Comme il est difficile de chroniquer un recueil de poésie* car chaque mot en dit mille et chaque vers est une incision dans le cœur du monde. Michel Manon nous parle de nuits, de solitudes et d’amours. Il parle aussi de vins, d’ivresses et de vies. Il parle de la mort qui s’avance et rien n’est triste. Ici la mélancolie est belle. Elle donne à mesurer la grâce d’être vivant, de passer, d’emporter. C’est la musique d’un poète qui habite un homme de douleurs et de joies. On peut bien sûr rester de marbre devant ces beautés qui bousculent. Moi, elles m’enchantent.
*Vers livres et autres balivernes, de Michel Manon. Publié par l’auteur (2022). À commander sur manonml92@gmail.com
En 1983 sortait un film de Woody Allen, Zelig, du nom du héros, Leonard Zelig, qui avait le don de s’adapter au monde environnant et de s’y fondre parfaitement ; eh bien il me semble, depuis fort longtemps mais encore davantage cette fois-ci*, que c’est également le don de Frank Andriat. Le voici dans la peau de Maxence, ado bien inspiré de 16 ans, confronté au grave cancer d’une camarade de classe, Manon, à une époque où les réseaux s’en donnent à cœur joie dans la moquerie. Le mépris. La cruauté. Manon a une amie ravissante, Lilou, et voici que la maladie va rapprocher le garçon et l’amie, la vie va jaillir entre eux tandis que celle de Manon (la source) se tarit. Frank est le champion des transfusions d’amour. En 177 pages, sans pathos ni musique de Francis Lai, il nous remue les sentiments, nous remet le cœur à l’endroit ainsi que celui de ces ados qu’il aime sincèrement, tant dans sa vie de prof que dans celle de romancier, et auxquels il continue à croire et à enseigner que l’empathie, la tendresse, l’altruisme, et le nez en l’air plutôt que sur son écran, sont des clés du bonheur. Le bonheur, écrit-il, c’est un petit peu moins de soi et beaucoup plus de vie. Je vous aime est le roman de tous les amours. Celui qui part et reste à la fois. Celui qui crée. Qui donne. Réunit et agrandit. Celui de trois camarades de classe. Celui des parents. Celui du monde. Celui de Frank envers ses jeunes lecteurs et ses moins jeunes — comme moi. Alors, sache-le, Frank, une bonne fois pour toutes, nous aussi, on t’aime.
Il y a quelque chose de Wharton et de Duras dans le dernier livre* de Caroline Laurent. Une passion. Braises. Incandescence. Et puis l’eau du temps et la neige carbonique de la vie qui étiolent le feu et, même s’il couve encore sous la cendre, le froid et la nuit sont proches. Comme toujours. Ainsi Amalia, écrivaine de son état, nous livre sa passion pour Manech le bistrotier. Dépeint leurs désirs. Leur sexualité. Nous apprend le feu. Les brûlures joyeuses. Les séparations et les retrouvailles, deux silex qui se cognent et étincellent. Elle éclaire ce que l’on sait de nos ombres. Attise la lave du désir — cette petite chose qui meurt au jour. Et nous conduit au bord de l’abîme de nos illusions. Doucement. Presqu’aimablement en persillant ici et là son histoire avec Manech de leurs chansons d’amour, comme ces ados (à mon époque) qui faisaient une playlist sur cassette audio pour leur petite amie. L’histoire de cette Bande son d’un amour féroce n’est pas inédite mais la façon dont l’étreint Caroline avec sa formidable écriture donne un sérieux coup de vieux à celles d’avant elle et, paradoxalement, furieusement envie de se remettre à écouter et vivre nos passions condamnées.
*Bande son d’un amour féroce, de Caroline Laurent. Aux éditions Buchet-Chastel, coll. La Résonnante. En librairie depuis le 2 avril 2026.
Retour outre-Quiévrain, sur ces terres tant aimées au début de ma carrière de rédacteur publicitaire, pour une rencontre animée par la formidable Cassandra Lepers, qui bosse depuis des semaines et des semaines pour faire de cette soirée un moment inoubliable. 20 heures. Hôpital Saint-Jean-de-Dieu, 126 avenue de Loudun, B-7900 Leuze.
Il y a fort longtemps, depuis que j’ai découvert César et Rosalie en 1974, soit deux ans après sa sortie en salle — j’avais quatorze ans, pensionnaire en semaine, rêveur le week-end, les sens en émoi, donc — que je nourris à l’endroit de Romy Schneider non pas un quelconque fantasme de chair mais plutôt une émotion, presqu’un souvenir, un lieu confortable, et sans doute est-ce lié à ma mère qui, comme les héroïnes d’alors chez Sautet : Léa Massari, Ottavia Piccolo, Stéplane Audran, clopait, buvait, sillonnait ses chemins tortueux de femme libre, aussi ne puis-je voir Romy Schneider sans penser à ma mère. Sans mesurer leur compagnonnage tragique. Et voilà que mon amie Jeannette m’offre le livre de Lavoignat*, centré sur la relation de l’actrice avec Claude Sautet, illustré d’un grand nombre de photos et de témoignages, qui remuent mille souvenirs en moi. Des souvenirs de cinoche avec la Romy, de manques avec ma mère. Et je découvre au fil des pages que cette histoire d’un magnifique duo de cinéma est notre histoire commune, notre bien commun, et que si, à l’arrivée, nous sommes orphelins, nous ne sommes jamais seuls.