Archive | mai, 2022

L’art du timing.

Douglas Kennedy doit avoir un excellent attaché de presse car voici qu’au moment où il publie son dernier livre, Les hommes ont peur de la lumière*, un aimable roman mi-noir mi-thriller sur fond de lutte entre groupes pro-vie et pro-avortement, l’Amérique de Biden s’embrasse à propos d’une fuite de la Cour Suprême qui envisage de revenir sur l’arrêt Roe v. Wade du 22 janvier 1973 qui donne le droit aux Américaines d’avorter dans tout le pays.
Kennedy, à son habitude, depuis l’excellentissime L’homme qui voulait vivre sa vie, puis Les désarrois de Ned Allen, met en scène un quidam américain, plutôt dans une phase sociale descendante, ici Brendan, ex-ingénieur, désormais chauffeur pour Uber, qui croise des méchants, ici des pro-vie qui n’hésitent pas à faire le coup de feu sur les pro-avortement (histoire d’enfoncer le clou de leur méchanceté), sur fond d’Amérique qui se délite. À l’arrivée, un cru moyen (pour moi) dans une œuvre déjà foisonnante et brillante, mais qui tombe au bon moment. Ah, ces attachés de presse !

*Les hommes ont peur de la lumière, de Douglas Kennedy. Aux éditions Belfond, comme ses autres titres, depuis le 5 mai 2022.

Même avec les ailes collées, on peut s’envoler.

Magnifique Prix Maison de la Presse 2022 pour le magnifique roman de Sophie de Baere, Les ailes collées, chez Lattès !

Retourner, c’est aussi avancer.

Avec son Retour à Groningen*, Sybille de Bollardière signe un récit d’une beauté crépusculaire — l’histoire de son (dernier) amour avec Sieds, elle et lui élégants sexagénaires, tous deux écrivains, tous deux forts en gueule comme tous les grands tendres, voyageurs désenchantés et contemplatifs gourmands. Ce retour est l’occasion pour Sybille de retrouver ses trois frères disparus, des éclats de son enfance, mais surtout de se retourner sur elle et de découvrir que le temps est court et qu’il est si important d’aimer. C’est donc cette trop brève passion d’amour (cinq ans) qui hante le livre, qui lui donne ses immenses beautés, ses chuchotements inoubliables. Il y avait longtemps que je n’avais été aussi empoigné par des mots, dans un décor pour moi en noir et blanc, comme les pages d’un livre. Page 38 (de mon Kindle), elle écrit cette chose bouleversante pour un écrivain : « Je sais que je me pardonnerai tout le malheur que je me suis infligé si seulement je pouvais en tirer quelques lignes ». Écrire le deuil c’est finalement se pardonner d’être en vie. Magnifique.

*Retour à Gronningen, de Sybille de Bollardière. Éditions La Passagère. En librairie (et sur Kindle) depuis avril 2022.

Une bombe.

Parfois, on referme un livre et on se dit qu’on n’a rien à dire. C’est parfait. Écriture nickel. Sujet passionnant. Traitement brillant. Rythme soutenu (presque un page turner). On se dit Chapeau. On se dit qu’on aurait aimé faire un tel travail et si on est soi-même écrivain, eh bien, ça donne du cœur à l’ouvrage.
Ce livre, c’est La fille de Deauville*, de Vanessa Schneider, dont on sent que les années de grand reporter au Monde ont influencé l’écriture romanesque, un peu à la manière des grands feuilletonistes du 19ème — Souvestre, Hugo, Balzac, pour dire le niveau.
Schneider nous raconte la dérive de Joëlle Aubron, membre d’Action Directe, auprès de Rouillan et Ménigan, dissèque la colère, l’envie d’un monde socialement plus juste, jusqu’à la destruction, les délires politiques, les meurtres. C’est elle qui butera Besse, le patron de Renault. Voilà pour le côté reportage. Pour le côté romanesque, elle nous invente un personnage de flic, Luigi Pareno. On est avec lui le soir de la capture des terroristes, au terme d’une longue traque. On découvre sa fascination pour cette Fille de Deauville, sa rousseur, son charme. Un flic comme on n’en voyait plus depuis longtemps, un tordu, un torturé, un malheureux, et qui nous manquait. À l’arrivée, ce mélange de vrai et de fiction fabrique une magnifique bombe littéraire.

*La fille de Deauville, de Vanessa Schneider. Publié aux Éditions Grasset. En librairie depuis le 9 mars 2022.