Author Archive | Grégoire Delacourt

Diablotin.

Aujourd’hui, on dirait de ce diable de père* qu’il est un pervers narcissique. À l’époque du petit Jean-Christophe, il est un diable de beau gars. Mais avec deux défauts de fabrication. La picole. Et la drogue. Et comme le gaillard est légèrement fêlé, quand ça déborde par la fêlure, ça noie la raison et la parano inonde. Tout comme sa cousine la mythomanie. Bref, le Jean-Claude Grangé est dérangé. Et dérange les autres. Notamment sa femme, la mère de Jean-Christophe, qui parviendra à lui échapper après deux ans de vie commune. Le fils ne connaîtra donc pas son papa, mais son ombre le hantera. D’où ce livre, soixante-deux ans plus tard, histoire de faire connaissance avec ce fantôme qui mourra à 42 balais, la clope au bec — un champ de ruines. 
Curieusement, Grangé qui est un styliste hors pair n’use pas de littérature pour évoquer son odyssée dans l’enfance, son cher XIIè arrondissement, Saint-Mandé, le rock, l’acné et son irrépressible envie de baiser ; plus tard tout son pognon, tout son succès.  Il écrit comme on cause entre potes. Comme si ce qu’il avait à raconter ne méritait pas d’être « bien » dit. Par contre, à l’instant où il se met à évoquer ses voyages de reporter autour du monde, en des lieux de folie en compagnie de son camarade Pierre Perrin, tout s’illumine. Le style revient. Claque. La littérature entre par effraction dans le texte. On retrouve les formules hallucinées de l’écrivain, la langue est de nouveau la sienne, terrible et magnifique. Et c’est alors que ce récit prend tout son envol et justifie son côté cataplasmique que tout écrivain ressent un jour car, comme le confesse Grangé, page 330 : « On écrit toujours là où on a mal ».

*Je suis né du diable, de Jean-Christophe Grangé, aux éditions Albin Michel. En librairie depuis le 15 octobre 2025.

Trois lumières, une merveille.

J’aime bien Olivia de Lamberterie, c’est une auteure et une critique élégantes, une lectrice émérite qui, comme moi, apprécie furieusement les beaux textes, comme ces Trois lumières* de Claire Keegan. Mais voilà qu’à son propos, elle déclare qu’il est, je cite « Assourdissant de beauté » et là, pour une fois, je me permets de sourciller.
Assourdissant, assourdir, donc, c’est littéralement, selon notre bonne Académie française, « être rendu sourd », ou « rendu moins sonore » et je ne pense pas que 1) la beauté nous rende sourd — sans voix, peut-être — et 2) que ce livre en particulier fut si bruyant que sa beauté soudain le fit taire. 
Il est au contraire un soupir, ce texte. 
Un filet d’air qui s’envole de la bouche d’une petite fille placée un été dans chez un couple prodigue, dans une ferme du Wexford (Irlande), le temps que sa propre mère parvienne au terme de sa grossesse. C’est une brève histoire de silences, de chuchotements et de non-dits. Un été d’apprentissage. Une naissance discrète aux secrets des adultes et à la grâce d’être aimée. 
Les Trois lumières est un magnifique froissement de mots, comme des étoffes. Tout le contraire d’une chose bruyante. 
Une merveille, en somme, à savourer lettre par lettre. En silence.

*Les Trois lumières, de Claire Keegan. Au Livre de Poche. Et en librairie depuis le 3 septembre 2025.

L’homme qui aimait le livre de Jean-Philippe Daguerre.

Voici un livre au titre amusant et qui commence comme un livre amusant. Notamment par une scène amusante de séduction au Fouquet’s, mâtinée de dialogues brillants et jubilatoires — il faut dire que l’auteur n’est pas un manchot, il a quand même pondu le fameux Adieu Monsieur Haffmann pour lequel il reçut quatre Molières et Du charbon dans les veines, cinq Molières. Au Fouquet’s Danielle séduit Georges dont on découvre très vite qu’il est Georges Cravenne, le créateur des Césars, des Molières, des Sept d’or, etc. 
L’histoire se passe pendant la production et le tournage par Gérard Oury de Rabbi Jacob, sur lequel Georges est attaché de presse, et voilà que l’amusement vire à la gravité. Danielle ne supporte l’idée de ce film qui oppose Juifs et Arabes, pour mémoire nous sommes en 1973, la guerre du Kippour est imminente. Danielle crie, vitupère, écrit ici et là pour tenter de retenir la sortie du film tant que le gouvernement français n’aura pas rétabli la paix entre les deux peuples, rien n’y fait. Alors, elle enfile son manteau blanc de chez Dior, ajuste ses lunettes noires et s’en va détourner un Paris-Nice d’Air France. L’histoire serait tout à fait amusante si elle n’était pas vraie. Malheureusement, elle l’est. Danielle, bien qu’elle aura à Marseille libéré de son propre chef tous les otages, prendra deux balles dans la tête puis une dernière dans le cœur, l’État étouffera l’affaire, Les aventures de Rabbi Jacob sortiront bien en octobre 73 en pleine guerre du Kippour et feront plus de sept millions d’entrées. Souhaitons-en au moins le centième à ce formidable livre.

*La femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob, de Jean-Philippe Daguerre. Éditions Albin Michel. En librairie depuis le 7 janvier 2026. Concomitamment à la sortie du roman, son adaptation théâtrale se joue au théâtre Montparnasse, dans une mise en scène de l’auteur. Et pour parfaire votre connaissance de cette histoire, le très complet article du Nouvel Obs ici.

Méfiez-vous de l’eau (de la rivière) qui dort.

Méfiez-vous aussi de la jolie photo d’une jeune femme de dos sur le bandeau d’un roman au titre mélodieux car le septième livre de Patrice Gain est sombre et douloureux et poétique et violent et lumineux. Voici l’histoire de Jess, gamine des cités qui tombe amoureuse d’un petit caïd des cités et cinq pages après, c’est l’horreur. La cave. Les mecs. La violence immémoriale faite aux femmes. Alors Jess s’en va. Parcourt le labyrinthe des forêts, danse sur les pierres des rivières, s’égare dans les sentiers de montagnes et le vent, et le froid, et la pluie, et les aubes gorgées de renaissances entrent en elle comme une chair et la sauvent. Puis, de rencontres en rencontres, comme toujours des rencontres joyeuses et d’autres funestes, elle poursuit sa traque d’elle-même, sa recherche du bonheur qui prendra l’allure d’un garçon agile comme un cours d’eau et beau comme un paon du jour. Mais (car il y a toujours un mais dans les rédemptions)…
Et c’est justement dans ces interstices fugaces entre les choses, entre la douceur et la violence, l’espérance et le désastre, l’amour et la folie, que l’écriture poétique de Gain se déploie et excelle à nous faire aimer la douleur d’une vie car elle recèle aussi toute sa joie possible.

*Seules les rivières, de Patrice Gain. Éditions Albin Michel. En librairie depuis le 2 janvier 2026.

Veillée d’armes.

Évidemment, on ne lit pas de la même façon un livre dont on connaît la fin et ici*, elle est évidente pour les trois personnages principaux puisque à la faveur d’une randonnée dans le Cotentin, censée les aider à se retrouver eux-mêmes, ils se prennent l’explosion de la centrale nucléaire de Flamanville dans la gueule. On devine donc que les lascars ne feront pas de vieux os ni ne finiront danseurs étoiles ou peintres centenaires. Combustions est en sorte la veillée d’armes de nos trois héros, leur Der des Ders, et l’un d’eux, le narrateur, nous autopsie le point de bascule de chacun. Paul et sa fabuleuse (et ennuyeuse) carrière de banquier qui découvre l’ivresse sans fin d’une sexualité sans fin avec Yasmine la bombasse, Yasmine la chienne, et tous les réveils fracassés. Darko, ex-ultra du PSG, baroudeur, sniffeur de rails à rallonge, paumé magnifique, une boue sur laquelle, comme un diamant, va briller le sourire d’une fleur brésilienne. Et Baptiste, le narrateur, sorte de bras droit de Paul, englué dans une histoire d’amour et de sexe compliquée, où rôde une enfant dévorée de l’intérieur par une vieille saloperie de brachyoure. 
Un formidable et inoubliable trio. Une sorte d’amitié de fin du monde, comme il y aurait la fin des hommes. 
François Gagey signe un premier roman étourdissant de maturité, de maîtrise, d’élégance stylistique, à un rythme inouï qui fait se percuter la fureur et la poésie. Alors réjouissons-nous et fêtons la naissance d’un impressionnant écrivain. 

*Combustions, de François Gagey. Aux éditions Albin Michel. En librairie depuis le 20 août 2025.

Peut-on réussir ce qu’on a raté ?

À propos de lui-même, il écrit sur sa quatrième de couverture : « Jean-Marie Bénard est un écrivain débutant de 78 ans. Vous achetez donc ce livre à vos risques et périls ». Ce qu’il oublie de préciser, c’est que l’écriture n’a pas d’âge et que le style ment divinement mieux qu’une chirurgie esthétique car Californie, etc* est un livre — un ensemble d’histoires plus exactement — d’une énergie, d’une vitalité et d’un esprit virevoltant qui tiennent davantage d’un sale gamin de 20 ans que d’un monsieur d’âge respectable.
Il faudrait presque lire ce livre à l’envers et commencer par l’avant-dernière histoire, celle où le Jean-Marie de 15 ans annonce à son père qu’il veut être écrivain et que celui-ci lui balance à la tronche : « Si tu avais du génie, ça se saurait ». (On apprendra que le père avait eu les mêmes velléités et qu’elles furent brisées par son propre père). Alors, à 19 ans, Jean-Marie partira à L.A., fera quatre ans d’études à UCLA pour devenir cinéaste, y rencontrera quelques monstres (et les histoires à leur propos valent leur pesant de cacahuètes), puis rentrera à Paris, la seule bobine de son chef-d’œuvre sous le bras, mais voilà qu’elle brûlera dans l’incendie de Publicis en 1972. À 25 ans, il ne lui reste rien de sa vie que des cendres.
Elle sont là, la beauté, la puissance fragile de ce livre : finir par réussir ce qu’on a raté. Puis le raconter avec jubilation et devenir, presque malgré soi, un très bon écrivain et un grand conteur. À 78 balais.

*Californie, etc. Histoires. De Jean-Marie-Bénard. Publié par lui-même, histoire de ne pas se faire emmerder et parce que si on n’a pas 20 ans, qu’on n’est pas blonde, qu’on n’a pas connu la violence des mâles, on a du mal à attirer l’attention d’un éditeur. Disponible entre autres sur Amazon.

Milady de Clermont-Tonnerre.

Qu’il est beau de voir le rêve d’une petite fille de douze ans se réaliser enfin, même trente-sept ans plus tard. Douze ans, c’est l’âge qu’avait Adélaïde lorsqu’elle découvrit Les Trois mousquetaires et surtout rencontra, au travers des pages, Milady de Winter, cette jeune femme dont l’ogre Dumas en fit l’ennemie des trois mousquetaires et de leur ami d’Artagnan, l’espionne de Richelieu et surtout, la malédiction des hommes. Douze ans, c’est l’âge où l’on n’est plus une petite fille et où l’on soupçonne déjà la tragédie des femmes, leurs sacrifices à venir et, par-delà leur effacement, le triomphe du bon plaisir des hommes. Alors Adélaïde se jure qu’un jour, elle vengera l’honneur de Milady, et à travers elle de toutes les héroïnes qui ne servent qu’à servir la soupe à ces messieurs. Elle lui rendra sa gloire et sa grâce, son prestige et sa force, et c’est ce qu’elle fait admirablement bien dans ce Je voulais vivre*, un roman de cape et d’épée, un roman de sang et d’amour, de vengeance et de féminité, de faim et de courage, un roman de carnage et de piété. Un livre de haute volée stylistique et d’élégance en chaque phrase, car il en fallait pour remettre au monde l’immensité des femmes et convaincre un jury littéraire composé de 70% d’hommes. Chapeau, Milady.

*Je voulais vivre, d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre. Aux éditions Grasset. En librairie depuis le 20 août 2025. Prix Renaudot 2025 (livre acheté avant l’apparition du véritable bandeau rouge).

(Ne pas) quitter Berlioz.

Non, ce Berlioz-là n’est ni le compositeur de la Symphonie fantastique et d’un poignant Te Deum ni le facétieux chaton gris, fils de Duchesse, dans les Aristochats, mais bien le nom d’une cité où a grandi Younes, le « personnage principal » de cette histoire* — et si je n’écris pas « héros » c’est parce qu’il ne triomphe de rien, ainsi qu’on définit un héros, même si anti-héroïsme en fait sans doute sa très grande force. Bref.
Nous sommes dans les années 90, Younes sort de quelques mois de prison pour s’être bastonné un flic. Il fait alors partie des expérimentations du bracelet électronique, a le droit (et doit) de travailler dans la journée, mais être rentré au bercail le soir. 
Il retrouve son boulot de coursier à Panam’Express, et il est là, le théâtre magnifique de ce livre : la dramaturgie humaine de ces cavaliers mécaniques qui, sous la pluie, le verglas, la canicule, fendent le temps pour apporter des plis à des gens toujours plus pressés, gonflés d’importance, tout comme la minuscule grandeur de ces chevaliers modernes qui chutent parfois, meurent parfois, sont saisissantes de crudité et partant, de beauté. 
Quitter Berlioz est un très beau roman sur l’amitié, la vraie, la rugueuse, l’oubliée, à la façon de celle d’un Fouquet et d’un Quentin chez Blondin, et sur la douceur des frimas de l’amour, toute sa délicate pudeur. Un texte qu’on ne quitte pas, lui.

*Quitter Berlioz, d’Emmanuel Flesch. Aux éditions Calmann-Lévy. En librairie depuis le 20 août 2025.