Archive | Bouquins.

À lire, Allibert.

Emmanuelle est mon attachante attachée de presse depuis plus de quatre ans. Depuis plus de quatre ans donc, elle doit se farcir mes bouquins, essayer de me faire croire qu’ils ne sont pas trop nuls, et surtout, surtout, essayer de le faire croire aux autres. (Un rôle qui tient davantage de l’apostolat que d’un simple boulot mollement rémunéré).
Et la voilà qui se met à écrire* à son tour. La voilà qui, désormais, va se demander si les proches que nous sommes allons être sincères, allons lui faire croire que son livre n’est pas trop nul, et surtout, essayer de le faire croire aux autres.
– Alors, alors ?
Allibert_blog_DelacourtHommage de l’Auteur absent de Paris est une très joyeuse plongée dans le monde de L’Auteur : un portrait plein de drôlerie sur ses infinis travers, sa lourdeur pachydermique parfois, son appétit pantagruélique et sa descente depardieusienne (surtout quand c’est gratuit – comme dans les salons du livre), sa désarmante naïveté quant à la qualité littéraire de son œuvre, et son incompréhensible incompréhension lorsque les chiffres définitifs de vente tombent : soixante-trois –par exemple (page 170).
Emmanuelle écrit (très bien) et décrit avec un humour vache, et au fond plein de tendresse, ce milieu qu’elle connaît par cœur (et avec le cœur), cet univers qui fait rêver. Jusqu’à ce qu’on l’ait lue.

*Hommage de l’Auteur absent de Paris, Emmanuelle Allibert, éditions Léo Scheer. En librairie dès ce matin.

 

La bête.

La bête

À la fin de son magnifique livre*, Ursula Hegi écrit : « (…) pour repousser la bête, il faut d’abord lui donner un corps pour que tous voient, craignent et rient avant de sonder ce dont on a vraiment peur ». Voici l’histoire d’une jeune institutrice (et sa douloureuse naissance), Thelka Jansen, qui, dès 1933, assiste à la lente et perverse ingérence de la nouvelle pensée allemande jusqu’au cœur de sa classe, découvre la fascination morbide d’un de ses élèves de dix ans pour les Jeunesses Hitlériennes, et le sinistre undeutsche Bücher, qui ordonna de brûler les livres antiallemands (Schnitzler, Proust, Wolff, Bernhard, Sinclair et tant d’autres). C’est un livre terrible parce que calme, puissant, inéluctable, qui donne raison à ce qu’écrivait Heine : « Là où l’on brûle des livres on finira par brûler des gens ». Ursula Hegi écrit la naissance de la bête et nous fait prodigieusement aimer jusqu’à la faiblesse des bras de ceux qui veulent la repousser – mais qu’elle achèvera de broyer.
(Je sais, je sais, ce n’est pas folichon pour commencer l’année mais c’est très beau. Et on ne demande pas toujours à la beauté d’être folichonne).

*Brûlures d’enfance, de Ursula Hegi, aux éditions du Livre de Poche. Déjà en librairie.

Cinquante trucs à jeter aujourd’hui.

Cinquante trucs à jeter aujour'hui

Voici un livre* épatant pour bien commencer l’année (dans la famille des « Ça m’agace » et « Trop », de Jean-Louis Fournier). Cinquante objets qui nous tapent sur le système, croqués ici avec la méchanceté et surtout la drôlerie nécessaires par Charles Haquet et Bernard Lalanne ; cinquante injures à notre paix quotidienne. Je me permets juste de suggérer aux habiles auteur une cinquante et unième chose : la liste des bonnes résolutions (et surtout, ceux qui les écrivent). Bonne année.

*Procès du grille-pain et autres objets qui nous tapent sur les nerfs, Charles Haquet et Bernard Lalanne, aux éditions Mercure de France. Déjà en librairie.

Tout est bon dans le Sempé.

sempe

Jean-Jacques Sempé est l’un des plus brillants écrivains* que je connaisse. Et l’un des plus créatifs aussi : au lieu de les écrire, il dessine certains mots qui disent « petit homme », « grande ville », « grand désespoir », « joie minuscule », etc. Au lieu de former des lettres, sa plume révèle des visages, des situations tragiques, comiques, parfois tendres. Il est le grand observateur de nos égos mal placés, nos travers, nos rêves brisés. Le pourfendeur de nos illusions ridicules. Un moraliste flamboyant dont les mots, qui légendent ses dessins, sont eux aussi des pépites absolues. Ainsi ceux-ci, sous un dessin où l’on voit une femme qui vient de quitter sa vaisselle, menacer d’un revolver son mari tranquillement assis dans un fauteuil : J’aurais aimé que tu sois quand je t’ai rencontré, un artiste pauvre et malade. Je t’aurais soigné. Je t’aurais aidé de toutes mes forces. Nous aurions eu des périodes de découragement, mais aussi des moments de joie intense. Je t’aurais évité, dans la mesure de mes possibilités, tous les mille et un tracas de la vie afin que tu te consacres à ton art. Et puis, petit à petit, ton talent se serait affirmé. Tu serais devenu un grand artiste admiré et adulé, et, un jour tu m’aurais quitté pour une femme plus belle et plus jeune. C’est ça que je ne te pardonne pas.
À Noël, Sempé, c’est parfois plus sûr qu’un Goncourt.

*Denoël a publié la plupart de ses albums et Folio a repris beaucoup de ses dessins.
Cadeau de Noël : Un petit homme sur un monticule de terre regarde le ciel. Légende : J’ai pardonné à ceux qui m’ont offensé. Mais j’ai la liste. Bonne année à tous.

Carrisi, le Caruso du thriller.

Carrisi

Je me souviens, au Groeningemuseum de Bruges, d’un tableau de Gerard David datant de 1498, Le Jugement de Cambyse : Le Supplice. On y voyait un homme se faire écorcher vif sous le regard de quelques bourgeois dodus. J’avais failli tourner de l’œil. J’avais onze ans.
Quarante-trois ans plus tard, c’est donc avec une certaine appréhension que j’ai ouvert (les yeux sur) le roman de Donato Carrisi*. J’avais lu, il est vrai, son célèbre et implacable Chuchoteur** ; et, en matière d’écorchée, c’est finalement d’âme qu’il s’agit avec lui. Ce qui, soit dit en passant, est peut être le plus grand des supplices. Voici donc une nouvelle enquête à vif de Mila Vasquez (magnifique flic, comme l’était la Lorraine Page de Lynda La Plante***), sur les traces de disparus innocents, qui réapparaissent pour écorcher quelques peaux – presque malgré eux. Et le génie de Carrisi, vous verrez, tient dans ce « presque ». Comme pour Le Chuchoteur, c’est habile, pervers, diabolique, bref, prodigieusement humain.

*L’Écorchée, de Donato Carrisi, aux Livre de Poche, dans une superbe édition collector.
**Le Chuchoteur, du même, toujours au Livre de Poche, n°32245.
***Coup de froid, Sang Froid et Cœur de Pierre, de Lynda La Plante, tous trois aux éditions du Livre de Poche. Décidément.

 

Camille Cerf et moi.

Deux ch’tis primés à quelques jours d’intervalle, ça rend fier comme « inne crotte ».

Camille Cerf 1

Camille Cerf 2

Jolie indigène cherche mariage.

Bien que je l’aie croisé deux ou trois fois, que je sache qu’il est belge, qu’il aime le latin et le grec une fois, et qu’il mange très proprement (nous avons partagé la même table au dîner de clôture du Salon du Livre de Montréal en 2012), je ne connais pas Armel Job. C’est donc un homme discret, élégant (comme tous les hommes discrets), un auteur fin et exigeant à en juger par son roman paru en 2000, La Femme manquée*. Une trame certes classique : un homme cherche une femme, la trouve dans les petites annonces – oui, oui, comme un lave-vaisselle -, mais des personnages de toute beauté. Elle, Opportune, une belle indigène (sic), et lui, Charles, un fermier ardennais. Leur rencontre est belle, rare, bouleversante. Le final éblouissant. L’écriture d’Armel Job est précise comme une plume de clerc de notaire. Et comme chez Pagnol, toute l’immensité du cœur d’un homme se révèle au plus profond de son chagrin. (Je n’aime pas trop les jeux de mots, mais pour une fois : ne manquez pas La Femme manquée).

Jolie indigène cherche mariage

*La Femme manquée, d’Armel Job, première édition chez Robert Laffont (2000), celle ci, chez Espace Nord (2012). Prix Emmanuel Roblès et Prix René Fallet.

La balade entre les tombes.

Bien que ce soit le titre d’un épatant roman policier du grand Lawrence Block, paru en France en 1994* (deux ans après l’inoubliable Une danse aux abattoirs), il aurait très bien pu être celui du nouveau livre de Thierry Clermont**, qui nous invite, lui, à une balade moins violente, mélancolique même, entre les tombes de San Michele, l’île cimetière de Venise, en compagnie d’une certaine Flore. Comme il s’agit ici d’un récit, on y croise certains morts illustres, comme Stravinsky, Diaghilev, Aragon (qui faillit mourir sur la Sérénissime), D’Annunzio et tant d’autres –poètes oubliés, suicidés, jusqu’à cette Flore qui ( …) gisait dans son sang. Elle s’était fracassée le crâne à coups de marteau, après avoir ingurgité un mélange de rhum et d’antidépresseurs. Son visage était sans sourire, sans vie***. Alors soudain, la nostalgie vénitienne de Clermont rencontre la violence américaine de Block, et c’est un régal.

La balade entre les tombes
*Editions Points.
**San Michele, de Thierry Clermont, aux éditions du Seuil, Fiction & Cie.
***Page 154.