérité, il faut suivre ce dédale de perdition comme on se noie avec les chœurs du Lamento d’Arianna ou de la mort de Didon. Se laisser emporter dans cet écho moderne d’un Lacrimosa dont on se souvient des vers fondateurs : « Le cœur broyé comme la cendre, prends soin de mes derniers moments ». Et se taire à l’éloquence de Barthes : « Je ne veux rien d’autre qu’habiter mon chagrin. » C’est quand le nôtre nous saisit que nous mesurons l’importance de la littérature. »

*Journal de deuil, de Roland Barthes. Éditions du Seuil/Imec, coll « Fictions & Cie », 2009. Puis ré-éditié chez Points en 2012.

Invité #38. Thierry Bisch.

J’ai rencontré Thierry l’’été dernier, à Soulac en Gironde, chez un ami qui venait d’y acheter une maison. Une rencontre comme seul l’été en a la magie – par la grâce du rosé bien frais, des poissons parfaitement grillés, des tomates au goût de tomates, des rires sincères qui ne s’éteignent qu’au cœur de la nuit. J’ai découvert un peintre important, un lecteur passionné, un authentique amoureux de l’autre. En somme quelqu’un de rare. C’est lui qui m’a envoyé ce manuscrit « en aveugle » (l’anecdote est ici). Lui qui m’a parlé de cette Terre qu’on détruit. Lui qui a renforcé ma conviction que l’art a un rôle de trublion. Qu’il ne nous reste plus que  la peinture, les mots, la musique pour changer le regard sur les choses, et quelques vieilles bécanes anglaises pour nous emporter loin de tout.
Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur. Le voici.

« J’ai lu beaucoup d’autres livres depuis ce choc en 2015, mais aucun d’eux n’a changé ma vie aussi profondément que ne l’a fait La 6ème extinction* d’Elizabeth Kolbert. Je savais que la situation était grave, je découvrais que c’était encore bien pire que ce que j’imaginais. Une extinction de masse, là, sous nos yeux incrédules ! La dernière en date, c’était celle des dinosaures il y a 65 millions d’années… Vous avez déjà essayé de vous représenter mentalement 65 millions d’années ? Alors voyons, Jésus c’était il y a 2000 ans, on peut en rajouter encore 4000 pour les plus anciennes civilisations, sumérienne, égyptienne, etc. On est mentalement rendus déjà très loin mais ça ne fait toujours que 6000 ans, une petite goutte dans l’océan de 65 millions…
Elizabeth Kolbert est journaliste au New Yorker. Une journaliste ça enquête, alors elle prend son sac à dos, ses carnets de notes et s’envole pour le Panama sur les traces d’Atelopus zeteki.
Elle rejoint sur place une équipe de scientifiques qui observent la disparition de l’emblème du pays, la grenouille dorée du Panama, Atelopus zeteki donc. Nous la suivons pas à pas, bottes aux pieds, machette à la main, dans la forêt primaire infestée de moustiques et autres créatures au venin mortel. Atelopus zeteki ! Le nom évoque une civilisation perdue, un temple quelque part au fond d’une jungle inextricable que personne n’a jamais réussi à atteindre, pas même Indi Jones…
Pourquoi les populations de cet amphibien emblématique se sont-elles effondrées en quelques années au point qu’il n’en reste quasiment plus que dans des fermes de conservation ? Les hypothèses défilent, l’enquête très rigoureuse progresse et nous découvrons que cette disparition ne doit rien au hasard, sa cause est anthropique, elle est directement liée à l’inexorable expansion d’homo sapiens. Nous.
Elizabeth va parcourir le monde pendant 5 ans du Groenland à l’Australie pour accompagner des scientifiques de terrain qui étudient partout l’effondrement de la faune et de la flore et consignera cette aventure dans ce livre qui obtint le prestigieux Pulitzer en 2015.
La 6ème extinction se lit comme un roman. Il contient tous les ingrédients habituels qui rendent sa lecture exaltante : personnages charismatiques et attachants, suspense, humour, rebondissement, découvertes stupéfiantes… Et c’est une histoire terrifiante ! Chapitre après chapitre nous entrevoyons une terrible réalité qui finit par nous exploser en pleine poire : Nous courrons à notre perte, sapiens n’est qu’une petite espèce de mammifère parmi les autres et il n’y a aucune raison qu’il soit épargné, qu’il échappe à cette extinction de masse.
Depuis presque 20 ans je peins des animaux. En 2008 je commence à être très préoccupé par la menace qui pèse sur mes sujets, je les vois disparaître sous mes yeux. Je me rapproche alors d’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) pour voir si on ne pourrait pas, ensemble, faire quelque chose pour sensibiliser les populations à ce problème très grave. Eux avec leurs expertises scientifiques, moi avec mes peintures. Mon projet s’appelle « Delete ? ». En Français « Supprimer ? »
Il faudra attendre 2016 pour que la première exposition/événement « Delete ? » voit le jour à Monaco en partenariat avec la Fondation Prince Albert II. La véritable impulsion, je l’aie eue en lisant La sixième extinction d’Elizabeth Kolbert. En reposant le livre, le premier sujet que j’ai peint pour cette série fut Atelopus zeteki. »

*La Sixième Extinction d’Elizabeth Kolbert. La Librairie Vuibert (2015). Le Livre de Poche (2017). Prix Pulitzer 2015.

Papa, es-tu là ?

Marc est peuplé de fantômes. Outre Lauren Kline, le premier fantôme qui le rendit célèbre*, son œuvre en est habitée d’un autre. Son père. Grand résistant, on le retrouve en personne dans Les enfants de la liberté. Plus tard, en personnage romanesque dans Toutes ces choses qu’on ne s’est pas dites – un papa revient vingt ans après sa mort, pour parler avec sa fille. Il en est de même dans ce nouveau roman, Ghost in Love**, où, cinq ans après son décès, un papa revient à Paris voir son fils pianiste pour lui confier une mission : mélanger ses cendres, pour les unir dans l’éternité, avec la femme qu’il a profondément aimée, qui n’est pas sa mère, et qui vient de mourir à San Francisco. Et voilà nos deux compères partis pour un dernier voyage persillé de péripéties dignes d’un bon vieux de Broca où la bonne humeur le dispute à la vraisemblance car, et on en rêve dès le début, tout finira bien et l’amour triomphera. Mais derrière cette comédie romantique, joyeusement écrite, truffée de clins d’œil à d’anciens titres, Marc se sera hasardé à répondre à la question que le personnage pose au début du livre : « Dis, Papa, c’est quoi être un père ? ».
Et c’est sa réponse, la véritable âme du livre.

*Et si c’était vrai…, éditions Robert Laffont (2000) puis Pocket (2001 et régulièrement réédité). Prix Goya du premier roman.
** Ghost in Love, de Marc Levy. Éditions Robert Laffont/Versilio. En librairie depuis le 14 mai 2019.

Invité #37. Michel Persitz.

J’ai connu Michel, en fait je ne l’ai surtout pas connu, lorsqu’il faisait de la publicité. Je le savais alors excellent rédacteur. Il est devenu un directeur de création exigeant puis un réalisateur doué (sa première réalisation, « Boogie Man » pour Pioneer, obtiendra un Lion d’Or en 1984) et enfin un type viré, comme on l’a tous été dans ce métier. Je lui ai succédé à son poste en 1989 et c’est ainsi que nous ne nous sommes jamais croisés. C’est arrivé 29 ans plus tard lorsqu’un ami m’a envoyé un manuscrit « en aveugle » – il est écrit par quelqu’un que tu connais, m’a-t-il expliqué, mais comme je ne sais pas quelle relation vous avez, je ne te donne pas son nom pour ne pas influencer ta lecture. J’ai été émerveillé et bouleversé par le texte, et je ne sais pas pourquoi, quand j’ai appris que Michel en était l’auteur, cela m’a rendu heureux – revanche de types virés, peut-être. Alors j’ai tout fait pour que cette merveille existe et elle existera dès le 9 octobre, éditée par Lattès, et aura pour titre Juif de Personne. En attendant que vous la découvriez, je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur. Le voici.

« J’ai lu trop de romans américains.
Les romans américains, les séries américaines, les  films américains, la musique américaine, se répandent généreusement sur la planète et poussent à une paresseuse addiction. J’ai réalisé un jour avec quelle facilité je retournais machinalement boire à la même fontaine sans faire l’effort de découvrir d’autres sources.
Ce jour-là, j’ai lâché le dernier John Irving que j’avais entre les mains –Sorry John, nothing personal ! -, j’ai fait demi-tour pour choisir un auteur contemporain russe dont je n’avais rien lu. Il y a du choix, ils sont nombreux et ils ont beaucoup de choses intéressantes à nous dire. Leur monde est un autre monde. Leur culture est une autre culture. Leurs histoires racontent d’autres histoires.
Un romancier et un livre exceptionnels m’ont attrapé, ébloui, secoué, enivré, fait fondre, mais aussi haleter et trembler. L’auteur s’appelle Vladimir Sorokine. Le livre, sans doute son chef d’œuvre, s’intitule Roman*, du nom du personnage principal. Mais « Roman » signifie également roman, en russe. Sorokine n’est pas seulement « l’enfant terrible » de la littérature russe, il est aussi un virtuose diabolique. Roman vous emporte à bride abattue dans une somptueuse Russie légendaire, villages  perdus et forêts profondes, promenades aux champignons, chevaux, calèches, isbas, moujiks, l’instituteur, le docteur, vodka glacée et bains de vapeur, bottes de cuir, robes colorées, samovars, vastes familles, lustres, bougies et fêtes étourdissantes…
Tout cela est enlevé comme dans les plus belles pages de Tourgueniev, Pouchkine, Tchekhov et Tolstoï, que Sorokine pastiche tous avec malice et à merveille. Il vous submerge d’émotions diverses dans le plus puissant, le plus fabuleux, le plus sauvage des romans d’amour russes.
On se croit dans la Russie de la fin du XIXe siècle, mais peu à peu la belle mécanique se dérègle dans ce vertigineux roman fou. Tout s’emballe, même la langue merveilleuse déraille comme un train tombe d’un pont dans la nuit.  Ce ne sont ni le beau et fringant Roman, – attention, ce jeune avocat moscovite est capable de tuer un loup avec son couteau-, ni la belle Zoïa, ni l’énigmatique Tatiana, les véritables héros du livre, mais le redoutable côté obscur de la troublante « âme slave ». Dans les dernières pages de ce roman inoubliable, c’est l’ours russe d’aujourd’hui que Sorokine fixe dans le blanc des yeux. »

*Roman. Vladimir Sorokine. Magnifiquement traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard. 608 pages. Zéro déchet. Paru en 2010 chez Verdier. 29 €. C’est cher, mais on ne regrette pas le voyage. Mon exemplaire n’est pas à vendre.

La vie avec soi.

Voici un livre que je me promettais de lire depuis bien longtemps, depuis que j’ai lu le formidable Into the wild écrit par Jon Krakauer d’après le récit autobiographique de Christopher McCandless et dont Sean Penn avait tiré un fort beau film en 2007. Eh bien c’est chose faite. Je viens de le savourer au pays même où il fut écrit, à sept cents miles environ de là où il fut vécu et je le referme non sans une douce mélancolie à l’heure où l’écologie est en passe de devenir une sorte de nouveau terrorisme et le véganisme une religion intolérante, car Thoreau démontre avec une poésie délicieusement surannée (à laquelle la traduction délicieusement surannée de Louis Fabulet rend hommage) que la recherche du bonheur respecte nécessairement la vie dans les bois, le temps des saisons, la pluie, le vent, les récoltes, la beauté d’une aube, l’élégance d’un crépuscule. Il n’est de retrouvaille de soi que dans la paix et le respect, et si ces notions peuvent sembler un tantinet désuètes, jamais preuve n’a encore été apportée qu’elles ne sont pas justes, alors j’ai pensé, en refermant ce livre au mal que nous nous faisions tous les jours, par ignorance de la chance que nous avions d’être là, vivants, par égoïsme ou par désinvolture et j’ai commencé par recycler ce livre en l’offrant à un inconnu qui s’apprêtait, West Avon Rd, Rochester Hills, Michigan, à monter à bord de son gros truck Ford F250.

*Walden ou la vie dans les bois (1854), de Henri David Thoreau. Éditions Albin Michel, coll « Spiritualités vivantes » (hum, hum), traduction délicieusement surannée de Louis Fabulet, laquelle, dit-on, lui aurait pris sept ans, soit le même temps qu’il a fallu à Thoreau pour l’écrire.

Invitée #36. Sophie de Baere.

Il semblerait que Nice soit propice aux belles rencontres. Après Mireille Calmel en 2013 et Laurence Tardieu cette année, c’est l’an dernier que j’ai rencontré Sophie de Baere. Elle était assise à côté de moi et présentait son premier roman, La Dérobée, une sorte de diamant noir, pas entièrement poli, et c’est justement dans ces zones rêches qu’il était pour moi le plus beau. Pour la remercier de ce bijou, je l’ai invitée à rejoindre une belle Maison pour son second texte dont je peux d’ores et déjà vous annoncer, pour en avoir lu une version, qu’il sera « détonnant » (sortie début 2020). En attendant sa nouvelle pépite, je lui ai demandé de partager l’un de ses coups de cœur. Le voici.

Comment était-ce possible ? N’avais-je vraiment jamais rien lu de Gaëlle Josse ?  Aurélie, mon excellente libraire de Cagnes-sur-Mer, n’en croyait pas ses oreilles. Qu’à cela ne tienne, certaine que sa découverte allait me ravir, elle me confia Une longue impatience*. Et … ce fut bien plus qu’un ravissement. Je me trouvai happée.
Il faut toujours écouter sa libraire.
Un village breton des années 50.  Comme souvent, Etienne cogne son beau-fils mais ce soir-là, c’est la fois de trop. L’adolescent fugue et Anne, sa mère, se met à sa recherche. L’espoir cède vite la place au ressentiment envers l’époux puis à la froide et inextinguible solitude.
Au fil des pages, les mots à la fois légers et ciselés de Gaëlle Josse emportent. Ils disent l’attente, en décrivent les reliefs. Pour finalement n’en laisser que le noyau brut.
Mais ce livre n’est pas que cela. Il m’a fait traverser, tour à tour, les meurtrissures de l’enfance, l’horreur de la guerre, la misère, la culpabilité. Il m’a imprégnée de cette volonté de rester digne, du désir de survie et, par-dessus tout, de cet amour maternel que le silence d’un fils fait résonner d’une indicible douleur.
Un style élégant, raffiné. Un ton dénué de pathos et pourtant une émotion qui se prolonge bien au-delà des 191 pages tournées avec avidité. Subtil mélange de puissance et d’infinie délicatesse, ce livre est un très, très beau portrait de femme. Il fait partie de ces rares textes qui portent le singulier et l’universel à leurs paroxysmes.
Longtemps après sa lecture, je suis restée avec Anne. Juste à côté de ses errements. Au plus proche de ses secrètes écorchures. Ce roman a accompagné mes derniers mois, les a colorés de ses embruns et de sa poésie dentelée. Il a enchanté mon âme de lectrice et mis à vif mes entrailles de mère.  
Je vais bientôt retourner à Cagnes-sur-Mer. Il faut que je fasse des provisions. Je suis déjà en retard de six Josse.
« Car toujours les mères courent, courent et s’inquiètent, de tout (…)
Elles s’inquiètent dans leur cœur pendant qu’elles accomplissent tout ce que le quotidien réclame, exige, et ne cède jamais. Elles se hâtent et se démultiplient présentes à tout, à tous, tandis qu’une voix intérieure qu’elles tentent de tenir à distance, de museler, leur souffle que jamais elles ne cesseront de se tourmenter pour l’enfant un jour sorti de leur flanc. »
« Je sais pourtant que c’est ce qu’on appelle la vie, dévorer ceux qui sont plus faibles que nous, s’en nourrir pour se donner de la force, c’est ainsi depuis la nuit des temps »
Merci, cher Grégoire, de m’avoir invitée à écrire quelques-unes de mes modestes impressions sur ce grand roman.

*Une longue impatience, de Gaëlle Josse. Éditions Notabilia. En librairie depuis le 4 janvier 2018. Prix du Public du Salon du livre de Genève 2018.