Archive | juin, 2022

Un homme et une femme (sans chabadabada).

Elle se fait appeler Sa Majesté. Elle le fait Roi d’Australie. Une sorte de princesse et son bouffon qui, sur Terre, poursuivent une mission divine. En gros remettre le monde en ordre. Et les voilà qui parcourent les routes pendant vingt ans, de fermes en fermes, vivant de la générosité locale et de leurs fabulations. Un jour, Sa Majesté explique au Roi d’Australie qu’un retour en arrière est possible pour que tout se remette réellement en ordre. Que ce retour doit passer par un sacrifice. 
Ce sera celui du petit Antonin Crémault, dix ans, 42 coups de couteau.
Sa Majesté, c’est Noëlla Hégo, le Roi d’Australie Stéphane Moitoiret. Ils seront condamnés, elle à cinq ans de prison, lui à trente ans avec une peine de sûreté de vingt. Car tout cela, bien sûr, est une histoire vraie sinon l’immense chroniqueur judicaire et surtout brillant écrivain qu’est Stéphane Durand-Souffland, n’aurait pas pris la plume. Et quelle plume ! Qui cisaille la folie, creuse, remue, bouscule et s’enfonce dans le terrible brouillard de la responsabilité pénale. Un fou peut-il être responsable ? La folie est-elle une excuse ? C’est là, outre le fait divers sublimé par l’art romanesque, le talent troublant et absolu de ce livre.

*Mission divine, de Stéphane Durand-Souffland. Éditions L’Iconoclaste. En librairie depuis le 6 mai 2021.

Rions un peu, c’est rare.

Voici le roman* facétieux et brillant d’un temps où la politique, et surtout ceux qui la pratiquaient, prêtait à rire. Le temps des bouffons et des troubadours. Le temps des bons mots et de l’esprit. À l’époque des invectives, des petits phrases, des fakes news, quel bonheur que ce Roi qui n’avait pas ri, quel bonheur de rire du Roi et de sa clique. Jusqu’au jour où le Roi ne rit plus parce qu’on se permet de rire sur ce qu’on a tous de plus précieux. Je vous laisse découvrir ce que c’est. Ou plutôt qui. Jubilatoire.

*Le Roi n’avait pas ri, de Guillaume Meurice. Au Livre de poche depuis le 2 mars 2022. Auparavant publié chez Lattès.

Voici la Bible de tous ceux qui rêvent de voir un jour leur livre publié.

Bravo à l’ami Mohammed Aïssaoui pour la réalisation de ce numéro spécial* du « Figaro Littéraire » dans lequel vous découvrirez une magnifique supercherie — l’envoi du manuscrit de Madame Bovary à un éditeur qui n’y a vu que du feu. Fascinant.
*Comment se faire publier, chez tous les marchands de journaux, 8,90 euros.

Fils de.

On connait bien Serge Toubiana, ex patron des Cahiers du Cinéma, ex-directeur de la Cinémathèque française et aujourd’hui big boss d’Unifrance. Ce qu’on sait moins c’est qu’il écrit dattes avec un seul t (page 85), rebaptise Dillinger est mort de Marco Ferrari par Dillinger (page 77) et qu’il confond sa main droite et sa main gauche : « J’ai donc 6 ans et je suis déguisé en cow-boy, un chapeau noir sur la tête et un short qui dévoile mes maigres jambes. Je tiens timidement un revolver de la main droite, la gauche posée sur ma ceinture étoilée » (page 48, photo ci-dessus). Eh bien malgré ces petits tremblotements de l’âme, Serge Toubiana nous livre à travers son récit d’enfance*, Le Fils de la maitresse, (titre épatant quand on pense à son double sens possible), un voyage d’enfant heureux en Tunisie jusqu’aux heures tardives en France du chagrin de l’adulte, de son sentiment que s’achèvent les choses et disparaissent ceux que l’on a aimés. Ainsi ses trois compagnes. Ainsi sa mère surtout, dont il fuira la déchéance comme un lâche, un authentique couard, et c’est cet aveu déchirant aujourd’hui, toute cette honte à jamais bue, qui fait de lui un fils (et un livre) magnifique. 

*Le Fils de la maîtresse, de Serge Toubiana. Éditions Arléa, coll « La rencontre », dirigée par Anne Bourguignon. En librairie depuis le 3 mars 2022. Prix Marcel Pagnol 2022.

« Cet été, la mode est au petit bandeau rouge. »

Le Prix Lübeck, c’est le Prix du Club de lectrices les plus exigeantes et passionnées qui soit, élu parmi quarante formidables livres.

C’est la mer qui prend l’homme.

Un homme a peur d’apprendre qu’il a un cancer et s’enfuit. Abandonne sa femme et ses rêves de trois enfants. Monte sur son bateau pour faire le tour du monde qu’ils s’étaient promis. Mais seul. On voit le genre du gars. Là, en mer, c’est la tempête. Pas le gros grain ni les vagues scélérates, mais la tempête dans sa tête. Le voici qui délire, hallucine, voit débarquer sur son douze mètres, dans le désordre : une sirène qui a le demi corps de sa femme plus jeune (l’autre moitié, asexuée, est faite d’écailles), puis sa femme en vieille femme, puis un chat mort-vivant, puis une dorade suceuse de pénis (le sien), avant d’arriver à mauvais port. 
On pourrait parler de livre* foutraque, écrit à la marijuana colombienne, mais qui se révèle à l’arrivée une fiction (heureusement) quantique et lointainement philosophique sur l’importance d’aimer ceux qu’on aime parce que la traversée est courte et qu’une mauvaise vague est vite arrivée. Alors un conseil, embarquez, accrochez-vous, et surtout, lâchez prise, laissez-vous transporter. Débarquement dans la joie, 182 pages plus tard.

*Les couleurs invisibles, de Jean-Gabriel Causse. Éditions Flammarion. En librairie depuis le 11 mai 2022.