Archive | décembre, 2019

Invité(e)s #41. Carine Marret et Antoine Laurain.

Je connais Carine Marret depuis quelques années maintenant. Très belle rencontre à Lire à Limoges. Un auteur sensible, dont j’avais ici même vanté avec plaisir les qualités, l’écriture élégante, les intrigues délicates ainsi que l’extrême gentillesse et la curiosité aux autres.
Je connais Antoine Laurain depuis son inoubliable « Chapeau de Mitterrand » (et les pépites qui ont suivi) et j’ai eu la joie, en salon toujours, de le connaître mieux. Lorsque j’ai accepté d’être président du Salon de Villeneuve-sur-Lot l’an dernier, je tenais absolument à les avoir tous les deux avec moi. Ils ont accepté de bon cœur, en riant, en disant que c’était leur premier salon ensemble. Depuis le temps, ont-ils malicieusement ajouté. Quelle joie de savoir ensemble ceux qu’on aime.
Plus tard, lorsque j’ai demandé à l’un et à l’autre d’être mes invités et de présenter ici l’un de leurs coups de cœur, voilà qu’ils ont choisi le même. Chacun de leur côté. Si ce n’est pas de l’amour, alors l’amour n’existe pas. Merci d’être qui vous êtes.

 Carine : « « Encre sympathique ». Ce titre, choisi pour son dernier roman, est la quintessence de l’œuvre de Patrick Modiano. Les ombres du passé, comme l’encre dont la trace ne devient visible que sous l’action de la chaleur ou d’un réactif chimique, disparaissent puis réapparaissent, telles les lumières des phares, clignotant plus ou moins distinctement en fonction de la distance du rivage. Et leurs voix presque oubliées, de loin en loin, hantent encore le présent.
Ainsi, Jean Eyben part à la recherche d’une certaine Noëlle Lefebvre sur laquelle il avait enquêté trente ans plus tôt pour le compte de l’agence de détective de Hutte (de la Rue des Boutique Obscures). Déjà, elle avait disparu. Déjà, il avait arpenté les quartiers d’un Paris qui n’existe désormais que dans sa mémoire, un Paris réinventé à partir des souvenirs, se parant de noir et blanc au fil des promenades. Le même voile enveloppe la belle Rome où nous le suivons après.
Le temps qui s’est écoulé, presque évaporé, et qui souvent éloigne les êtres, le rapprochera-t-il de cette inconnue à laquelle le destin semble l’avoir lié ? Cette rencontre, d’ailleurs, avait peut-être été racontée et écrite il y a bien longtemps, quelque part, à l’encre sympathique. Peut-être même avait-elle déjà eu lieu ? Et il aura fallu toutes ces années, ces parcours séparés, cette longue quête, pour que cette rencontre affleure sous la plume de Patrick Modiano et reprenne enfin vie. »

Antoine : « Le titre va bien à Modiano. L’encre de ce roman-là parait réapparaître au fil des pages comme si celles-ci avaient été écrites dans ce passé indéfini qu’affectionne tant l’auteur. Un peu de 1978, époque : Rue des boutiques obscures, un peu de 2003, Accident nocturne. Un peu de 1997, on y recherchait Dora Bruder.
Modiano use de tout son art à la manière d’un médium qui sait convoquer les fantômes en un battement de cil ou d’un pianiste virtuose qui connait sa partition sur le bout des doigts et n’a besoin de personne pour en tourner les pages. Je me souviens que dans les années 80 on parlait de «  la petite musique de Modiano » avec sympathie et respect certes, mais cet adjectif « petite » induisait dans la phrase une condescendance à laquelle l’attribution du prix Nobel aura cloué le bec une fois pour toutes.
Telle l’encre sympathique, le roman est indatable (malgré une courte référence au net) : quelle année compte ?  Celle où les lignes ont été écrites ou celle où l’on peut enfin les lire ?
Des prénoms et des noms de personnages singuliers, des rencontres de hasard dont on ne sait plus trop si elles sont le fruit d’un rêve ou d’une soirée bien réelle dans Paris. Les noms ne sont pas ceux évoqués dans les autres romans – sauf l’agence Hutte. De Paris à Rome le charme opère, la magie. Lire Encre sympathique lorsqu’on connaît Modiano reviendrait à découvrir et écouter une Gnosienne ou une gymnopédie inédite d’Erik Satie – lorsqu’on aime Satie.
Et j’aime Satie.
Et on aime Modiano. »

*Encre sympathique, de Patrick Modiano. Éditions Gallimard. En librairie depuis le 3 octobre 2019.

Soudain, le vide.

Qu’il est difficile l’exercice du livre sur la mère. Il est de cet intime dont on se demande s’il doit être partagé. Il possède une impudeur qu’on souhaiterait secrète. Et en même temps, il est ce chagrin universel, épouvantablement humain, qui ramène chaque homme, fût-il le plus grand, à cette condition d’orphelin. Éric-Emmanuel Schmitt a tenu ce journal* pendant deux ans après la mort de sa mère, et il l’a écrit comme un fils, pas comme un écrivain – ce qui rend ce texte si sensible, si modeste, qu’il permet de ressentir cette douleur-là, au plus profond : « être devenu l’enfant de personne » (page 16). J’ai comme lui perdu ma mère et comme lui je me suis demandé s’il fallait écrire cette peine. Je ne sais pas encore si j’en serais jamais capable. Éric-Emmanuel et moi avons le même âge. Sa mère est décédée à 87 ans. La mienne aura eu presque vingt ans de moins à vivre. Je n’ai pas, comme lui, fait le plein d’elle. Il me manque à jamais du temps. Des rires. Des mots. Alors ce Journal d’un amour perdu a rempli quelques vides en moi. Il m’a donné ces rires d’une mère. Ces discussions interminables. Donné cette vie qui me manque. Pour ça, Éric, merci.

*Journal d’un amour perdu, de Éric-Emmanuel Schmitt. Éditions Albin Michel. En librairie depuis le 4 septembre 2019.