Archive | Bouquins.

Le chant de Pascal.

Voici le premier roman de Pascal Silvestre qui n’en est pas à son premier livre puisqu’il nous offrit, en 2016, un recueil de nouvelles, Marathon, que j’avais beaucoup aimé. La sonate de Franck doit son titre à la sonate de César Franck, pour violon et piano, réputée difficile à jouer. Elle est au cœur de ce livre. Elle est le lien entre Vincent (pianiste) et Esther (violoniste). Elle est l’enjeu entre eux. Elle fut une défaite lorsqu’ils l’interprétèrent à dix-sept ans. Elle doit être une victoire vingt ans après. Mais au-delà de cette musique qui est une chanson de geste entre ces deux-là, une partition d’amour adolescent qui essaie désespérément de grandir, La sonate de Franck est pour moi avant tout un chant d’amour à la mère. C’est le roman de la perte de l’enfance justement, le temps des notes parfois fausses qui font encore sourire, attendrissent même ; tous ces hiatus qui, avec le temps, finissent en douleur. C’est le roman de l’entrée dans l’âge adulte, touche après touche, note après note. Le livre qui dit l’amour à ce qu’on est en train de quitter parce qu’on doit avancer sans se retourner, parce que la mère ne marche plus aussi vaillamment qu’avant, que son fémur est fragile et que les mots n’ont jamais été son fort. Je crois que Pascal, marathonien pianiste et écrivain, fait avec son premier roman ses adieux à son enfance savoyarde heureuse et apprend à se cogner à la violence du monde, comme il apprit en son temps à son corps à se mesurer à celle d’un marathon. En cela cette sonate prend des airs d’opéra.

*La sonate de Franck, de Pascal Silvestre. Éditions Lattès. En librairie le 6 mars 2019.

La jeune fille et l’écrivain.

Un écrivain français résident à New York revient sur la Côte d’Azur à l’occasion des 50 ans du lycée international Saint-Exupéry où il a non seulement fait ses études, où il est tombé amoureux d’une jeune fille jusqu’à l’obsession, mais où il s’est surtout rendu coupable d’un crime. Des travaux prévus sur le campus risquent de mettre à jour la tragédie. Et puisqu’à la même époque, la jeune fille a disparu, le roman* déroule alors sa trame à la recherche de la vérité.
Là où le propos pour moi fait mouche c’est que, délaissant les figures d’une enquête sur un crime, Guillaume Musso, laisse Thomas, l’écrivain du livre, mener l’enquête sur lui-même. C’est-à-dire sur le pourquoi du comment un état amoureux peut faire de soi un assassin, puis un lâche, puis un véritable salaud. La jeune fille et la nuit devient alors l’histoire d’un homme qui découvre le fils qu’il a été, ou pas, et dresse un portrait touchant d’un écrivain qui s’écrit et qui va, armé de son « Bic Cristal à tente centimes et de son bloc-notes à carreaux Seyès » (page 419) jusqu’à réécrire l’histoire pour lui donner une plus jolie fin ou, en tout cas, plus conforme à son humanité. C’est cette réflexion sur cette manipulation autour de soi-même qui donne à ce seizième roman de Guillaume toute son implacable densité.

*La jeune fille et la nuit, de Guillaume Musso. Aux éditions Calmann-Lévy. En librairie depuis le 24 avril 2018. Parution prévue en poche le 21 mars 2019. Son nouveau roman, selon le site de son éditeur, paraîtra le 2 avril.

Rares sont les amis qui prennent encore le temps d’écrire une lettre, alors merci.

Allez, allez, au bain !

Il y aurait tant à complimenter de ce livre*. Le style. L’audace de l’histoire. Le portrait décapant d’un certain Marat atteint d’une maladie jamais vraiment diagnostiquée (on a parlé de lèpre, de psoriasis, de dermatite herpétiforme ou même de syphilis) qui l’obligeait à des bains de souffre, d’où la baignoire du tableau de David, le corps mort, poignardé, la plume à la main droite, la lettre en train d’être écrite dans la main gauche, enfin, vous connaissez. Une intrigue et une maîtrise époustouflantes. Mais surtout, un livre dans lequel on lit, page 90 : « Les veines [ du poignet ] étaient fines sous la peau transparente. Il fut ému de caresser cet entrelacs bleuté, la plaine tendre des suicides », ne peut pas être un mauvais livre.
*Le dernier bain, de Gwenaële Robert. Collection Les Passe-Murailles dirigée par Emmanuelle Dugain-Delacomptée, éditions Robert Laffont. En librairie depuis le 23 août 2018. Prix Terre de France.

J’aime Robert Mulligan.

J’aime Un été 42. J’aime Un été en Louisiane. J’aime L’autre, plus sombre et plus violent. J’aime les films de Robert Mulligan. Son impressionnisme. Son art de décaper les tourments et les désirs des adolescents. J’aime sa caméra qui écrit si bien ces étés qui changent toute une vie. Du coup, j’adore le second roman* de Bruno Masi, La Californie, qui parle si bien de l’été de Marcus, treize ans, où tout va basculer, dans une violence sourde et belle, et je regrette juste que Mulligan ne soit plus là pour nous faire un putain de bon film d’un putain de bon livre.
*La Californie, de Bruno Masi. Éditions Lattès. En librairie depuis le 30 janvier 2019.

Les cordonniers sont les plus mal chaussés.

C’est difficile de parler son propre livre* comme je le fais des livres des autres, avec recul et joie, aussi, je vous propose cette fois de lire l’article de Marie-Lucile Kubacki, paru dans le magazine « La Vie » du 21 février – et son avis m’était précieux. Alors merci.
*Mon Père, aux éditions JC Lattès. En librairie depuis le 20 février 2019.

Les deux filles de Sempé.

Petits moments de solitude*, de Nadège Fougeras et Johanna de Beaumont, c’est du Sempé qui ne dessinerait qu’avec des mots. Voici soixante anecdotes, comme soixante dessins du Maître, qui croquent la solitude de soixante grands fauves d’aujourd’hui – entendez un commercial de café lyophilisé, un directeur de clientèle soit un commercial, une amie, une invitée à un mariage, une belle-fille, une blogueuse, un graphiste, etc – à qui il est arrivé ce grand moment embarrassant, cette réplique, cette situation qui crée un vrai malaise. Chacun d’eux y va de son souvenir. Il y en a des drôles, des tragicomiques, des inattendues, une vulgaire et ce qui revient le plus souvent, et qui est aussi l’une des plus vieille blague du monde, comme quoi, on ne change pas tant que ça : c’est être entendu par la personne dont on se moque. Picorer, comme le recommandent les auteurs, dans ce petit livre jaune amusant permet de pimenter ces journées grises qui se ressemblent tant en ce moment et de les ensoleiller.

*Petits moments de solitude, de Nadège Fougeras et Johanna de Beaumont. Éditions Le Toucan. En librairie depuis le 30 janvier 2019. (Bravo à Nadège qui fut l’une des mes épatante élèves d’un atelier d’écriture du Figaro Littéraire).

Deux ans de tôle.

Voici un livre dont on récemment beaucoup parlé et qui tombe pile au moment où Bruxelles refuse la fusion Alstom-Siemens. Car il s’agit, dans Le Piège américain*, des forfanteries d’Alstom et de l’histoire vraie de l’un de ses cadres, emprisonné à sa descente d’avion – comme un certain DSK qui le fut pour des raisons autrement sordides et dont les hommes ne semblent toujours pas guéris. À sa descente d’avion donc, Frédéric Pierucci est arrêté et emprisonné et le récit démarre comme un Grisham grand cru. Rythme. Rebondissements. Et surtout ce poison qui se diffuse au travers des mots qui feraient office de patchs : l’injustice à l’état pur, et on pense aussitôt à toutes ces histoires de faux-coupable (dont le formidable Le faux coupable, justement, du grand Alfred). Et passent les pages et la tension ne retombe pas (bravo aux auteurs) et deux choses pointent le bout de leur nez. Un, l’immense saloperie d’Alstom et de son P-D.G Patric Kron qui préfère sacrifier ses gars et la boite plutôt que de risquer la tôle pour corruption avant d’être remercié avec des millions d’euros dans les fouilles, ben voyons. Et deux, le doute raisonnable quant à l’innocence virginale de l’auteur, car si je sais bien qu’il existe des erreurs judiciaires, on n’enferme quand même pas un honnête cadre français deux ans dans une prison américaine. À l’arrivée, un bouquin comme un thriller qui ne fait pas honneur aux grosses entreprises ni à leurs boss. (L’affaire Ghosn, et je respecte la présomption d’innocence, pue quand même des pieds, elle aussi).

*Le piège américain, L’otage de la plus grande entreprise de déstabilisation économique témoigne, de Frédéric Pierucci et Matthieu Aron. Éditons Lattès. En librairie depuis le 16 janvier 2019.