Author Archive | Grégoire Delacourt

Ah, les premières fois.

De même que Macha Makeieff avec son Nouveau Bréviaire pour une fin de siècle – Méditation affectueuse sur des objets ordinaires* nous racontait, au travers des gourdes en plastique, des ramasse-monnaie, et autres pichets de vin en terre cuite façon faux bois et coulures de pinard, nos souvenirs perdus, Nicolas Delesalle** nous offre un émouvant catalogue des émotions qui font les enfances inoubliables : la Renault 25 GTS (et non pas la GTX, hélas), la découverte que ça sort par là où on fait pipi, Michel Drucker et Mickael Jackson, les baisers ratés, les routes de vacances, les pornos cryptés de Canal+, les chiens qui meurent et qui donnent envie de vivre, les profs qui comptent, la découverte du Siddartha d’Hermann Hess, les premières ruptures qu’on foire toujours et vingt autres encore. Voici un parfum de très bon premier livre à la belle écriture, fraîche comme une herbe honnête qu’on vient de couper.

Un_parfum_dherbe_coupee
*Éditons du Chêne, 1998.
** Un Parfum d’herbe coupée, Nicolas Delesalle. Éditions Préludes. En librairie.

Soudain un inconnu vous offre un disque.

Un jour, alors que vous êtes dans une sorte de supermarché culturel, un type s’approche de la table derrière laquelle vous installé, et sur laquelle sont posés quelques exemplaires de vos livres. Il vous dit qu’il adore votre travail et qu’il aimerait vous faire un cadeau. Alors il vous donne un disque. Son disque*. Vous le remerciez bien sûr (c’est moins grossissant que des chocolats) et, plus tard, en rentrant sur Paris, bloqué dans les embouteillages, vous écoutez le disque. Et là, paf. Vous avez les tripes qui remuent. Vous pensez aux mélodies d’Ólafur Arnalds. A certains trucs grâcieux d’Alexandre Desplat. Et vous n’avez qu’une envie. Faire savoir qu’un putain de compositeur est né.

La_desillusion_de_lea

*La désillusion de Léa, Stéphane Giardina, Lalouine éditions.

Marc & Levy.

Marc & Levy

On pourra dire ce qu’on veut de lui, il l’aura dit avant nous.
Page 163, par exemple.
Elle*, Mia (l’héroïne) se rend dans une librairie pour acheter les romans de Paul Barton (le héros), double badin de lui. Dialogue :
– Tenez, le voilà, c’est le seul titre que j’ai de lui.
– Vous pourriez commander les autres ?
– Oui, bien sûr. Mais j’ai aussi d’autres écrivains à vous proposer si vous aimez lire.
– Pourquoi ? Cet auteur n’est pas pour les gens qui aiment lire ?
– Si, mais disons qu’il y a plus littéraire.
– Vous avez déjà lu un de ses romans ?
– Hélas, je ne peux pas tout lire, dit le libraire.
Dans Elle & Lui, Marc se moque de Levy et fait s’y croiser, de façon cocasse, ses textes légers avec un drôle de Médicis étranger. Levy n’est pas dupe de Marc, et assume joyeusement sont statut d’écrivain libre qui a bien compris que pour faire plaisir à ses lecteurs, il fallait d’abord se faire plaisir à soi.

*Elle & Lui, Marc Levy. Editions Robert Laffont/Versilio. En librairie depuis le 5 février 2015.
PS. Ultime et épatante autodérision, ce commentaire de Paul Barton à propos d’Elle & Lui, en quatrième de couverture : « Magique. Jubilatoire. Un vrai bonheur ».

Entrée dans la vie.

millois

Sortie de boite* est un roman très court. 67 pages. 60 exactement, si l’on décompte les pages de garde. Mais lorsqu’on l’a lu, on s’aperçoit que c’est une véritable prouesse d’être parvenu à mettre autant de choses dans ce très court roman, autant d’émotions, autant de colères, de tentations, d’ivresses et d’apaisements (ou de frustrations ?) à la fin ; autant dire que Jean-Christophe Millois (au demeurant admirable libraire**) ne donne pas dans le gras, les adverbes ronflants ou les descriptions verbeuses. Il raconte à l’os la fin de l’adolescence dans toute sa violence, celle qui consiste à faire le deuil d’une part de soi pour entrer dans la vie des hommes. Ça se lit vite, mais ça dure longtemps.

*Sortie de boite, Jean-Christophe Millois, éditions Lattès, collection « Plein Feu ». En librairie le 11 février 2015.
**Librairie de Paris, Place de Clichy, 75017 Paris.

Un vrai pas dans l’oeuvre de Mathieu Belezi.

Belezi

Page 107*, commence la plus terrifiante invasion de sauterelles que j’ai jamais lue – même celles qui dévorèrent ce qui avait survécu à la grêle, dans les Sept Plaies d’Égypte (Exode, 7-12) –, sont de la rigolade à côté. Cette déferlante est la violente métaphore de la vie d’Emma Picard, partie s’installer avec ses quatre fils en Algérie, dans les années 1860, contre la promesse d’une terre de vingt hectares, d’une ferme, et surtout d’un formidable espoir, le tout bien emballé par un petit fonctionnaire encravaté. Cette nuée d’orthoptères résume la désolation de cette famille (et de tant d’autres colons abusés), de tout ce qui est sans cesse à recommencer, sans cesse détruit ; de l’immense ingratitude de la vie, de l’absence ; de l’abandon surtout de Dieu. Emma Picard est une femme dont les bras sont trop faibles pour la tragédie (au sens le plus noble) qu’elle doit porter, et dont l’immense courage ne fait pas tomber la pluie ou remplir les puits, ni la foi ressusciter les enfants que broie la terre algérienne. Une femme inoubliable, en somme.

*Un faux pas dans la vie d’Emma Picard, de Mathieu Belize, éditions Flammarion. En librairie.

Un travail monstre.

Un travail monstre

C’est un western. Un documentaire. Une enquête. Une fresque.  Un chant d’amour, un opéra de sang. Un coup de feu, mille coups de feu. (Et quelques magnifiques pages sur Ornella Muti). Un texte, comme un roman –mais qui serait vrai, et dont l’héroïne serait l’Italie ; « ce terrible et magnifique pays ». Que n’y a-t-il pas le même sur la France où la corruption, la mafia et le racket portent d’autres noms.

*Les Nouveaux monstres 1978-2014, Simonetta Greggio. Éditions Stock. En librairie depuis le 20 août 2014.

Des 549 romans de janvier et février, voici sans doute l’un des plus beaux.

BertholonL’histoire de Clémence*, quinze ans, rousse, yeux vairons, qui croise le couteau et la cruelle avidité d’un prédateur. L’histoire de Clémence, quinze ans après, qui porte toujours aussi mal son prénom ; Clémence qui habite un corps qui ne (re)sent plus rien depuis la mauvaise rencontre, un corps inutile donc, et qui passe ses journées à peindre les corps sans vie en latex des real dolls, ces poupées grandeur nature, troublantes, qui enchantent les timides, les complexés, et les veufs inconsolables. L’histoire admirablement bien écrite d’une reconstruction qui passe par l’une des choses les plus difficiles au monde : l’amitié de soi. Celle là qui ouvre un jour à celle des autres. Puis d’un seul autre. On l’appelle alors l’Amour.
Oui, avec un grand A. Comme Admirable.

*Les corps inutiles, de Delphine Bertholon, éditions JC Lattès. En librairie le mercredi 4 février 2015.

Dix bonnes nouvelles.

Enfantines

Petite récréation avec les Enfantines de Valéry Larbaud (29 août 1881 – 2 février 1957) ; dix délicieuses nouvelles comme un goûter dans l’ambiance poudrée d’un salon de thé de bord de Lac ; dix portraits d’enfants, et surtout d’enfances, qui portent déjà en elles les tonnerres de la vie d’adulte : les désirs étouffés, les mots impossibles, les rêves comme seules évasions –et vraies vies– possibles, les renoncements, les mensonges, quelques trahisons ; dix histoires délicates dans l’écriture élégante de Larbaud, doucement surannée, comme le souvenir d’une chose qui nous manque à jamais. L’enfance, justement.

Enfantines, Valéry Larbaud, éditions Gallimard (L’Imaginaire, La Pléiade « Œuvres »). En librairie depuis bien longtemps.