Archive | octobre, 2020

#jesuisungarçon

Fille* a le charme des premiers romans et c’est sans doute ce qui en fait toute sa force. Voici Camille Laurens nous délivrant, aux trois premières personnes du singulier, sa singulière enfance de fille, cadette succédant à une aînée – deux filles donc, dans une famille où le père répondait par « Non j’ai deux filles » lorsqu’on lui demandait s’il avait des enfants.  C’est dire. La fille se fait tripoter par l’oncle. Tout le monde le sait mais tout le monde ferme sa gueule. Puis la fille grandit. Devient traductrice comme si elle cherchait les mots pour traduire le monde. Tenter de le comprendre. L’aimer mieux. Mariage sans passion. Un premier enfant à 35 ans. Tristan. Petit garçon qui ne vivra pas. Et à propos duquel figurent pour moi les plus belles pages du livre. Un chagrin sans colère. Une tristesse sans aucun des mots de la tristesse. Un tour de force littéraire sans aucun doute. Puis, elle en refait un autre alors qu’elle voulait celui-là. Une fille cette fois. Une fille qui suit un garçon et qui dira « Je suis un garçon ». Cette fille-là grandit. Aimera les filles puisqu’elles sont le sujet de l’amour de ce livre délicat.
Avec ce nouveau roman et à l’heure des publications féministes parfois outrancières, Laurens remet les pendules à l’heure de la féminité. De la place des filles. Et donc de la beauté du monde.

*Fille, de Camille Laurens. Éditions Gallimard. En librairie depuis le 20 août 2020.

Du premier Musso à Musso premier.

Les chiffres m’ont toujours donné le tournis (en cela, ils ressemblent aux mots). Voici Skidamarink, le 1er roman de Guillaume Musso, sorti en 2001, vendu à 3000 exemplaires et, si beaucoup aujourd’hui seraient aux anges d’y parvenir, on considéra alors ce score comme un échec. Depuis, 17 romans. On va dire plus ou moins 500.000 exemplaires à chaque fois. Et le double pour les Poche. Depuis 10 ans, Guillaume est l’auteur le plus lu en France (on l’aurait été une heure qu’on serait déjà bien heureux) et c’est mérité car comme le clamait une célèbre publicité pour le ketchup Heinz : « 500 millions de frites ne peuvent pas avoir tort ».
Et le voilà qui, pour fêter cet extraordinaire dixième anniversaire consécutif, nous offre la réédition de ce premier roman ébouriffant (qu’on ne dénichait jusqu’ici sur le Net qu’au prix filou de 250 ou 300 euros).
Voici que quatre individus qui ne se connaissent pas reçoivent chacun un morceau de la Joconde, au dos de laquelle figure une citation différente ainsi qu’un mot les enjoignant à se retrouver dans une église en Toscane. Alors, comme dans la plus grande tradition des romans à énigme, et quelques années avant le Da Vinci Code, Guillaume nous entraîne dans un thriller brillant qui mêle politique, eugénisme, serial killer et amour. Un premier roman à faire pâlir beaucoup de premiers romans tant il est construit, maîtrisé et dévoile déjà tout le talent à venir de ce conteur hors pair. Mais ce qui reste le plus touchant pour moi, c’est la passion qu’a ce petit gars de 26 ans (le fac-similé à la fin du bouquin d’un article de Nice Matin en 2001 nous montre son si jeune visage d’alors) : sa passion de l’écriture. On sent qu’elle est son sang. Et quand on voit combien de cœurs elle a irrigué, on se dit que la naissance d’un écrivain possède quelque chose de magique. Skidamarink est cette naissance-là.

*Skidamarink, de Guillaume Musso. Éditions Anne Carrière (2001), 250 à 300 € sur le Net. Éditions Calmann-Lévy (2020). 19€90 dans toutes les librairies.

Promesse tenue.

Il y a quelque chose d’émouvant à lire ce Tenir promesse* quand on sait que Philippe Gourdin (que je connais depuis longtemps à la faveur des salons du livre au temps où l’on s’y baladait non masqués, où l’on s’échangeait de chaleureuses poignées de mains, où l’on riait encore) a failli mourir par trois fois d’une leucémie et donc n’avoir jamais vraiment su quelles promesses il aurait pu lui-même tenir.
Dans ce roman (à ranger du côté des Lévy du début ou de Nicholas Sparks période N’oublie jamais), Barbara est sauvée de la noyade par Milo auquel elle propose, en récompense, une nuit d’amour s’il le souhaite. Il accepte. Mais dans un an. On pense bien sûr à Elle et Lui de Leo McCarey avec les sensationnels Deborah Kerr et Cary Grant et c’est tant mieux. Ici, Philippe s’amuse non pas avec le fait qu’ils vont se retrouver (ou pas) mais bien avec celui que l’idée même de ces retrouvailles va changer leur vie, chaque jour, presque malgré eux, car on le sait tous, c’est le chemin qui compte. Et c’est sans doute pour avoir lui-même failli plusieurs fois se perdre en chemin qu’il le savoure à chaque instant, en essore chaque possibilité de bonheur. Tenir promesse est un sérieux « feel good book » comme on dit, truffé de bons mots, jubilatoires parfois, drôles souvent, qu’on quitte avec la banane, ce qui est bien plus agréable sur la tronche  qu’un masque.
Avec ce nouveau roman, Philippe tient sa promesse d’être là. Encore. Et encore. À croire que l’écriture sauve.

*Tenir promesse, de Philippe Gourdin. Aux éditions Fauves. En librairie et online depuis le 25 février 2020.

Avocat et poète, même combat.

Denis Boudrias, que j’ai rencontré il y a quelques années à Montréal est un ancien avocat devenu poète, ce qui, à y regarder de près, est le revers d’une même médaille : sauver les autres avec les mots. Ci-dessous un poème qu’il a écrit en 2019 et qui fait écho de façon saisissante à mon dernier livre.

Découvrez le travail de Denis (avec son compère Jacques Boulerice) dans ce très beau livre : Marcher dans les pas du temps (récits, prose et poésie). Éditions Crayon d’argent, 2017, 184 p., 20 $.

Samedi 17 octobre 2020.

« Le 8 mai 1944 fut tragique*. Les bombardements alliés ont fait cette nuit-là près de 183 morts » écrivait Ouest France le 26 juillet 2019 à propos de bombardements qui eurent lieu à Bruz. J’aime particulièrement la préposition « près de ». Car enfin, on a 183 morts ou on ne les a pas. Bref. Tout ça pour dire que les mots recèlent mille trésors et que j’aurais le plaisir de vous présenter les miens, compilés dans mon nouveau roman Un jour viendra couleur d’orange, ce samedi 17 octobre à Bruz, chez Page 5, la librairie des formidables Marie-Cécile et Frédéric Leplat.
Dès 14 h. Librairie Page 5. 5 Place de Bretagne, 35170 Bruz.
* À lire, l’introuvable Bruz la Martyre du bon Abbé Montfort Huet, paru le 1er janvier 1948.

Jean-Louis Fournier et Brigitte Bardot.

Il y a un an pratiquement jour pour jour, Jean-Louis nous livrait un petit opuscule intitulé « Je ne suis pas seul à être seul »* et le voilà qui nous revient cette fois en bonne compagnie. On penserait presque à celle de Brigitte Bardot car elle fut un petit animal sauvage dans Et Dieu créa la femme, une biche magnifique dans Viva Maria et une panthère fascinante dans La Vérité et qu’elle aurait pu, à ce titre, figurer dans ce nouveau petit livre** dans lequel Jean-Louis nous délivre un amusant et désenchanté traité de savoir-vivre avec les animaux.
Il n’est donc plus seul cette année, accompagné dans l’écriture de ce texte de sa chatte Artdéco, « blanche avec des taches noires artistiquement disposées » (page 9), trouvant refuge dans l’affection des animaux, dans leurs beautés et leurs silences, bien préférables selon lui aux gesticulations des hommes. Et comme c’est très exactement ce que pense l’ex-sublime-actrice que tous les hommes rêvaient alors d’adopter, je me demande si ce n’est finalement pas Jean-Louis qui va décrocher le pompom.

*Je ne suis pas seul à être seul, de Jean-Louis Fournier. Éditions Lattès (2019).
**Merci qui ? Merci mon chien, aux Éditions Buchet-Chastel. En librairie le 8 octobre 2020.

Adeline Fleury existe.

Et elle est un sacré auteur. Ou sacrée autrice, si vous préférez. La voilà qui romance* ce terrible fait divers de 2013. Une femme abandonnait sa petite fille sur la plage de Berk Plage à marée basse pour que l’eau l’engloutisse, l’emporte, puis était rentrée chez elle à Saint-Mandé, l’air de rien. De cette tragédie, Adeline tamise un texte d’une violence et d’une poésie furieuses, trace une enfance imaginaire, africaine et sorcière, burine un corps transpercé, recousu, consumé, un corps comme un pays duquel on est exclu, duquel on n’est plus. Ida n’existe pas est un chant d’amour et d’eau, un esperanto de chair et de larmes, envoutant, spectral, glacial et incandescent à la fois. Ce genre de livre qui s’inscrit la chair comme une brûlure. Quelle claque.

*Ida n’existe pas, de Adeline Fleury. Aux éditions François Bourin. En librairie depuis le 20 août 2020.