Author Archive | Grégoire Delacourt

Invité #44. Lancelot Balleroy-Revol.

Comme Lancelot du Lac, illustre chevalier de la Table Ronde, dont on disait qu’il était le chevalier parfait – excellent chasseur, musicien, combattant émérite, courtois et noble d’esprit –, ce Lancelot-ci n’est pas dénué non plus des plus grandes qualités. Ainsi, est-il particulièrement gentil, empathique, toujours prompt à rendre service, rassurer, partager. À l’école – sa Table Ronde à lui –, les jouvencelles en sont amoureuses mais il garde la tête froide et clame, du haut de ses dix ans : Je suis mieux célibataire. Comme de surcroît il est un authentique pro du jardinage et expert en barbecue, qu’en forêt, il distingue les traces des cerfs de celles des chevreuils et des sangliers, et qu’il est un surtout grand lecteur, donc une sorte de romantique, gageons que sa chère devise ne tiendra pas longtemps.
Aussi, et avant qu’il ne s’en retourne bientôt dans son cher CM2, je lui ai demandé de nous présenter son coup de cœur littéraire (pendant le confinement). Le voici.

« Bonjour je m’appelle Lancelot et je voudrais vous parler du Garçon du sous-sol * de Katherine Marsh publié par Robert Laffont Jeunesse, un roman ancré dans l’actualité que j’ai vraiment adoré.
Ce livre raconte l’histoire de Max, 13 ans, qui part de Washington avec sa famille pour aller vivre un an à Bruxelles. Il s’installe dans sa nouvelle maison dans laquelle, pendant la nuit, un réfugié arrive pour se cacher. Ce réfugié Syrien qui a 14 ans s’appelle Ahmed. Un passeur lui a pris son téléphone et ses 300€ que son père lui avait donnés avec un faux passeport. Un soir, Max qui a entendu un drôle de bruit dans le sous-sol descend en cachette et rencontre Ahmed. Ahmed lui fait promettre de ne rien dire vu que sinon il aura de gros ennuis : son but est d’aller à Londres et s’il obtient une carte d’identité belge il devra rester en Belgique pour toujours ce qu’il ne souhaite pas. Max, qui est malheureux en Belgique et qui est heureux de se faire un nouvel ami, décide de protéger Ahmed et de ne rien dire à ses parents. Chaque soir, il lui apporte de la nourriture, des livres, des feuilles et des stylos pour qu’il ait de quoi s’occuper. Parce que son grand-père collectionnait les orchidées en Syrie, Ahmed propose de prendre soin des orchidées de la mère de Max qui sont en train mourir : il les trempe dans la cuvette des toilettes, les installe au soleil et cela fait des merveilles ! Il s’aménage aussi un coin dans la cave avec des posters de footballeurs et une reproduction d’un tableau de Magritte. Il confie à Max que son père qui était professeur d’Anglais – c’est pour ça qu’il parle bien cette langue ! – est mort en mer Méditerranée pendant la traversée vers l’Europe. De leur grande amitié va naître un incroyable projet top secret que vous découvrirez en lisant ce livre !
J’ai beaucoup aimé ce roman pour le suspens et pour tout ce que j’ai appris sur le drame des enfants réfugiés. Et cela m’a permis de me rendre compte de la chance que j’ai d’aller à l’école tous les jours ! »

*Le Garçon du sous-sol de Katherine Marsh. Éditions Robert Laffont Jeunesse. En librairie depuis le 6 février 2020.

Manque un peu de sel.

Lire au temps du virus. Avoir des réserves de livres, comme on a des stocks de pâtes et de papier toilette. Et se nourrir l’esprit, autant que le corps.
C’est curieux. Voici un texte que je rêvais de dévorer depuis longtemps et, comme à mon habitude je gardais le meilleur pour les jours de faim. Je viens donc de refermer ce roman* multi-primé** en Italie, comme on pose une serviette sur une table, à la fin d’un repas, certes copieux, inventif, audacieux parfois, mais qui laisse un peu sur sa faim, justement. Bon. Fi de mes vaseuses comparaisons culinaires, La Goûteuse d’Hitler est un livre formidable à partir de la moitié. La seconde, heureusement. Ceci dit, il faut se farcir (pardon) la première et elle manque selon mon goût singulièrement de piquant. Voici l’histoire de Rose, femme et amoureuse de Gregor parti au front. Avec d’autres, elle devient goûteuse pour le Führer, lequel avait des intestins particulièrement délicats, un système digestif capricieux et une phobie de l’empoisonnement. Voilà. Mais deux cents pages plus tard, voici que Rose, alors que Gregor est porté disparu (quelle expression quand même, porté disparu) goûte à Alfred Ziegler – Obersturmführer pur jus, nazi pur porc –, ses sens s’affolent, son dos se cambre, ses reins brûlent. L’interdit fait les jouissances ravageuses. Et enfièvre les sentiments. Page 324, dans la bonne moitié donc, elle confesse : « J’existais moins depuis qu’il ne me touchait plus. Mon corps avait révélé sa misère ». Et là, le livre confine à quelque chose de parfait. De bouleversant aussi. Le chagrin du corps en période de conflit. Un sorte d’agueusie du désir. Le cannibalisme de la guerre.

*La Goûteuse d’Hitler, de Rosa Postorino. Éditions Albin Michel. En librairie depuis le 2 janvier 2019.
**Prix Campiello. Prix Vigevano Lucio Mastonardi. Prix Rapallo. Prix Pozzale Luigi Russo. Prix Jean Monnet de Littérature européenne 2019. Prix 22 euros.
PS. Dans le genre de livre qui lie épices et passion, on se délectera de Como agua para chocolate (« Les épices de la passion », en français, bof, bof comme titre) de l’irréprochable Laura Esquivel, porté à l’écran sous le même titre par son diable de mari, Alfonso Arau.

On connait, mais quel bonheur.

Tout le talent de Clémentine Mélois, résumé dans son ouvrage « Cent Titres », paru chez Grasset le 22 octobre 2014.

Le seul livre au monde qui a remporté une Palme d’Or.

Lire au temps du virus. Je lis et vois ici et là que la consommation de livres et de films sont en augmentation en ces temps de confinement, alors voici d’une pierre deux coups. Un livre et un film.
Hirokazu Kore-eda. Vous connaissez. Non pas parce qu’il est né en 62 à Tokyo. Ou que son père fut soldat de l’armée japonaise de Mandchourie, sa mère une grande cinéphile. Non. Mais parce que vous avez probablement vu Nobody knows (誰も知らない), ou encore Tel père tel fils (そして父になる), deux films d’une très grande beauté. En 2018, Une affaire de famille (万引き家族) remporte la Palme d’Or à Cannes, rencontre un immense succès international et le fait se fâcher avec le premier ministre japonais qui y voit une attaque contre la famille traditionnelle nippone.
Et voilà que non content d’avoir raconté son histoire de famille (un Capra ultra moderne) avec sa caméra, il prend son fude (筆 ふで) et la raconte cette fois avec des mots. Cela donne un livre curieux. À cheval entre le roman et le scénario. Un livre sans aucune grâce littéraire, juste celle de son histoire bouleversante. Des mots simples mais qui créent aussitôt des images fabuleuses sous nos yeux. C’est ça aussi la magie d’un livre.

*Une affaire de famille, de Hirokazu Kore-eda. Éditions JC Lattès. En librairie depuis le 28 novembre 2018.

Et s’il n’en reste qu’un.

Depuis l’aube, en boucle, l’un des plus beaux albums de Christophe. Un concert d’une intimité rare, si délicate qu’il me donne l’impression qu’il est là, à un mètre à peine, dans mon salon et qu’il continue à chanter pour moi. Putain, 74 ans, c’est jeune.

L’Internationale, nouvelles paroles.

Lire au temps du virus. On parle beaucoup des premières lignes. L’armée des discrets. Les chauffeurs. Les caissières. Les infirmières. Les agriculteurs. Les livreurs. Tous ceux qu’on ne voit jamais. Soudain, ils deviennent les indispensables. Alors lire l’histoire d’un gars qui bosse en usine, trie les crevettes, fait de l’intérim dans un abattoir, ça remet les choses en place. Surtout quand on est confiné dans un canapé.

Voici un texte* qui,
comme Charlotte de David Foenkinos ou
Les Chardons de Flavie Flament
s’écrit avec retour
à la ligne
dépouillant ainsi l’écriture
de tous ses poux
avaries
vilenies
pitreries
ne se concentre que sur l’essentiel
ici même
la vie de Joseph Ponthus auteur
équarisseur nettoyeur trieur
en usines de crevettes de tofu langoustes poissons panés
poissons pas nets
ouvrier intérimaire qui décrit les souffrances de son corps dans le corps de l’usine le ventre de l’usine le cœur de l’usine entre pause café clope blagues salaces chagrins odeurs corporelles
et revient sans cesse
à la ligne
comme on revient au port
au porc
pour s’accrocher aux mots des autres des chansons Barbara Trénet
Trenet surtout
et les poètes Apollinaire Aragon Ferré ah Ferré Poètes vos papiers
et l’auteur usine la nuit épuisé ses mots comme on sarcle comme on bine comme on croit que la culture peut sauver de toutes les conditions humaines ah la condition humaine le point du jour le travail de nuit les heures sup la soupe le crachin et l’espérance immense d’être par la connaissance sauvé
à la ligne
c’est le chant du désespoir nourri à l’espoir
comme le poulet au grain
un texte inoubliable déjà
qui dessine un auteur libre
un homme fier
un affranchi
affranchi de tout
qui chaque fois
à la ligne
retourne
et fait les lendemains chanter et son chien Pok Pok sautiller de joie et son épouse d’amour d’amour mourir et nous lecteurs vivre plus fort
enfin

*À la ligne – Feuillets d’usine, de Joseph Ponthus. Éditions La Table Ronde. En librairie depuis le 22 septembre 2019. Grand Prix RTL/Lire. Prix Régine Deforges. Prix Jean Amila-Meckert. Prix du Premier Roman des lecteurs de la ville de Paris. Prix de la librairie Coiffard. Prix Eugène Dabit du roman populiste.

« Tu n’es pas un homme. Tu es un ennemi. »

Lire au temps du virus. Les chiffres qui parlent du dehors sont terrifiants. Ils sont une inondation. Charrient soudain nos certitudes, nos espérances. À  les mettre en regard de ceux que compilent sans haine Rithy Panh et Christophe Bataille, ils deviennent momentanément plus supportables.
Comme pour Si c’est un homme de Primo Levi dont j’avais longtemps repoussé la lecture, j’ai attendu avant d’ouvrir L’élimination. Je viens de le refermer.
Je savais que de ce livre jailliraient des mots de la force des balles. Des violences inhumaines. Des chagrins innommables. Je savais que la folie redéfinirait aussi le langage, éliminerait des mots, en assemblerait d’autres. Je savais que toute révolution déboussolait le corps du monde.
Je ne savais par contre pas qu’y pousseraient autant de fleurs humaines. Autant de sentiments inhabités pour moi – ainsi Rithy Panh, l’enfant qui a traversé son enfance au temps des Khmers rouges, devenu écrivain et surtout cinéaste, « je voulais filmer les regards », écrit-il, interroge ici Kaing Guek Eav, cultivé, roublard, sculptant sa légende à coups d’expressions réinventées, le bourreau dit Duch, l’un des responsables de ce génocide qui fit 1,7 million de morts et pourtant. Pourtant, loin de le crucifier, Panh cherche en lui sa part humaine. Car ce qui fut systématiquement éliminé durant ces quatre années rouges, c’est l’homme justement. Le corps. La différence. L’esprit. Toute cette rareté.
L’Angkar défigurait les hommes. Les reformatait en machines. Accouplait les machines. Puis les vidait de leur sang pour qu’elles ne gonflent pas. Tiennent moins de place dans les fosses. Pourrissent plus vite.
Je ne savais pas non plus la beauté de certains mots quand ils se situent au-delà de l’horreur, au-delà de la violence et du pardon. Quand ils effleurent l’âme et laissent, plutôt qu’un charnier d’espérances, une fragilité qui confine au sublime et redonne à l’être humain son essentielle valeur.
Un témoignage d’une magistrale beauté.

*L’élimination, de Rithy Panh, avec  Christophe Bataille. Au Livre de Poche depuis 2016, précédemment publié aux éditions Grasset (2011). Prix Joseph Kessel, Prix Aujourd’hui, Prix essai France Télévisions, Grand prix des lectrices de ELLE, Grand prix SGDL de l’essai.
La photo de la couverture est celle de Hout Bophana, prise par les Khmers rouges. Elle fut torturée de nombreux mois avant d’être éliminée.