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Il n’y a pas que du bon chocolat et de bonnes montres en Suisse.

Pierre Crevoisier

C’était à Morges en septembre dernier, face au lac Léman – un endroit de rêve pour un salon du livre. Il n’a pas osé tout de suite, et avec un peu de temps, l’apprivoisement, dont parlait Saint-Ex, il est venu. Il m’a dit qu’il appréciait mes livres, ce qui m’a fait extrêmement plaisir, vous vous en doutez, et il m’a tendu le sien*. Ça serait important pour moi si vous pouviez le lire, a-t-il dit, oui, important. Moi aussi, je n’ai pas osé tout de suite. J’ai laissé le livre là, sur ma table. Je l’ai emporté parfois dans un train, un hôtel. J’attendais. Je ne voulais pas le lire trop vite puisque c’était important pour lui. Lorsque j’ai enfin été prêt, j’ai lu son livre. D’une traite. J’ai été bousculé par son écriture puissante, ses mots qui cognent les choses, comme des colères, des impuissances ; emporté par cette histoire s’assemble comme un puzzle et révèle certaines insoutenables noirceurs dont sont capables les hommes en nous renvoyant à nos propres limites ; groggy par une enquête (policière) à laquelle je ne m’attendais pas et qui restera là, comme un caillou au fond d’une poche et dont le poids léger me rappellera toujours à quel point j’ai, et nous, avons la chance d’être passé entre les gouttes de l’horreur. Alors je lui ai dit que son livre avait été important pour moi.

*Le Pas de l’éléphant, de Pierre Crevoisier. Éditions Slatkine, Genève. Sorti le 1er février 2017.

Du toxique, enfin.

Niko Takhian

Dans un polar, bien sûr, il y a l’intrigue.
Un enfant qui disparaît. Une femme retrouvée en morceaux. Un cannibale. Un trafic de drogue qui tourne à l’hécatombe. Un secret de famille enfoui. Une grosse magouille immobilière. Ici*, une ATSEM (agent territorial spécialisé des écoles maternelle) barge. Mais en fait, on s’en fout un peu. On sait que, peu ou prou, la bonne vieille morale triomphera, que l’enfant sera retrouvé, les morceaux de la femme aussi, le cannibale dévoré, l’ATSEM attrapée, bref que le bien repoussera une fois encore le mal qui rôde mais sans lequel la vie serait si peu inspirante aux écrivains. Non. Ce qui compte le plus dans un polar, ce qui fait que certains d’entre eux sont si forts, vibrants, inoubliables, ce sont les personnages, et surtout le personnage du « héros », oui, comme dans un bon vieux western ou un bon vieux Chandler, Chase, Simenon. Kurt Wallander fit la grâce des romans de Henning Mankell, Matt Scudder celle des livres de Lawrence Block, et Harry Bosch la fortune de Michael Connelly. Ce sont eux dans lesquels nous nous projetons, dans leur force, leurs noirceurs aussi, leurs doutes et leurs fragilités, lesquelles se cognent aux nôtres et leur donnent leur légitimité, leur utilité ; leur faiblesse est la nôtre et elle est belle. C’est là la force tragique de ces héros – nos ombres romanesques.
Alors merci à Véronique Cardi, l’excellente patronne du Livre de Poche, de m’avoir offert ce formidable bouquin et surtout permis de découvrir l’un de ces personnages inoubliables. Tomar Kahn. Accessoirement, l’intrigue est épatante. Bon, je file acheter la nouvelle aventure de Tomar Kahn : Fantazmë**.

*Toxique, de Niko Tackian. Le Livre de Poche, janvier 2018.
** Aux éditions Calmann Levy. En librairie depuis le 3 janvier 2018.

Ivan, Étienne, Gaspard et quelques autres.

Dans la première partie de son œuvre, Sophie Bassignac nous avait entraîné au tréfonds de quelques douleurs familiales et conjugales, puis, celles-ci apaisées, semble-t-il, elle s’était ouverte avec délectation et pour notre plus grand bonheur à la comédie loufoque, policière parfois. On se souvient notamment d’Un jardin extraordinaire* et de Comédie musicale*. Et si l’on pouvait parfois réfréner notre plaisir pour cause de trop d’excentricité, voire de bizarrerie, elle trouve avec son huitième roman, un équilibre parfait, une sorte de grâce joyeuse qui fait enfin de son univers singulier une véritable jubilation. La distance de courtoisie** (quel beau titre) est une comédie franchement réussie autour d’un tableau volé, une nature morte de Chardin (pour commencer), dans un musée de province, mais surtout un formidable prétexte à dérouler une galerie de personnages inoubliables d’hommes et de femmes, qui, comme les toupies de notre enfance, tournent sur eux-mêmes, autour des autres, et papillonnent qu’ils sont, en manque d’amour, de tendresse et de certaines chaleurs humaines, tenus comme il se doit par cette fameuse distance de courtoisie qui fait le lit des solitudes, des frustrations et de quelques sublimes ratages ; le tout dans une écriture élégamment sur-vitaminée (mais quel est ton régime, Sophie ?) qui nous fait sourire souvent, avant de nous toucher là où ça résonne longtemps. En un mot, je le répète : jubilatoire.

Bassignac 2018

* Tous deux publiés aux Éditions Lattès, 2012, 2015.
** La distance de courtoisie, de Sophie Bassignac. Éditions Lattès. En librairie depuis le 31 janvier 2018.

 

 

Ça tape.

Nicolas Delesalle 2

Je me souviens de l’incroyable audace des films américains des années 70. Un après-midi de chien. L’épouvantail. Point limite zéro. Taxi Driver. Dès les premières images, on savait. On devinait la tragédie. On pressentait l’impasse. On attendait la chute et c’était sa trajectoire qui nous fascinait, nous hypnotisait. Il n’y avait pas d’happy end, de rose bonbon, pas davantage de chansonnette ; juste cette brutalité, cette férocité qui parfois change notre regard sur le monde, sur les gens, qui en affaiblit certains, en renforce d’autres. Eh bien le nouveau roman* de Nicolas Delesalle fait partie de cette famille-là, de ces textes, comme ces scénarios, qui osent aller au bout des choses, au bout du chaos, de la faute à pas de chance, de cette fatalité tant redoutée (et qui fait de nous des petits voyeurs heureux) : Nous ne sommes pas faits pour durer et à l’échelle géologique, sept ans, dix-huit ans ou soixante-dix ans, c’est du pareil au même (page 194).
Voici donc quatre gaillards à bord d’une Suzuki Vitara sur la piste de Mendoza (Argentine) quand survient le drame. La tôle qui se froisse. Les corps qui se disloquent ; les souvenirs, les espoirs aussi. Et nous révèle toute notre inutile beauté. Chapeau, l’ami !

*Mille Soleils, de Nicolas Delesalle. Éditions Préludes. En librairie depuis le 10 janvier 2018.

Le Lecteur de la famille.

JeanBerthier

Un homme reçoit un jour un courrier signé Maître Noblecourt, notaire, qui lui fait part de la dernière volonté de sa mère biologique qu’il n’a jamais connu. Elle consiste à lui remettre les 1144 livres de sa bibliothèque. D’abord hostile, puis méfiant, l’homme se laisse doucement tenter et, un week-end, tandis que les trente-huit caisses de livres ont été déposées dans une chambre d’hôtel, le voilà qui tend la main, ouvre un carton, en sort un premier livre. C’est La Joie. De Bernanos. Il entre dans le livre, comme on entre dans la joie, justement. Puis vient Un singe en hiver, L’Astragale, La Bâtarde et tant d’autres, comme les cailloux du Petit Poucet, qui le mènent au lieu de cette mère inconnue, non pas à son nom, non pas à son visage, non pas à son odeur, mais à ses livres, à tout ce qu’elle tint au creux de ses mains, aux mots qu’elle lut, laissa s’envoler ; aux vents qui la poussèrent.
Jean Berthier, dont c’est ici le premier roman*, signe un délicat et magnifique hommage aux livres qui sont le socle d’une vie et donne envie de vivre dans une immense librairie.

*1144 livres, de Jean Berthier. Éditions Robert Laffont, collection « Les Passe-Murailles ». En librairie depuis le 4 janvier 2018.

Nous sommes des sœurs jumelles, nées sous le signe des mots.

Antoine Bakowski

Comme Smoke et Brooklyn Boogie en son temps, ou Smoking, No smoking, Amélie Antoine et Solène Bakowski se sont associées pour écrire chacune un roman sur la même trame : Il était une fois une famille heureuse et unie. Des jumelles de six ans qui se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Des enfants fusionnelles qui grandissaient ensemble et s’adoraient.
L’une, Amélie, va imaginer Sans elle*. L’autre, Solène, Avec elle**.
Vous l’aurez deviné, Sans elle raconte l’histoire de la disparition d’une des deux jumelles, et Avec elle, la vie des deux sœurs ensemble. Au-delà de l’amusement à lire les deux livres et d’y retrouver les mêmes personnages, certes dans des circonstances différentes, de découvrir les moments où les choses basculent, cette fameuse seconde d’inattention, et d’y pointer toutes les épatantes concordances, chaque histoire peut se lire indifféremment de l’autre.
Sans elle est donc l’implacable récit d’une disparition inexpliquée, comme le sont encore aujourd’hui celles d’Estelle Mouzin ou de Maëylis, et nous fait vivre, de l’intérieur, l’horreur de la situation pour la famille, l’entourage, les doutes, la colère, l’effroi, puis la lente déliquescence de tout, enfin, l’acceptation de l’inacceptable. Amélie Antoine écrit l’insupportable, le terrifiant puisqu’on ne peut être effrayé que par ce qu’on ne connaît pas, que par ce que l’on ne s’explique pas.
Avec elle, d’une certaine manière, est du même tonneau au sens où là aussi on assiste à la lente et terrifiante décomposition d’une famille (on pensera à ce sujet des sœurs que s’aiment/moi non plus, au formidable Péché d’envie de Josephine Hart), une décomposition qui puise son origine non pas dans l’absence mais dans la présence, ce qui est tout aussi terrifiant. Avec un rebondissement digne des grands auteurs de thriller, Avec elle tient la dragée haute à l’impeccable Sans elle.
Enfin, si je peux, en tant que ch’ti, regretter l’image de pochetrons, de pervers, de coiffeuses idiotes et autres hurluberlus ectoplasmiques que continuent à donner du Nord ces deux charmantes jeunes filles, je ne peux que me réjouir de leur confirmation d’auteurs de thrillers à suivre. Vite, qu’un éditeur s’en empare !

Sans elle          Avec elle

*Sans elle, d’Amélie Antoine. Disponible depuis novembre 2017 sur Amazon (ebook et papier).
**Avec elle, de Solène Bakowski. Disponible depuis novembre 2017 sur Amazon (ebook et papier).

Deux pour le prix d’un.

Emmanuelle Delacomptée

Entre Noël et le jour de l’an (date à laquelle j’ai eu la joie de découvrir La Soie du sanglier*), c’est la saison des cadeaux et autres remerciements. Je remercie donc Emmanuelle de nous avoir offert deux livres pour le prix d’un. L’un pourrait s’appeler La Soie. L’autre, Le Sanglier. Le Sanglier met en scène la vie rugueuse d’un type rugueux dans la rugueuse Dordogne – Bernard ; une France ancienne, sauvage, où dès l’aube l’alcool coule dans les veines et charrie toutes les misères, les désillusions, quelques espoirs aussi ; des bois où ombres et « peuples discrets de l’herbe » se mélangent, des battues où des balles ricochent curieusement et viennent parfois se planter dans une gorge d’homme pour le faire choir ; une plaine où les rancœurs sont tenaces et les vengeances longues ; un pays littéraire où ressurgissent des mots oubliés, amandines, rosabelles, babouillis, grenu, chevêches, etc, toute une symphonie pastorale envoutante ; un livre qui raconte enfin qu’ici l’amour ne dure pas, s’évanouit aux premiers dégels et plonge Bernard dans l’abandon, le vide d’Isabelle, dans davantage d’alcool encore, davantage de solitude encore. Et puis, La Soie. Le cadeau. Le retournement des choses. L’improbable et délicate rencontre entre notre sanglier cinquantenaire et bourru avec l’élégante aristocrate esseulée, Marie, soixante-quinze ans (préfigurant ce à quoi ressemblera notre couple présidentiel dans dix ans) ; un Harold et Maud terrestre, une rencontre au-delà du temps, du vin qui coule et du pastel des toiles qu’elle peint ; les retrouvailles en somme de deux perdus en ce pays, celui du désir, celui du corps, d’une cicatrice de césarienne qui tourne comme la Dordogne au cingle de Trémolat.
Mais chut. Laissons les faire connaissance maintenant, dans le noir, dans le silence, dans la joie.

*La Soie du sanglier, d’Emmanuelle Delacomptée. Éditions Lattès. En librairie le 10 janvier 2018.

Un conte de Noël quelques semaines après Noël.

Dans les cadeaux inattendus que j’ai reçu pour Noël, il y avait ce petit livre au curieux titre, 5 bis*, écrit par une certaine Aude Turpault. Elle me l’a adressé parce qu’elle avait, m’écrivait-elle, apprécié la chronique que j’avais consacré au très bon livre de son amie Lisa Balavoine et aimé particulièrement l’un des miens (merci, merci). Je l’ai lu d’une traite – une immense gourmandise que je réfrénais à chaque page.
5 bis est le numéro de la maison qu’habitait Gainsbourg rue de Verneuil. C’est là où, alors qu’elle a treize ans, pas jolie, s’autoportraitise-t-elle, voyoute, sœur d’un frère chiant, parents compliqués, on connaît, là où, en compagnie d’une copine (à deux on a moins peur), elle décide de sonner pour rencontrer celui dont elle est fan. Ma fanatique, dira-t-il.
Il ouvre.
Il ouvre sur une amitié qui va durer cinq ans, jusqu’au funeste 2 mars 1991. Une amitié magique et féroce ; cinq années qui verront le corps d’Aude devenir celui d’une adolescente puis d’une jeune femme tandis que celui de Gainsbourg deviendra celui de Gainsbarre. Une amitié parfumée à la gitane, noyée au Tanqueray ou au Noilly Prat, nourrie aux cantines des plus grands hôtels. Mais surtout une amitié rare, de celle qui constitue le socle d’une vie, qui empêche de tout à fait sombrer dans ses abîmes et laisse la trace d’un père qui manque, d’une histoire pas bien écrite au départ et qui fait le lit du chagrin, de la colère ou de quelques envies de meurtres, parfois. Aude Turpault écrit remarquablement bien ces cinq années qui ont changé sa vie (et un peu la nôtre si l’on se souvient de tout ce que Gainsbourg a révolutionné) et achève sublimement son récit dans la douleur de l’enfance qui s’efface et s’enfuit. Il faut bien que les choses disparaissent pour que nous ayons la certitude qu’elles ont existé.

Aude Turpault.

 *5 bis, de Aude Turpault. Éditions Autour du Livre, collection « Récits Books. » En librairie depuis février 2011 (dans une version augmentée et illustrée) et avant, en 2002, aux éditions Florent Massot.