Archive | Tous les articles.

Merci.

Numéro 1 sur Amazon

Ce n’est pas trop mon genre de pavoiser (d’autant que je n’ai jamais été habitué à recevoir des médailles), mais de temps en temps ce genre de nouvelles est agréable. J’en profite surtout pour vous remercier de tout coeur, parce que ce genre de miracles, c’est chacun de vous qui le rend possible. Merci. Vraiment.

 

« Aimer et prendre l’air ».

Sophie Simon 1.

Après l’épatant Gary tout seul* il y a trois ans, Sophie Simon revient avec Aimer et prendre l’air** (quel joli titre).
L’histoire de deux couples en villégiature dans le Connecticut, le temps d’un été. On boit beaucoup, on mange beaucoup, on parle beaucoup, on s’engueule beaucoup et on s’aime beaucoup et assez mal. Aimer et prendre l’air lorgne vers ces immenses films des années 50, où Burton et Taylor regardaient leur couple se dissoudre dans le Bourbon la nuit et se régénérer à l’aube, dans les brûlures du même alcool. L’époque où Tennessee Williams était le plus grand écrivain du monde. Où les femmes avaient toutes un vieux psychanalyste et épousaient leur papa.
Le roman de Sophie est une pièce de théâtre classique, un scénario de huis-clos terrible, sans autre danger (mais quel danger !) que la passion qui s’étiole, que l’amour qui ment, que les réveils pâteux, déprimants des vies qui sont déjà passées, si vite – sans que l’un ait connu la gloire hollywoodienne, l’autre, les frissons d’un récital de piano pour lequel il était pourtant doué ; sans que les femmes aient connu la paix.
Il y a quelque chose d’aimablement rance chez ces riches « dont nous faisons partie, je te le rappelle (…). Nous avons droit à ce qu’il y a de plus beau sur terre. Et on laisse aux autres de pauvres ragotons » (page 195/196) ; oui, quelque chose de jubilatoire à les voir fondre au soleil, comme la cire d’une bougie ; à voir leurs rêves de couples leur péter à la gueule. Sophie Simon n’a pas son pareil pour dégoupiller, et balancer sa grenade dans le mensonge du bonheur, et ne laisser derrière elle que les osselets cendrés d’une rédemption à trouver.

*Gary tout seul, de Sophie Simon. Éditions Lattès. En librairie depuis le 9 avril 2014.
**Aimer et prendre l’air, Lattès. En librairie le 22 février 2017.

 

Toutes les couleurs du feu.

Guy Boley

Stupéfiant, adj : Qui cause une surprise considérable. Considérable, adj : Qui est très grand par le nombre, l’intensité, la valeur. Très important par sa valeur, son mérite, son crédit.
Je me suis plongé un instant dans mon bon vieux Larousse à cause de ce commentaire sur la quatrième de couverture de Fils du Feu* : « Dans une langue stupéfiante de justesse et de beauté, Guy Boley signe un premier roman merveilleusement puissant (…) ». Ah, l’ivresse des adjectifs.
Fils de Feu raconte une histoire qui se situe sans doute à Besançon, « Victor Hugo était chez nous, en notre ville » (page 104), dans une forge où le père du narrateur, fils du feu, et Jacky, son « premier grand amour » (page 20) battent le fer et façonnent le monde. Mais le monde change, les usines tordent les grillages, fabriquent des barrières à la chaîne, les mains d’or des forgerons se boursouflent d’ennui et le petit frère du narrateur meurt. Alors, la vie prend feu, le chagrin, comme une lave dévore et rend fou. Le père disparaît des jours entiers, la mère continue à dresser le couvert du petit mort, à changer les draps du lit où il ne dort plus, à lui parler, lui inventer une vie comme Isabelle Monnin l’avait en son temps fait avec Eugène**, dans son bouleversant premier roman.
La grâce du livre de Boley tient dans sa langue poétique, ses mots effleurés, comme des flammèches de couleur qui lècheraient nos peaux, nos yeux – le narrateur devient peintre et peint sa vie ; alors les phrases deviennent dessin, les contours flous, poreux, laissent d’autres horizons apparaître et c’est une enfance belle et fracassée qui surgit, une enfance précieuse, quelque chose d’un temps ancien, qui aurait survécu, qui serait libre, et qui apporterait enfin la paix.

*Fils du Feu, de Guy Boley. Éditions Grasset. En librairie depuis le 24 août 2016. Prix Georges Brassens 2016.
**Les Vies extraordinaires d’Eugène, d’Isabelle Monnin. Éditions Lattès, 2010. Éditions Pocket, 2013.

Un pas de deux.

Pierre VavasseurVavasseur

Deux journalistes à l’ancienne, (pages culture d’un quotidien qui efface jour après jour les quatre dernières lettres du mot culture pour ne garder que les trois qui font vendre) prennent un jour la route à la recherche d’un certain Corneille Vagabond, auteur mystérieux d’une biographie de mille pages sur le poète René Char. Ils ont pour prénoms Basile et Élias.
Alors bien sûr, ça sent le road movie, ce lieu littéraire, ces lisières tellement cinématographiques, où les rencontres sont comme les balises d’une vie. Ses bouées parfois. Ou ses naufrages.
Pierre Vavasseur, journaliste au Parisien, poète, chanteur, guitariste, ami des vins fins, des femmes et de L’homme qui aimait les femmes, et qui, chaque été, parcourt la France en compagnie d’un photographe, de festival en festival, à bord d’un camping car, connaît les promesses de la route, la solitude des hôtels fossilisés, les regrets des femmes qui regardent les camping cars passer sans jamais avoir osé tenter un abordage, osé avoir crié au chauffeur Emmène-moi, emporte-moi.
Pierre Vavasseur, auteur déjà de quatre très beaux romans, sait bien que le road movie est une géographie de la mémoire, un chemin de croix, une couronne d’épines, ce fameux « escalier » dont Clémenceau disait qu’il était le meilleur moment.
Un pas de danse*, c’est le dernier chemin à sens unique d’un homme qui, sous prétexte de débusquer un auteur, confesse son immense désir des femmes, la perte de la première, noyée, broyée dans un sang mauvais, la quête d’elle, éternelle et vaine, à travers mille autres.
Et là où Pierre Vavasseur réussit son livre, sans jamais être mufle avec celles qu’il convoite tant, c’est qu’il avoue, entre les mots, que le désir n’est pas l’amour et qu’à l’amour, d’ailleurs, il est inapte. Je veux dire Basile, son personnage, capable d’avaler le feu du désir, comme un sabre, et de le laisser le consumer.
Le cœur saigne, même lorsqu’il ne souffre pas.
Deux cœurs brisés, donc. Près de celui d’Élias est logée une balle perdue, recueillie lors d’un reportage au Liban. Dans celui de Basile, pousse une fleur, un ovale tendre, une bouche rose, des cheveux roux, (page 129), le sang mauvais, elle aussi, une fleur d’amour, une rareté. Et le journaliste fatigué va la cueillir doucement pour être recueilli à son tour.
In fine, que nos deux pieds nickelés poètes retrouvent ce Corneille Vagabond, qu’est-ce qu’on en a à foutre ?
Ils se sont trouvés – eux. Retrouvés. L’un dans la vie. L’autre dans la mort.
C’est la grâce des roads movies parfaitement réussis.

*Un pas de danse, de Pierre Vavasseur. Éditions Lattès. En librairie le 15 février 2017.

La grammaire des tempêtes.

Pierre-Dahonney

Premier roman. Déjà le nom de l’auteur est un voyage. Une langue. Néhémy Pierre-Dahomey. Son héroïne a le nom d’un orage, d’une guerre, d’une terre. Belliqueuse Louissant. Le père de ses enfants porte celui d’un révolutionnaire, d’un désastre, de mille alcools. Sobner Saint-Juste.
La première immense beauté de Rapatriés*, c’est la langue. Elle claque, elle cogne, elle envoûte. Les mots sont des philtres et des poisons, des aiguilles vaudous et des baumes sorciers. Avec cette langue, fille de la poésie et du vent, Néhémy ose tout. Une mère qui jette son enfant à la mer parce que le bateau qui devait les emporter aux Amériques fait demi-tour. Qui donne ses deux dernières filles à l’adoption parce que Haïti est damné, que les tornades emportent tout, les récoltes comme l’espoir, et vous laissent sans force.
Sans force.
C’est d’ailleurs le sentiment que j’ai eu à l’issue de cette tempête, de cette découverte. J’étais sans force. Happé par le tourbillon des mots. Leur sorcellerie. Leur grâce à nous faire passer de la lumière à la nuit, et à la mort, comme une dernière danse de vie.
*Rapatriés, de Néhémy Pierre-Dahomey. Éditions du Seuil. En librairie depuis le 5 janvier 2017.

 

Une très longue balade en forêt.

Jérôme Chantreau

Premier roman. Voici un livre étonnant. Étonnant parce que, quatre fois, cinq fois, au début, j’ai eu envie de le refermer, laisser les pages s’envoler comme les feuilles mortes d’un chêne à l’automne. Et puis, tel un marcheur en forêt qui s’impatiente de ne rien voir d’autre que toujours la même chose, j’ai continué un peu, espérant un arbre différent, une lueur, une souche comme une lave. Je me suis enfoncé dans cette forêt de Mayenne que décrit si bien Jérôme Chantreau dans son roman*, et un doux ensorcellement a fini par m’atteindre, et c’est vers la fin du livre, comme une aube après une nuit curieuse, que j’ai été tout à fait envoûté par la métamorphose du personnage d’Albert, ce quadra qui retourne dans la maison familiale perdue au milieu de cette étonnante forêt, pour y organiser les funérailles de sa mère.
D’un retour aux sources, Chantreau nous offre un surprenant retour au primitif, à notre nature première, et, une fois passé les quatre mille premières pages, je me suis mis à penser au merveilleux Into the Wild – Voyage au bout de la solitude** – de John Krakauer, et à me dire que cela valait bien de patienter ; je me suis rappelé que certains romans ont besoin d’une longue mise en train pour parvenir à destination.
Et lorsqu’on on y est, comme c’est le cas ici, alors, on savoure vraiment tout le chemin parcouru.

*Avant que naisse la forêt, de Jérôme Chantreau. Éditions Les Escales. En librairie depuis le 25 août 2016.
**Into the Wild, de John Krakauer. Éditions Presse de la Cité. En librairie depuis le 3 octobre 2008. Et en DVD mis en scène par un Sean Penn vraiment inspiré.

Invitée #29. Véronique Marchand.

Ma première vraie rencontre avec Véronique date de 2014, à l’époque où On ne voyait que le bonheur s’apprêtait à plonger dans la rentrée littéraire, le magazine Page l’avait choisi comme l’un de romans importants de cette rentrée justement, et c’est Véronique qui mena l’entretien.
Au-delà d’une libraire passionnée (vingt ans chez Coiffard à Nantes et, depuis bientôt deux ans, dans la sublime librairie du Failler à Rennes), j’ai surtout découvert une femme précieuse et rare qui aime tellement la vie qu’elle en accepte même les chagrins. Chacune de nos rencontres, depuis, se situe sur cette crête où la joie l’emporte toujours, chacune de nos rencontres est un régal. Merci pour ça, Véronique !
Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur. Le voici.

Véronique Marchandgary photo

C’est avec le brio qu’on lui avait déjà reconnu lors de ses précédents romans biographiques sur Stefan Zweig et Eduard Einstein, que Laurent Seksik éclaire la genèse du destin extraordinaire de Romain Gary, né Roman Kacew en 1914 à Vilna. Romain Gary laissait volontiers entendre que son père était Ivan Mosjoukine, le plus grand acteur russe de son temps bien sûr, toute médiocrité étant proscrite par cet homme qui ne voulait que l’excellence. La réalité est plus prosaïque. Arieh Kacew était bien russe mais fourreur dans le ghetto. En 1912 il avait épousé par amour Nina, divorcée et déjà mère d’un garçon. Mais lassé de son caractère impétueux et fantasque, il l’avait quitté en 1924 pour fonder un autre foyer avec la douce Frida. La vie auprès de Nina n’était qu’effusions, exaltation, soubresauts, tourbillons et paradoxes, tout à la fois galvanisante et épuisante. La mère et le fils s’adorent et entretiennent une relation fusionnelle qui durera toute leur vie. Elle lui rêve et lui prédit un grand destin « Tu seras Ambassadeur de France, c’est ta mère qui te le dit. Tout de même il y a une chose qui m’intrigue un peu. Pourquoi ne m’avait-elle pas fait Président de la république, pendant qu’elle y était ? » écrira t-il beaucoup plus tard dans Les Promesses de l’aube. Arieh, que le petit Roman aime et admire secrètement pour ne pas blesser Nina, lui manque cruellement. Serait-il parti à cause de lui ? Sa décision est pourtant prise : il sera fourreur lui aussi afin qu’il soit fier de son fils, tant pis pour les rêves de Nina. Ainsi, il rentrera à la maison et tout redeviendra comme avant. Mais Arieh, le lion, le descendant d’Aaron frère de Moïse, son héros, l’a trompé, trahi et tant meurtri qu’il voudra en mourir. En seulement vingt-quatre heures les dés du destin de Roman seront jetés. « On associe le génie de Gary à sa mère. L’énigme Gary c’est son père » affirme Laurent Seksik qui, avec beaucoup d’empathie, décode les rapports complexes et douloureux du père maladroit pris en étau entre son devoir et l’amour pour une autre femme et le fils qui ne peut pas choisir entre ses parents. Quelques années plus tard, en France, Roman Kacew deviendra Romain Gary, alias Shatam Bogat, Fosco Sinibad, Lucien Brulard, Emile Ajar…Un des grands écrivains français du XXe siècle. Aviateur, compagnon de la Libération, diplomate, cinéaste et le seul auteur à avoir été deux fois lauréat du Prix Goncourt, en 1956 avec Les Racines du ciel et en 1975 sous le pseudonyme Emile Ajar avec La Vie devant soi. Le talentueux dandy aux multiples facettes qui ne cesse de fasciner les biographes, ne parlera plus de son père resté dans le ghetto de Wilno (Vilnius aujourd’hui) avec femme et enfants, tous morts en déportation en 1943.
Le 2 décembre 1980 Romain Gary se suicidait à Paris en emportant ses secrets et ne laissait que quelques mots énigmatiques : « Jour J. Aucun rapport avec Jean Seberg. Les fervents du cœur brisé sont priés de s’adresser ailleurs ».

*Romain Gary s’en va-t-en guerre, de Laurent Seksik. Éditions Flammarion. Au Failler surtout, et dans toutes les librairies depuis le 18 janvier 2017.

Le pote de l’Écrivain National.

Vincent Larnicol

Sur la quatrième de couverture, il est écrit que Vincent est « autiste Asperger et qu’il dessine et écrit pour se libérer ». J’ai croisé Vincent au hasard de quelques salons du livre où sa longue silhouette semblait flotter d’auteur en auteur et son sourire immense éclairer les heures. Je l’ai vu parfois en compagnie de l’hemingwayien Serge Joncour* qu’il salue au début de ce petit livre, comme « le fidèle tonton spirituel qui cherche le soleil tous les jours de ta vie ». Et puis je l’ai retrouvé à Rennes, où je rencontrais des lecteurs dans la très belle librairie du Failler, là où il m’a donné cet opuscule. Mémoires enfouies de Coco-Beach** fait partie de ces livres qui parlent de celles qui nous manquent à jamais, dont on n’a jamais vraiment eu le temps de se repaître de toutes les odeurs, de se gaver du moelleux des bras, de la douceur de la voix. Les mamans. Et dans ce très court texte, à la faveur d’un tiroir ouvert dans la chambre de ses parents, le narrateur retrouve « de tout » : un crayon papier de forme 4, un pistolet noir en plastique, un roman de… Serge Joncour, un sachet de Pailles d’Or framboise et surtout un album photo. Des photos vont jaillir les souvenirs, les plages de la Réunion, une enfance enfouie et belle, un chant d’amour à jamais fini pour « celle que le vent porte une dernière fois ». Lire Vincent Larnicol, c’est rêver un instant et c’est surtout lui permettre de s’envoler, alors allez-y.

*Serge Joncour est l’auteur du très réjouissant et grave L’Écrivain national, Flammarion 2015 et tout récemment de Repose-toi sur moi, Flammarion toujours, août 2016, Prix Interallié 2016.
**Mémoires enfouies de Coco-Beach, de Vincent Larnicol. Éditions Édilivre, paru en juillet 2015.