Archive | Tous les articles.

On nous regarde.

J’ai eu la joie de rencontrer Christine lors d’un atelier du Figaro Littéraire et j’avais aussitôt pressenti chez elle quelque chose qui s’impatientait à bousculer l’ordre établi, fruit d’années d’une éducation sérieuse, carcan social bernois (on a connu ville plus festive), bref une renarde dans un poulailler. Et voilà qu’elle nous livre en dix nouvelles jubilatoires le résultat de ses coups de dents dans nos travers humains, nous plumant sans pudeur et nous dépeignant lamentables parfois que nous sommes, notamment cet Abbé du titre que l’on découvre par le petit trou de la serrure.
Il y a chez Christine un ton qui tient de celui des moralistes (à ne pas confondre avec morale), de la belle famille de Marcel Aymé. C’est vous dire à quel point ce petit recueil est à glisser d’urgence dans votre sac de voyage pour sourire à nos dépends dans cet été où rien n’est vraiment rigolo.

*L’Abbé Delétoile et autres nouvelles, de Christine Arquembourg. Éditions 5 Sens, Genève, Suisse.

Ça ne tourne pas rond chez les Carré.

Isabelle Carré, « actrice connue, ce qu’on appelle depuis des années « un people » » ainsi qu’elle se définit elle-même page 243 de son premier livre*, Les Rêveurs, nous offre ce dont rêvent justement tous les magazines people : du croustillant, du drame, de l’amour et de la rédemption. Voici donc, à la manière d’un papillon qui se pose de fleur en fleur, l’histoire d’Isabelle déployée en chapitres courts, « mon récit manque d’unité, ne respecte aucune chronologie et ce désordre est peut-être à l’image de nos vies «  (page 277), qui dévoilent des tentatives de suicide, la douce folie d’une mère, l’homosexualité d’un père, sa briganderie et son incarcération, les quatre-vingt fois où sa fille ira le voir en prison, les rêves de famille heureuse qui s’évanouissent, la danse qui ne lui permettra pas de s’envoler, les années sida, les années chagrin, les hommes qui passent, et puis le théâtre, la lumière enfin, les mille vies à vivre qui lui permettent, comme à la Camille de Musset « de s’exercer à travers d’autres vies à ne plus avoir peur de la sienne ». Mais ce que l’on retiendra surtout, au-delà des choux gras qu’auraient pu en faire ces magazines de salons de coiffure aux pages nécrosées et mots croisées arrachés, c’est ce à quoi aucun d’eux ne serait parvenu : une écriture pleine de grâce.
Car c’est sans doute ici qu’Isabelle Carré a trouvé ici son meilleur rôle. Celui d’un écrivain.

*Les Rêveurs, de Isabelle Carré. Publié au Livre de Poche le 30 janvier 2019, après l’avoir été aux éditions Grasset en janvier 2018.

Suivez le guide.

En entrant, tout droit, puis légèrement à gauche dans le couloir, trois pas de côté, en haut, un peu au milieu, à gauche du Petit carnet rouge de Sofia Lundberg et à droite de N’habite plus à l’adresse indiquée de Nicolas Delesalle, sur la quatrième étagère, se trouve La maison à droite de celle de ma grand mère, en vérité celle de Giacomo, traducteur de romans, présentement sur une traduction d’une nouvelle version (plus courte) de Moby Dick, lequel retourne dans sa Sardaigne natale où sa grand-mère est en train de mourir. Ce retour aux sources en dessous de la Corse et à gauche de l’Italie est prétexte à une formidable découverte de soi. Une réconciliation avec soi-même. Une échappée initiatique absolument charmante, drôle et tendre, bien nécessaire en ces temps de chemins rocailleux.

*La maison à droite de celle de ma grand-mère, de Michaël Uras. Éditions Préludes. En librairie depuis le 28 février 2018 et au Poche depuis le 27 mai 2020.

350 feuilles d’amour.

Voici un livre* qui ne doit pas être facile à vendre pour un libraire.
Brad Watson, qui a mis 13 ans à l’écrire, 13 ans, mon dieu – le temps qu’il faut à Nothomb pour publier 13 livres –, nous raconte l’histoire, en 1915,  de Jane, petite fille du Mississipi dont on découvre qu’elle est incontinente. Pas de sphincter. Un intérieur complet mal mais mal monté. À cinq, six ans, une petite fermière qui lève sa robe et fait dehors comme les animaux c’est charmant. Un peu plus tard, ça l’est moins. Et de moins en moins. Et encore moins quand un joli garçon tourne autour d’elle, qui lui plait bien, mais qu’elle oblige à s’éloigner d’elle, le cœur en capilotade, les tripes à l’envers.
Jane grandit dans la ferme familiale. Comprend un jour de quoi elle est privée puisqu’il est probable qu’elle ne pourra non plus avoir d’enfant, lui avoue un épatant docteur, ni même pouvoir essayer d’en faire car la médecine n’est pas encore prête pour ce genre d’opération.
Page 136, sont les vingt plus belles lignes du monde sur la sensualité et je comprends mieux le temps qu’il a fallu à Watson pour écrire son livre. Tellement de délicatesse dans ce texte. De beautés. À commencer par l’amour fabuleux d’un père au chagrin immense jusqu’à la force de caractère, l’immensité d’âme d’une héroïne hors du commun, probablement inoubliable.
Miss Jane est un grand livre qui parler l’amour en parlant du manque. Et s’il est vrai comme le prétend Italo Calvino qu’« Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire » alors Miss Jane est un livre immortel.
Alors, aurais-je fait un libraire convenable ?

*Miss Jane, de Brad Watson. Éditions Le Livre de Poche. En librairie depuis le 27 mai 2020. Précédemment publié par Grasset. Encore un immense merci à Florence Mas.

Rouge baiser.

C’est toujours impressionnant un livre* sur lequel est écrite la mention Le roman qui a ému le monde entier car si on est ému aussi, rien de nouveau à ajouter, et dans le cas contraire, on passe pour un bougon. D’abord, c’est un livre écrit par une suédoise de 43 (quand elle le publie en 2017), d’abord autoédité et repris par un éditeur suédois suite à son immense succès et enfin vendu dans 30 pays (le fameux monde entier). C’est dire si Lundberg a réussi à toucher quelque chose dans le cœur des lecteurs.
Voici donc le seul et unique livre de Doris, une charmante dame de 96 ans dont on devine qu’elle est sur la fin, et qui raconte sa vie en nous présentant les personnes de son répertoire téléphonique. Et quelle vie ! Famille pauvre et d’une grande beauté, obligée de travailler à 14 ans, mannequin à 15, pour la Maison Chanel, le désir des garçons, l’amour, la guerre, l’amour qui s’en va, les sales types, la beauté qui se fane, l’amour qui ne revient pas, la vie qui file, les jours qui raccourcissent, les secrets qui s’éclairent, l’amour qu’on attend toujours cinquante ans après, c’est aventureux comme un Angélique en Suède, lacrymal comme N’oublie jamais, de Cassavetes fils, super bien fichu comme un Grimaldi, bref, un petit carnet d’émotions qu’on a certes déjà ressenties ici et là, mais jamais toutes ensembles. Alors, si à plage vous voulez changer des romans de garçons (ci-dessous), plongez dans ce formidable roman de femme.

*Un petit carnet rouge, de Sofia Lundberg, traduit par Caroline Berg. Éditions Calmann-Levy (mai 2018) et Livre de Poche (octobre 2019). Encore merci à Florence Mas, du Livre de Poche.

La dernière chasse et le dernier Grisham (au Poche).

Ce qu’il y de rassurant avec la littérature de genre, c’est comme avec les pâtes, on sait d’avance quel goût ça a. La cuisson peut légèrement modifier les choses selon qu’on les préfère fermes, al dente ou fondantes mais c’est surtout la sauce qui leur donne toute leur saveur. Alors voici deux plats concoctés par de grands maîtres sauciers*, Grangé et Grisham. Chacun, bien dans son registre, va encore plus loin. Le premier dans le sadisme des hommes, leurs noirceurs les plus abjectes, immondes et immorales, le second, dans son exploration judiciaire sans complaisance des institutions foireuses, voleuses et briseuses de vies, ici, l’abus sans limite des écoles de droits américaines, écoles à fric surtout – on pensera d’ailleurs en le lisant à La Firme. Les deux Chefs poussent plus loin encore leur savoir faire et nous livrent, à l’aube d’un été radieux, dans une France « pleinement retrouvée », sur des plages où l’on se fout des distances de sécurité (mais n’oubliez pas la protection solaire) deux livres d’été épatants qui vous feront oublier le printemps assassin.

*La dernière chasse, de Jean-Christophe Grangé, et Les Imposteurs, de John Grisham, tous deux récemment publiés au Livre de Poche. Merci à Florence Mas pour ces deux voyages dans l’âme humaine.

Veni, Vedi, Jussi.

Revoici Jussi, de son nom complet, Jussi Adler-Olsen, l’un des plus brillants écrivains de thriller, depuis Lawrence Block* et Mo Hayder période Birdman**, avec la huitième enquête du « Département V », spécialisé dans la résolution des « cold cases ». Outre l’irréprochable qualité des scénarios, ce qui fait la force des romans de Jussi, ce sont ses personnages, et parmi eux, un certain Assad, dont il s’est amusé, au fil des précédents livres, à nimber de mystère ses origines, et voici que ce Victime 2117 *** lui est dédié et que nous allons enfin, nous les fans, apprendre qui est vraiment Assad. Mais je ne dirais rien. Je vous laisse la surprise. Ceci dit, et je ne lui en tiendrai absolument pas rigueur, il flotte sur ce huitième opus un petit parfum de franchise, au sens où l’on parle d’une franchise Marvel, par exemple, ou Mission Impossible. Victime 2117 s’éloigne de tout ce que j’aimais dans les précédents livres pour nous offrir une histoire plus convenue de vengeance (bon, je l’ai dit), de bons et de méchants, sur fond de terrorisme qui, je l’avoue, commence à nous gaver un peu (regardez le nombre de livres, de séries et de film là-dessus). Bref, un huitième tome mineur dans une œuvre authentiquement majeure.

*Parmi ses très grands romans noirs, La balade entre les tombes, Huit millions de façon de mourir et Une danse aux abattoirs, tous chez Gallimard.
**Birdman, de Moe Hayden, aux Presse de la Cité depuis le 7 mars 2000. Puis en Pocket;*
**Victime 2117, de Jussi Adler-Olsen. Traduction de Caroline Berg. Éditions Albin Michel. En librairie depuis le 2 janvier 2020.

Un livre d’images.

Lire au temps du virus. D’un côté un virus invisible qui change le monde. De l’autre, mille tableaux visibles qui changent le monde. Que voulez-vous regarder ?
Dans sa critique, le magazine L’Express parlait en septembre 2019 de Louvre* comme d’une exofiction. Je sais que le préfixe exo signifie en dehors, et fiction, une création de l’imagination, ainsi une exofiction serait quelque chose en dehors de l’imagination. Eh bien non. Toujours selon le même magazine, l’exofiction consisterait à s’inspirer de faits et de personnages réels. C’est alors ce qu’on appelle la réinvention du fil à couper le beurre, car enfin, avant ce barbarisme, on parlait simplement de biographie romancée. Mais il faut croire que la biographie romancée est devenue si peu fréquentable qu’il lui faille un nouveau nom. Comme on ne dit plus classe, mais espace d’apprentissage pédagogique. Comme on ne dit plus pupitre mais soutien d’apprentissage individuel. Comme on ne dit plus piscine mais milieu aquatique profond standardisé. Bref. On dira ce qu’on voudra, tout ce que j’ai à dire c’est que ce premier roman de Josselin Guillois est brillant, qui met en scène au travers d’un triptyque de trois narratrices l’évacuation des œuvres du Louvre en 1939 alors que l’Allemagne entre en France comme dans du beurre (pour reprendre ma comparaison ci-dessus), et dont le point commun entre ces trois femmes est un certain Jacques Jaujard, directeur du musée. Voici un livre d’images. Mais ce qu’il y a de plus beau, ce sont les mots.

*Louvre, de Josselin Guillois. Éditons du Seuil. En librairie depuis le 18 septembre 2019.