Archive | août, 2026

Jean & Romain & Le chagrin.

On connait la silhouette gracile de Jean Seberg dans À bout de souffle, sa coiffure à la garçonne qui en inspira tant, on connaît La Promesse de l’aube de Romain Gary, son Goncourt en 1956 avec Les racines du ciel, sa fascinante supercherie émileajarienne et son second Goncourt avec La Vie devant soi, en 1975 ; on connaissait la vie de ces deux-là, Seberg et Gary, le charme, le chic, le succès, la fête et le glamour ; et voilà que Myriam Anissimov, après des années d’enquêtes, d’archives inédites et autres témoignages documentés, nous livre ce récit* crépusculaire, mené d’une plume d’orfèvre, précise, cruelle et si belle.  
Jean et Romain est l’immense livre du chagrin, de l’amour sans la chair et de la chair sans l’amour. Il est la défaite des corps. Le triomphe de la littérature. Il est en tout point bouleversant dans la façon dont on (re)découvre ces deux-là : leurs faces nord, leurs ombres tristes, leurs engluements désespérés, et il fallait tout l’amour d’Anissimov pour nous les faire aimer encore plus, dans leur lumineuses noirceurs. Magnifique, vraiment.

*Jean & Romain
La vigilance d’une passion défunte
, de Myriam Anissimov. Aux éditions Grasset. En librairie le 26 août 2026.

Cherche les mots.

Marion Brunet, auteure protéiforme, capable de passer brillamment de la littérature policière (L’Été circulaire, Grand Prix 2018 et Prix des Libraires du Livre de Poche 2019) à la littérature jeunesse (pour laquelle elle reçoit le Nobel du genre, le Prix Astrid-Lindgren, remis lui aussi à Stockholm), débarque dans cette Rentrée littéraire 2026 avec un roman* intime sur l’immensité tapageuse d’une tragédie — un peu comme le fut le merveilleux scénario de La maison aux esprits, d’après Isabel Allende.
Voici Pablo, installé en France depuis 30 ans après avoir vécu au Chili au temps de la dictature. Pablo, taiseux sur son passé. Le poids de la honte, toujours ; de la douleur, encore. Et voici que sa fille de 18 ans, Victoria, qui cherche à savoir qui est son père, quel est son passé tu, part seule au Chili où il va la rejoindre. Où il va enfin parler. Montrer. Raconter l’histoire de ces cicatrices qui zèbrent son corps. Cisaillent son âme. Et font de Ne cherche pas le chaos un merveilleux roman chuchoté sur fond de bruits de bottes. Les retrouvailles d’un père et d’une fille. Et la preuve que la parole aussi fait l’amour.

*Ne cherche pas le chaos, de Marion Brunet. Aux éditions Albin Michel. En librairie depuis le 19 août 2026.

À chaque Rentrée littéraire, son phénomène.

Le voici le livre* dont tout le monde parle, qui fait s’affoler les journaleux pronostiqueurs de Prix littéraires, le phénomène avant d’être lu, rendez-vous compte : un premier roman d’un canadien d’origine haïtienne, en cours de traduction dans plus de 20 pays, qui met Gaël Faye lui-même « hors d’haleine » et qui fit l’objet de grosses enchères en France, que remporta Grasset. Mais de quoi est-il ici question ?
C’était ça ou mourir raconte la route de Jonas Dorléon, de cet Haïti sanglant qu’il fuit pour ne pas mourir jusqu’au Canada. On le suit dans son géographiquement étrange parcours qui le fait cheminer par la République Dominicaine, le Brésil, l’Équateur, la jungle du Darién — à la frontière de la Colombie et de Panama — , le Mexique enfin, la rive de la (fausse) promesse américaine, et puis le Canada où il « préfère mourir de froid que d’une balle en Haïti. »
L’écriture de Thélyson Orélien est d’une très grande et poétique beauté, quelque chose puisé dans le sang de la terre et les tripes des hommes, un hommage spectaculaire et bouleversant à ces migrants qui veulent juste rester debout, rester des hommes drapés des dernier oripeaux de la dignité — des hommes qui marchent. Elle est, cette écriture, un voyage inoubliable et mérite largement l’affolement des journalistes à son sujet.
Mais comme je n’appartiens à aucune meute, j’oserais un bémol. Si le roman (et il s’agit bien d’un roman, rien n’est autobiographique ici), je trouve le texte un peu trop propre sur lui, trop malin, trop charmeur, trop « Sydney Pollack » (celui de Out of Africa), même si cela ne m’a rien enlevé de mon plaisir de lecteur. Loin de là.

*C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien. Chez Grasset. En librairie le 19 août 2026.

Je vais essayer d’être objectif.

Et oublier les rires et les larmes et les applaudissements nourris des spectateurs de cet Homme de parole en Avignon en juillet dernier pour m’attacher au texte puisque c’est un blog qui parle de livres. Voici donc la première pièce de l’auteur, écrite directement pour le théâtre ; l’histoire d’un comédien qui, comme chaque soir doit jouer La lettre au père de Kafka, mais qui, ce soir-là, change le texte, improvise et parle de lui. De son enfance. De sa naissance au théâtre. Du besoin d’être les autres pour être lui. De sa peur, demain, de ne plus pouvoir parler. Car on est tous secrètement hanté par cette peur-là, celle du silence qui nous attend.
J’ai lu ce texte d’une traite, j’ai entendu la voix de l’auteur. Et comme les spectateurs d’Avignon, j’ai ri, j’ai pleuré et j’ai eu envie d’applaudir. 
(Heureusement, je suis resté objectif).

*L’Homme de parole, de Grégoire Delacourt. Aux éditions L’Avant-scène théâtre. En librairie depuis juillet 2026.