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Le 501ème.

Il y a beaucoup, beaucoup de gens qui aiment les livres et qui en parlent, comme les librairies, les journalistes, les blogueuses (je mets le mot au féminin car il me semble que les hommes sont moins nombreux à partager leurs coups de cœurs littéraires, par contre, ils le sont davantage pour la pêche et le choix d’un hameçon anti-herbes ou crochet Siwash, ou encore le tuning d’une vieille 205 GTI 1.6), mais rares sont ceux et celles qui en font un livre, car quoi de mieux qu’un livre qui aime les livres ? Un livre qui donne envie de tous les livres ? C’est ce trésor* que nous livrent aujourd’hui Héloïse Goy et Tatiana Lenté – créatrices du blog Peanut Booker – dans ce livre d’amour de tous les livres, et notamment de 500 d’entre eux ; des livres qui, comme le promet le sous-titre, réenchantent la vie. Et quand on sait qu’un seul livre enchante la vie, répare, agrandit, immensifie, éclaire, cajole, avec celui-ci, on s’envole.

*Bibliothérapie, de Héloïse Goy et Tatiana Lenté. Préface du facétieux Alexandre Jardin. Editions Hachette. En librairie depuis le 22 mai 2019. Avec une mise en page, des dessins et des coups de cœur d’auteurs tous plus épatants les uns que les autres.

« C’est l’histoire d’un Juif qui rencontre un autre Arabe… ».

À ce genre d’opuscule, on imagine tout à fait un sous-titre, certes un peu longuet, mais précis, du genre : Où l’on découvre qu’au-delà des blagues arabes qui, finalement, ressemblent aux juives, qui elles-mêmes ressemblent à ce que tous les hommes sur terre aiment à rire d’eux pour rendre leur existence plus drôle et donc plus supportable, où l’on découvre donc que l’humour est avant tout la création d’un langage, qu’il est une anthropologie de la survivance, un lointain héritage de ce qui nous liait tous, quand nous étions des hommes, que nous avions conscience de la chance d’être vivants parce que la vie, bordel, ça vaut quand même son pesant de cacahuètes et que Mohammed Aïssaoui nous le rappelle sous ses faux-airs de blagueur, parce que derrière chaque histoire drôle, il y a toujours un chagrin qu’on étouffe.

*Comment dit-on humour en arabe ?, de Mohammed Aïssaoui, drôlement bien illustré par Clo’e Floirat, avec des portraits formidables de Smaïn, Guy Bedos, Fellag, Jamel Debbouze, Sophia Aram et d’autres. Éditions Gallimard, coll. Folio entre guillemets. En librairie depuis le 22 octobre 2015.

« C’est quand on peut se pardonner sans réfléchir/Sans un regret sans rien se dire » chantait Daniel Guichard.

Il fallait voir les centaines de lecteurs de lecteurs ce week-end à Villeneuve-sur-Lot qui patientaient pour quelques instants avec Virginie Grimaldi – l’une de mes invitées d’honneur. Et malgré la pluie, et malgré le froid (pour la saison), ils restaient joyeux dans leur attente car ils savent que Virginie ressemble à ses livres. Ainsi, dans celui-ci dont le titre est emprunté à Apollinaire, au travers de l’escapade d’une maman en détresse et de ses deux filles un peu chahutées, elle trace le plus beau chemin qui soit : celui qui mène à soi. Elle le borne d’une écriture légère, virevoltante et grave à la fois, comme un impressionniste qui, sous l’apparence de coups de pinceaux légers, donnerait des coups de scalpels. Car c’est bien nos angoisses contemporaines que Virginie incise, cherche à panser et donne ses lettres de noblesse à ce sentiment qui semble désuet mais qui est profondément indispensable au sel de la vie. La tendresse.

*Il est grand temps de rallumer les étoiles, de Virginie Grimaldi. Éditions Le livre de Poche. Vient de paraître aux éditions Fayard : Quand nos souvenirs viendront danser.

On est toujours sérieux quand on a dix-sept ans.

La première fois que j’ai rencontré Eric Fottorino, c’était à l’hôtel Amour, dans le neuvième – notre cantine. Il était assis sur la banquette de molesquine rouge, en train d’écrire sur son ordinateur et il souriait en coin car, à la table d’à-côté (celle qui fait l’angle sous la petite bibliothèque), je répondais aux questions que me posait Christelle Massin (France 3 Nord) sur La femme qui ne vieillissait pas.
Plus tard, lorsqu’elle et son cameraman sont partis, je suis resté un peu avec Eric – deux chiens inconnus l’un à l’autre et qui semblent se reconnaître. Je lui ai demandé ce qu’il écrivait et il m’a répondu, un livre sur ma mère. Il s’appelle Dix-sept ans*. C’est l’âge où elle m’a eu. Je travaille la fin du livre, mon éditeur l’attend. C’est important, la fin, dit-il. Surtout quand elle signe le début, ajouterai-je aujourd’hui que j’ai fini la lecture de ce récit empoignant, ce portrait inoubliable de femme au cœur émietté, évanoui dans le cœur d’hommes envolés, ce portrait de fils aussi, qui retourne à Nice sur les traces de cette jeune fille de dix-sept ans, à l’aube de sa naissance, à l’aube de leur naissance. Un livre qui rappelle à quel point l’encre des mots est le sang de l’amour.

*Dix-sept ans, de Éric Fottorino. Éditions Gallimard. En librairie depuis le 16 août 2018. A figuré sur la sélection du Goncourt 2018.

As-tu du coeur ?

Tu n’as pas de cœur… est justement un livre qui en déborde. Un livre qui est le récit sociologique, anthropologique, tendre et amoureux d’une enfance évanouie, de rêves émiettés, de reconstruction, d’autorité qui pétrifient les cœurs parfois et les forcent à forcir pour s’évader, s’envoler jusqu’à se se trouver. Christine Jordis (écrivain, journaliste, critique littéraire, éditrice et spécialiste de la littérature anglaise) nous entraîne dans un voyage où le seul passeport exigé est celui de l’envie de vivre, quoiqu’il arrive, quelle que soit son histoire, ses mères et grands-mères. C’est un aller simple, mais quelle arrivée !

*Tu n’as pas de cœur…, de Christine Jordis (elle en parle ici). Éditions Albin Michel. En librairie depuis le 7 mars 2019.

Rue de la soif (de vivre).

L’auteur et réalisateur du Thé au harem d’Archi Ahmed devenu Thé au harem d’Archimède au cinéma, aime la boisson. Ainsi trouve-t-on de la Valstar rouge dans son denier roman – chez moi, on buvait de la verte –, du vin « sous le manteau », du café, du thé et du Ricard, ces sangs de toutes les couleurs qui irriguent les veines et le cœur des hommes perdus, échoués ici, dans un bidonville de Nanterre, la cité des Marguerites, dans la boue, la promiscuité et les rêves envolés, restés là-bas, au pays où le soleil était un pull, une caresse, une promesse. Rue des Pâquerettes* est un livre de souvenirs, un voyage entre l’Algérie et la région parisienne, en 1962, le Solex du père, les coquetteries de la mère, racontés par Mehdi Charef l’enfant devenu grand, avec les mots qu’il découvre, qu’il note dans un coin de sa tête, et cherche à comprendre car tout enfant qu’il est alors, il sait que c’est là, dans les mots, le lieu de la survie : « La voix est la plus digne des armes, la plus sûre pour se défendre. Prendre la parole, c’est être identifié, être, exister, ok les gars ? » (page 147). Alors recueillons ses mots comme une arme. Mais de paix, cette fois.

*Rue des Pâquerettes, de Mehdi Charef. Éditions Hors d’atteinte. En librairie depuis le 17 janvier 2019.

Ave César !

Voici un texte envoûtant. Nerveux et lancinant à la fois. Nerveux par le style, l’urgence, comme s’il y avait une urgence à écrire comme il y en a une à vivre, et lancinant par son sujet : l’attente puis la naissance prématurée d’un bébé prénommé César, « pas de prénom pour joli cœur, pas de douceur apprêtée, pas de minauderie. Il s’appellerait César. Avec un prénom pareil, il ne pourrait que s’en sortir » (page 37-38).
À nous regarder, ils s’habitueront* est le cinquième bébé** d’Elsa Flageul, qui parle d’un bébé né trop tôt, qui prend la vie de ses parents Alice et Vincent par surprise, qui débarque sans babygros ni bonnet tout doux, sans rien d’autre que cette immense fragilité qu’il leur faut soulever à bras-le-corps, réchauffer à leur propre peau ; ce corps impondérable capable de briser ceux de deux adultes ; ce corps si petit qui prend soudain tant de place.
Elsa Flageul nous entraîne en apnée dans tous ces mots en trop : la peur, les espérances floues, les bruits de machines, les yeux minuscules qui ne semblent pas voir quand ils s’ouvrent, et dissimule, avec une habileté redoutable, tous les mots qu’on devrait dire mais que la fatigue, et une variété particulière de honte, étouffent.
Un enfant réunit, dit-on. Eh bien méfiez-vous des on dit.

*À nous regarder, ils s’habitueront, de Elsa Flageul. Éditions Julliard. En librairie depuis le 3 janvier 2019 et bientôt au salon du livre de Villeneuve-sur-Lot !
** Après J’étais la fille de François Mitterrand 2009 – amusant un tel titre chez l’éditeur de la fille de François Mitterrand, justement), Madame Tabard n’est pas une femme (2011), Les araignées du soir (2013), et Les Mijaurées (2016), tous chez Julliard.

Capri, c’est (pas) fini.

Je me suis souvenu du Guépard, du Jardin des Finzi Contini, de La leçon de piano et j’avais pensé qu’il y avait toujours quelque chose de tragique et de tellement humain à situer un drame, une violence, dans des endroits aussi beaux. Comme si la beauté même était impuissante face aux ravages des hommes. Et c’est dans l’un de ces décors sublimes, la Villa Malaparte, perchée sur un rocher de Capri, que nous invite Sylvie Le Bihan avec Amour Propre, son dernier roman. (J’aime ici le mot de « dernier » roman et non pas de nouveau, car l’adjectif donne à son texte l’air de gravité qu’il lui sied puisqu’il ne s’agit de rien d’autre que de la réclusion d’une femme en ces lieux, à la recherche de ce qu’on finit toujours par perdre, à savoir soi-même).
Dans son dernier roman donc, Sylvie raconte Guilia, une femme en manque de mère (qui, dans ce décor, l’entoure) qui s’interroge sur celle qu’elle fut, et d’ailleurs le voulut-elle vraiment ? Et il y a dans cette réflexion – j’aurais été une femme plus heureuse, plus accomplie, sans enfants** –, une interrogation passionnante sur nous-même, sur ces choix qui nous ont échappé, sur ce qui nous manque toujours et que l’on cherche désespérément à reconstruire ou à reconquérir. L’amour d’une mère justement.
C’est sans doute parce qu’on en a été privé qu’on en devient une.

*Amour propre, de Sylvie Le Bihan. Éditions Lattès. En librairie depuis le 6 mars 2019.
**Magnifique question, page 262 : « À mon retour, on ne cessait de me demander pourquoi je n’avais pas d’enfant. Mais demande-t-on à une mère pourquoi elle en a eu ? »