Archive | Bouquins.

Le jour où j’ai lu Le jour où j’ai quitté ma femme.

Vavasseur Femme« Lire à Limoges », samedi 28 avril. Il est 9 heures, le salon ouvre ses portes. En bon soldat, je suis déjà là, assis, seul à mon stand et j’attends. Il fait froid, mes doigts s’ouvrent et craquent en se tendant vers un gobelet en plastique, de la fumée en sort, timide – un café que l’on me propose. Merci. J’attends. Comme il pleut dehors, que le ciel est sinistre, je suppose que les gens préfèrent rester chez eux, emmitouflés dans leur lit ou dans la chaleur de la cuisine.
À côté de moi, les livres de Pierre Vavasseur que je connais bien – les livres, comme l’homme. Il y en a un que je n’ai pas lu*. Alors je l’attrape, l’ouvre, commence sa lecture.
Trente minutes plus tard, alors que quelques personnes pénètrent maintenant sous le grand barnum, je l’ai terminé et j’en suis tout retourné. Presque rudoyé.
Avec la délicatesse d’une sonate de Chopin, Pierre pose les mots de rupture, de désir et donc d’amour, comme le polonais posait ses notes. Chaque phrase est un chant, chaque chant une poésie. En 99 pages, il raconte la gourmandise des hommes, la faim des femmes, avec une foudroyante tendresse. Le jour où j’ai quitté ma femme est à lire comme on savoure une dragée. On laisse d’abord fondre le sucre, doucement, avant de tomber sur l’amande. De la croquer, à la fois heureux d’y être parvenu et triste parce c’est déjà fini.
Il y avait quatre exemplaires de ce magnifique livre sur sa table ; du coup, je les ai vendus.

 *Le jour où j’ai quitté ma femme, de Pierre Vavasseur. Éditions Lattès (2003).

Les mots écoutent.

 

Valérie Dumange.Valérie Dumange ne fait rien comme les autres : elle s’intéresse aux gens. Mais attention. Pas aux people ni aux stars ou aux héritières transies qui aiment soudain leur père mort, non. Elle s’intéresse aux vraies gens, ceux qu’on appelle curieusement les petites gens et nous offre vingt-et-un portraits de femmes* qui, toutes, ont porté et réalisé un projet professionnel – d’un magasin d’optique à une cave à vins, d’une concession automobile à un coffee shop.
Au départ, son projet à elle : celui d’écrire, décrire ces trajectoires inattendues, touchantes, graves parfois, qui mènent à soi.
Ce besoin d’écrire, de donner des mots aux silences, des mots qui écoutent d’abord, puis se mettent à parler, à raconter enfin ces destins de femmes qui n’attendent pas que les hommes décident de la parité, de l’égalité, pour atteindre elles-mêmes leurs rêves d’entreprises.
Mais voilà.
S’intéresser aux petites gens n’intéresse pas les gens de l’édition et Valérie a du publier son livre seule. Elle aussi a été au bout de son projet de livre. Il est beau. Il est vrai. Il mérite que vous rencontriez ces vingt-deux femmes.

*21, Elles et moi, de Valérie Dumange. Une interview ici.

La sœur d’Olivier Bourdeaut.

Odile d'OultremontVoici un livre joyeux, poétique et tonitruant sur le malheur.
Le malheur, c’est le cancer qui vient ronger Louise dont Adrien est éperdument amoureux et dont elle est éperdument amoureuse.
La joie, c’est l’écriture virevoltante d’Odile d’Oultremont, ses fulgurances poétiques, ses saynettes désopilantes (qui en annoncent souvent des plus sombres), ses personnages hauts en couleur (Louise, qui ne sait pas cuisiner mais dessiner dessine les plats qu’elle aimerait cuisiner pour Adrien et les épingle sur le mur de la cuisine, Adrien ne va plus travailler pour s’occuper de Louise et pendant un an, au bureau, personne ne remarque sa disparition), jusqu’au plus petit rôle, un chien qui s’appelle Le-Chat (et si je parle de « rôle », c’est justement parce d’Oultremont est avant tout scénariste et que son texte ferait un film furieux).
Avec ce premier roman joyeusement irrévérent, elle débarque dans le monde bien sage de la littérature avec une grâce inattendue qui n’est pas sans rappeler (dans le style comme dans la surprise), celle, en 2016 d’Olivier Bourdeaut et de son inoubliable En attendant Bojangles.
Une raison de plus de ne pas attendre.

*Les Déraisons, de Odile d’Oultremont. Éditions de l’Observatoire. En librairie depuis le 10 janvier 2018. Prix de la Closerie des Lilas 2018.

Trévidic akbar !

Trévidic BD.

Grosse actualité pour Marc Trévidic. Après son touchant Magasin Jaune 1 paru le 7 mars chez Lattès, le voici de nouveau là avec Compte à Rebours 2, le premier tome d’un triptyque en bande dessinée sur l’anti-terrorisme. Il met en scène le juge Antoine Duquesne – qui, bien que ce ne soit pas son anagramme, n’est pas sans évoquer Marc lui-même (voir dessin ci-dessous). Ce qui est formidablement excitant dans ce scénario, outre le fait qu’il soit digne des meilleures séries du genre (« C’est horrible à dire, mais j’ai un don pour imaginer des attentats », déclare-t-il), c’est qu’on y découvre un juge qui se trompe, qui doute, et se débat avec la broyeuse administrative ; bref un homme face à la barbarie infinie des hommes, au bord du déséquilibre du monde.
Vivement les tomes 2 et 3 !

Trévidic BD.
1 Le magasin jaune. Éditions Lattès.
2 Compte à rebours, Es-Shahid, de Marc Trévidic et Matz, dessins de Guiseppe Liotti. Éditons Rue de Sèvres. En librairie depuis le 21 mars 2018.

Bonnes nouvelles (enfin).

Pascal Silvestre

Mon très ancien passé de fumeur m’a fait prendre en grippe tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une course à pied. Je m’essoufflais au bout de dix mètres. J’avais des jambes en bois. Et mon cœur s’apprêtait à exploser à chaque instant. Vingt ans après, quand je cours, c’est au ralenti – une sorte de grâce pataude – pour attraper un bus ou grimper à bord d’une rame de métro dont les portes se referment, et j’envie alors les corps de ceux qui courent allégrement sur les trottoirs, serpentent entre les marcheurs, dans les parcs, les stades, vêtus de curieux vêtements aux tissus technologiques, un chrono sanglé à leur bras. Ils courent comme s’ils étaient poursuivis et à les regarder de près, c’est davantage pour (r)attraper quelque chose. C’est Pascal Silvestre qui m’a ouvert les yeux, avec son très beau et mélancolique Marathon*. Dix bonnes nouvelles d’hommes et de femmes autour de marathons justement, tant celui qui fait 42,195 km que ceux qui définissent le poids d’une vie, la longueur d’une espérance, la limite d’une promesse. Pascal raconte avec une étourdissante humanité ces corps broyés, poussés à bout, ces douleurs sourdes, brûlantes souvent, les grilles des côtes qui compressent parfois, empêchent l’air, et puis soudain les âmes qui s’envolent, qui allègent une vie et font goûter à l’ivresse d’un corps commun, celui des autres autour de vous, qui deviennent vos jambes, vos bras ; le corps des autres qui devient le cœur de la vie.

*Marathon, de Pascal Silvestre. Éditions Lattès. En librairie depuis le 9 mars 2016. Pascal est journaliste et a créé le site Runners.fr.
PS. Un salut impressionné à Paul Lonyangata, vainqueur du marathon de Paris édition 2018, en 2h06’25’’.

Une lettre d’amour.

L.FouchetDans ses derniers romans*, Lorraine avait pour habitude (une vieille habitude de médecin urgentiste sans doute), de sauver, puis de réparer ses personnages.
Cela rendait ses histoires simplement belles.
Cette fois ci**, outre une histoire de filiation, dans la veine des précédentes, et qui nous balade de Rome à Paris en passant par sa chère île de Groix et quelques jolies boîtes aux lettres, c’est dans les remerciements me semble-t-il que se trouve la clé de cette enchanteresse « Poste restante à Locmaria » : Papa, si ton cœur n’avait pas flanché si tôt, je n’aurais pas fait médecine pour sauver les autres papas. Un autre confrère aurait rédigé le certificat de Marguerite Duras. Vous seriez venus me voir à l’île de Groix, maman et toi. Tu aurais arpenté la lande avec ta canne. Mais tu n’es pas là. Alors une fois de plus, j’ai imaginé un papa. Je suis devenue fille à papas.
Car cette fois ci, c’est elle-même qu’elle répare et sauve au travers de son personnage de Chiara, laquelle, sur l’île de Groix, recherche son père. Ou peut-être ses pères.
Ce qui en fait une histoire très délicate, et très belle.

*Entre ciel et Lou (2016) et Les Couleurs de la vie (2017), tous deux publiés chez Héloïse d’Ormesson et au Livre de Poche.
**Poste restante à Locmaria, de Lorraine Fouchet. Éditions Héloïse d’Ormesson. En librairie depuis le 5 avril 2018.

 

Des deux côtés des hommes.

Olivier Norek. 2J’avais découvert Olivier Norek avec le formidable et multi-primé* Surtensions dans lequel, outre une enquête menée à cent à l’heure, il démontrait, avec sa bande de flics écorchés, sa capacité à raconter des vies à la lisière de l’humanité ou aux abords de quelques eaux troubles. C’est justement sur ces aspects délicats de qui nous sommes qu’il revient dans Entre deux mondes**, où son immense tendresse pour ses frères humains prend le pas sur une intrigue toujours impeccable mais qui, ici, n’est pas le seul sujet. Entre deux mondes, c’est le monde de la jungle de Calais, coincée entre une ville hostile et une mer, glaciale la nuit, qui mène au pays des rêves : Youké. Norek nous raconte merveilleusement bien le voyage de ceux qui essaient de rejoindre la terre promise, la terrifiante violence des passeurs, la solitude inouïe des gamins esseulés dans cette jungle où certains deviennent des sex toys, les bagarres entre différentes ethnies, les recruteurs de Daesh qui viennent y recruter leurs martyrs, l’impuissance de la police à régner sur une poudrière de cartons, de tentes, de trafics, de faims et de frayeurs. Au travers du parcours, puis de la rencontre de ses deux héros fatigués – Adam, l’ancien flic syrien venu retrouver sa femme et sa fille, et Bastien, flic, dont l’idéalisme est gangréné par une rouille insidieuse, réunis pour sauver ne serait-ce qu’un enfant –, Norek déploie la plus belle palette qui soit des tragédies humaines, notamment cet espoir qui, s’il fait vivre dit-on, est aussi une malédiction. Entre deux mondes est un roman parfait entre deux romans. Celui du bien. Et celui du mal.

* Grand Prix des lectrices de ELLE policier et Prix Le Point du Polar Européen.
**Entre deux mondes, de Olivier Norek. Éditions Michel Lafon. En librairie depuis le 5 octobre 2017.

Cours Phyllis, cours !

Laffite 1Après le très scénaristique et philippedebrocaïen Belleville Shanghai Express paru en 2015, revoilà Philippe Lafitte avec un texte toujours mouvementé : Celle qui s’enfuyait*, un sujet à la frontière entre un hunt (un tueur poursuit quelqu’un) et une histoire de rédemption.
Depuis quarante ans, Phyllis Marie Marvil, afro-américaine de soixante ans (« mais en fait à peine plus de quarante » – page 12), devenue auteur à succès de polars, fuit. Elle fuit jusqu’au moment où un coup de feu vient faire éclater le passé – car c’est toujours le passé qu’on cherche à tuer, il n’y avait que dans le cultissime Terminator que l’on cherchait à tuer le futur.
Dans ce roman inclassable (thriller psychologique et ode à la littérature et roman historique – les années Viêt Nam sont déjà de l’histoire –), Philippe mélange les genres, brouille joyeusement les pistes, et invente, pour notre plus grand plaisir de lecteur/spectateur, un style à la croisée d’un roman américain, d’une série télé et d’un film à la Clint Eastwood.
On l’aura compris, Philippe explore cette fois-ci les années soixante-dix, ces très sombres années américaines qui virent le racisme détruire tout un pays, fracturer davantage une société déjà blessée, enflammée, et exhume un sujet rare dans notre littérature romanesque française : l’émergence d’une ultra gauche américaine militante, active, armée. (Je me souviens que Marc Levy, en 2014, s’était emparé du sujet dans le plus sombre qu’ici et très efficace aussi Une autre idée du bonheur).
Bref, Celle qui s’enfuyait mérite que vous couriez jusqu’à la librairie la plus proche, puis rentriez, éteigniez votre téléphone et plongiez dans ses 25 chapitres comme dans les 25 épisodes d’une série addictive.

*Celle qui s’enfuyait, de Philippe Lafitte. Éditions Grasset. En librairie depuis le 7 mars 2018.