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Noir, c’est noir.

Les paroliers Anthony Hayes, Michelle Grainger et Steve Wadey avaient raison : Black is black, et Christian Blanchard nous le rappelle une fois encore avec son nouveau roman noir*. Antoine est le prénom du héros. 12 ans. On est dans les années 70. Milieu modeste. Pavillon dans l’ombre des premières barres HLM. Père ouvrier, porté gravos sur la boutanche. Abuse de madame. Cogne au besoin. Un jour il cogne plus fort que d’habitude, Antoine veut défendre sa mère, poignarde le daron avec le couteau que celui-ci lui a offert, le seul truc important entre eux. Le seul lien qui les déliera, ce couteau. Le daron crève, la mère aussi rend son dernier soupir. Le voilà orphelin. Centre fermé. Vexations, coups de poing, viol. Antoine en prend plein la tronche. Puis c’est la famille d’adoption. L’espérance, enfin. La tendresse humaine. Mais le mal noir rôde. Les gusses de banlieue jouent avec le feu. Font le coup de feu. Antoine s’en mêle. Se sauve. Plonge. Plonge encore. Ne se relève pas. Fin. Noir, c’est noir, je vous dis. 
Il m’a rappelé le formidable Méchant garçon de Jack Vance, ce bouquin. Un autre livre noir comme on n’en faisait plus avant Blanchard, des histoires de désespérés, de dead end, de vraie tragédie. Ça fait du bien en ces temps où les feel good abreuvent et enflent notre part guimauve et nous rendent tout mous.

*Antoine, de Christian Blanchard. Éditions Belfond. En librairie depuis le 17 mars 2022.

L’art du timing.

Douglas Kennedy doit avoir un excellent attaché de presse car voici qu’au moment où il publie son dernier livre, Les hommes ont peur de la lumière*, un aimable roman mi-noir mi-thriller sur fond de lutte entre groupes pro-vie et pro-avortement, l’Amérique de Biden s’embrasse à propos d’une fuite de la Cour Suprême qui envisage de revenir sur l’arrêt Roe v. Wade du 22 janvier 1973 qui donne le droit aux Américaines d’avorter dans tout le pays.
Kennedy, à son habitude, depuis l’excellentissime L’homme qui voulait vivre sa vie, puis Les désarrois de Ned Allen, met en scène un quidam américain, plutôt dans une phase sociale descendante, ici Brendan, ex-ingénieur, désormais chauffeur pour Uber, qui croise des méchants, ici des pro-vie qui n’hésitent pas à faire le coup de feu sur les pro-avortement (histoire d’enfoncer le clou de leur méchanceté), sur fond d’Amérique qui se délite. À l’arrivée, un cru moyen (pour moi) dans une œuvre déjà foisonnante et brillante, mais qui tombe au bon moment. Ah, ces attachés de presse !

*Les hommes ont peur de la lumière, de Douglas Kennedy. Aux éditions Belfond, comme ses autres titres, depuis le 5 mai 2022.

Retourner, c’est aussi avancer.

Avec son Retour à Groningen*, Sybille de Bollardière signe un récit d’une beauté crépusculaire — l’histoire de son (dernier) amour avec Sieds, elle et lui élégants sexagénaires, tous deux écrivains, tous deux forts en gueule comme tous les grands tendres, voyageurs désenchantés et contemplatifs gourmands. Ce retour est l’occasion pour Sybille de retrouver ses trois frères disparus, des éclats de son enfance, mais surtout de se retourner sur elle et de découvrir que le temps est court et qu’il est si important d’aimer. C’est donc cette trop brève passion d’amour (cinq ans) qui hante le livre, qui lui donne ses immenses beautés, ses chuchotements inoubliables. Il y avait longtemps que je n’avais été aussi empoigné par des mots, dans un décor pour moi en noir et blanc, comme les pages d’un livre. Page 38 (de mon Kindle), elle écrit cette chose bouleversante pour un écrivain : « Je sais que je me pardonnerai tout le malheur que je me suis infligé si seulement je pouvais en tirer quelques lignes ». Écrire le deuil c’est finalement se pardonner d’être en vie. Magnifique.

*Retour à Gronningen, de Sybille de Bollardière. Éditions La Passagère. En librairie (et sur Kindle) depuis avril 2022.

Une bombe.

Parfois, on referme un livre et on se dit qu’on n’a rien à dire. C’est parfait. Écriture nickel. Sujet passionnant. Traitement brillant. Rythme soutenu (presque un page turner). On se dit Chapeau. On se dit qu’on aurait aimé faire un tel travail et si on est soi-même écrivain, eh bien, ça donne du cœur à l’ouvrage.
Ce livre, c’est La fille de Deauville*, de Vanessa Schneider, dont on sent que les années de grand reporter au Monde ont influencé l’écriture romanesque, un peu à la manière des grands feuilletonistes du 19ème — Souvestre, Hugo, Balzac, pour dire le niveau.
Schneider nous raconte la dérive de Joëlle Aubron, membre d’Action Directe, auprès de Rouillan et Ménigan, dissèque la colère, l’envie d’un monde socialement plus juste, jusqu’à la destruction, les délires politiques, les meurtres. C’est elle qui butera Besse, le patron de Renault. Voilà pour le côté reportage. Pour le côté romanesque, elle nous invente un personnage de flic, Luigi Pareno. On est avec lui le soir de la capture des terroristes, au terme d’une longue traque. On découvre sa fascination pour cette Fille de Deauville, sa rousseur, son charme. Un flic comme on n’en voyait plus depuis longtemps, un tordu, un torturé, un malheureux, et qui nous manquait. À l’arrivée, ce mélange de vrai et de fiction fabrique une magnifique bombe littéraire.

*La fille de Deauville, de Vanessa Schneider. Publié aux Éditions Grasset. En librairie depuis le 9 mars 2022. 

Toutes les enfances n’ont pas le même âge.

Emmanuel de Waresquiel a peu ou prou mon âge et il me semble néanmoins qu’il a deux ou trois cents ans de plus, sans doute à cause de son abondante bibliographie remplie d’essais littéraires et historiques — on y croise Richelieu, Talleyrand, Félicie de Fauveau, le général Mouton, Fouché, Marie-Antoinette, et j’en passe —la plupart couronnés de Prix prestigieux, et je me dis qu’il faut avoir eu beaucoup de vies soi-même pour pouvoir les remplir de celle des autres. 
Le voici qui nous délivre aujourd’hui un récit intimiste*, Voyage autour de mon enfance, où il raconte la sienne, dans l’ombre du château familial, celui de Poligné, sis à Forcé (Maine), dans le ballet gracieux des serviteurs, la douceur d’une mère, la fierté d’un père, le tout persillé d’évocations littéraires et historiques, un peu, il est vrai, à la manière d’une visite guidée. Et tout cela est d’autant plus passionnant que nous avons précisément trois ans d’écart, Waresquiel et moi, que nous sommes censément avoir vécu au même siècle, et pourtant, nulle trace de Sylvie Vartan dans son livre, de Bernard Golay et de « La Une est à vous », d’une Motobécane ou des livres de Pagnol, pas plus qu’une boutanche deValstar et quelques clopes fumées en douce. Au fond, c’est cela qui m’a enchanté dans ma rencontre avec ce texte : que l’on puisse avoir des enfances si différentes et finir tous deux par les écrire, pour les retenir encore un peu, avant des perdre tout à fait.
Ah si. Un point commun quand même entre nous. Il évoque Saint-Tropez et Brigitte Bardot. C’est la seule connaissance commune de nos deux enfances, et pas la plus vilaine.

*Voyage autour de mon enfance, d’Emmanuel de Waresquiel. Éditions Tallandier. En librairie depuis le 10 mars 2022.

L’enfant réparé.

Évidemment, on ne peut pas connaitre tout le monde (et tout le monde ne vous connaît pas non plus) mais c’est dans cette méconnaissance que se situent parfois les bonnes surprises. Ainsi ce Mathieu Malzieu, défini comme homme poétique selon le rabat de la surcouv de son nouveau livre, est le fondateur du groupe rock Dionysos, cinéaste et écrivain, et pas des moindres puisque son célèbre Journal d’un vampire en pyjama a reçu en 2016 le Grand Prix des Lectrices de ELLE et le Prix Essai de France Télévision. Donc, c’est avec une joyeuse curiosité que je me suis attaqué à son Guerrier de porcelaine*, un roman d’enfance et, plus exactement, sur l’enfance d’un père. 
Voici l’histoire de Germain surnommé Mainou, 9 ans, qui franchit en juin 1944 la ligne de démarcation caché dans une charrette à foin, pour vivre jusqu’à la fin de la guerre en zone occupé chez son tonton Émile puisque sa maman vient de mourir en couches et que son papa est à la guerre. Mainou vit au rythme de la ferme, des pontes des poules, de l’indolence des deux chevaux de trait, de la menaces parfois des nazis qui patrouillent dans le coin. L’aimable poésie terrienne de l’Émile l’aide à traverser son enfance endeuillée. La jolie dame juive cachée au grenier lui provoque son premier émoi amoureux. La nuit, il écrit à sa maman dans un cahier. Et quand vient la fin de la guerre, Mainou a grandi, il sait que le mamans mortes ne reviennent pas. Ce qui n’empêche pas l’amour. Le guerrier de porcelaine possède cette fragilité des livres heureux et légèrement sucrés, ce qui n’est pas désagréable en ces temps barbares.

* Le guerrier de porcelainede Mathias Malzieu. Éditions Albin Michel. En librairie depuis le 12 janvier 2022.

Au-dessus du volcan.

On prit du vin, beaucoup de vin, on s’enivra de paroles chaleureuses, de partages de lectures (…). On parla beaucoup d’Erri De Luca qui écrivit tant sur Naples, d’Alain Delon et de Marcello Mastroianni (…). (Page 73).
Voilà. Le décor est planté. Naples. Les livres. Les films, La Piscine, Stromboli. La chaleur. Les corps. Le volcan. La sensualité des braises. Les corps enflammés. La passion. Celle d’Ada, la quarantaine, pour Eva, la vingtaine. L’une fauve, l’autre feu. Une peau de bronze contre une peau de porcelaine. La beauté d’une toile de Raphaël. Deux flammes qui s’entortillent jusqu’à se consumer et tout brûler sur leur passage. Et lorsque viennent les cendres, elles dessinent, vous verrez, un hallucinant paysage.
C’est cette coulée de lave et de désir que nous délivre Adeline Fleury dans Les Frénétiques*, un texte d’une sensualité affolante dans cette baie de toute beauté. Un roman à contre-courant des colères d’aujourd’hui. Un livre libre.

*Les Frénétiques, d’Adeline Fleury, aux éditions Julliard. En librairie depuis le 3 mars 2022.

Ravi.

Après nous avoir régalé avec deux romans* de genre, dits énigmatiques, à la manière de Marcel Aymé, Gaston Leroux ou encore de ce bon vieux John Dickson, voici que Romain Puértolas s’attaque cette fois au genre policier**. Le bandeau annonce la couleur : « Un fait divers dérangeant. Une vérité inimaginable ». Habile, face à la puissante concurrence des épatantes séries Netflix sur les criminels de tous poils, EpsteinThe Tinder Swindler ou Bad Vegan pour ne citer qu’eux.
Voici donc Les Ravissantes**, un vrai-faux polar à la croisée d’Agatha Christie et de Stanislas-André Steeman. La première parce qu’elle avait la coquetterie de persiller ses romans d’indices qui disaient le coupable mais auxquels on ne prêtait pas vraiment attention, comme Le meurtre de Roger Ackroyd, par exemple, et que Romain use beaucoup de ce procédé — soyez donc vigilants en lisant. Et le deuxième, qui nous régala en son temps avec L’assassin habite au 21, qui possédait le don de nous arracher cette exclamation à la fin : Ah, la, la, la, je le savais, je le savais ! — mais on sait très bien qu’on ne savait rien du tout. Bref, Romain s’amuse et nous ravit avec cette histoire américaine qui mêle petite bourgade, enlèvements d’adolescents, secte, bon vieux sheriff, bagnoles d’époque, diner où l’on trouve la meilleure omelette du monde, le chiffre 5, même un John Smith testeur de lits d’hôtels et quelques ovnis (nous ne sommes pas loin de Roswell, Nouveau Mexique), et surtout, nous manipule avec ses fausses vraies ravissantes.
Un livre agréablement léger malgré son poids de 420 pages, écrit en deux mois selon l’aveu de l’auteur, page 421, à Malaga***, ce qui me laisse… asombrado mais ravi.

*La police des fleurs, des arbres et des forêts (2020) et Sous le parapluie d’Adélaïde (2021), chez Albin Michel.
**Les Ravissantes, de Romain Puértolas. Éditions Albin Michel. En librairie depuis le 1 avril 2022. (Sérieux).
***Où l’on a arrêté en septembre dernier des trafiquants avec 344 kilos de cannabis. Mais bon, cela n’a sans doute rien à voir.