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Invité #12. Philippe Proisy.

Un jour que nous cherchions un architecte pour un projet de cabane (dans l’esprit Case Study), nous sommes allés sur le site Internet des architectes de la Côte d’Azur. Tout le monde avait l’air formidable, à l’écoute, sérieux, honnête, etc. Mais côté visage, un seul nous a sauté au visage. Celui de Philippe. Il avait un regard habité. Et un regard habité pour un architecte, c’est une âme. (La cabane ne s’est finalement pas faite, mais nous sommes devenus grands amis).
Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur, le voici -bon, un poil long, mais vraiment bien.

8 sept 14

Voici mon livre de chevet1. Ce livre culte est une réflexion sur la conception japonaise du beau. Certains pensent en terme de bon ou de mauvais goût. Pour moi, plus simplement, il y a Le Goût et c’est affaire de culture. Par hasard, une loge de concierge peut être belle. Le kitch aussi peut être surprenant. Tanisaki a écrit ce magnifique ouvrage en 1978. Peu de temps avant de mourir, Charlotte Perriand, la collaboratrice de Le Corbusier, qui a dessiné presque tous les meubles du Maître, m’a fait découvrir son livre préféré. « Un pavillon de thé est un endroit plaisant, je le veux bien, mais des lieux d’aisance de style japonais, voilà qui est conçu véritablement pour la paix de l’esprit. Toujours à l’écart du bâtiment principal, ils sont disposés à l’abri d’un bosquet d’où vous parvient une odeur de vert feuillage et de mousse, après avoir, pour s’y rendre, suivi une galerie couverte, accroupi dans la pénombre, baigné dans la lumière douce des Shôji2 et plongé dans ses rêveries, l’on éprouve, à contempler le spectacle du jardin qui s’étend sous la fenêtre, une émotion qu’il est impossible de décrire. Au nombre des agréments de l’existence, le Maître Sôséki  comptait, paraît-il, le fait d’aller chaque matin se soulager, tout en précisant que c’était une satisfaction d’ordre essentiellement physiologique ; or, il n’est, pour apprécier pleinement cet agrément, d’endroit plus adéquat que des lieux d’aisance de style japonais d’où l’on peut, à l’abri de murs tout simple, à la surface nette, contempler l’azur du ciel et le vert du feuillage. Au risque de me répéter, j’ajouterai d’ailleurs qu’une certaine qualité de pénombre, une absolue propreté et un silence tel que le chant d’un moustique offusquerait l’oreille, sont des conditions indispensables. Lorsque je me trouve en pareil endroit, il me plait d’entendre tomber une pluie douce et régulière. »
Cette description définit en quatre pages cette conception japonaise du beau. À l’heure du livre numérique, je ne résiste pas au plaisir de vous présenter la sensibilité offerte par le papier japonais : « Le papier est, nous dit-on, une invention des chinois ; toujours est-il que nous n’éprouvons, à l’égard du papier d’Occident, d’autre impression que d’avoir à faire à une matière strictement utilitaire, cependant qu’il nous suffit de voir la texture d’un papier de Chine, ou du Japon, pour sentir une sorte de tiédeur qui nous met le cœur à l’aise… Les rayons lumineux semblent rebondir à la surface du papier d’occident, alors que celle du hôsho3 ou du papier de Chine, pareille à la surface duveteuse de la première neige, les absorbe mollement… Le contact est doux et légèrement humide, comme d’une feuille d’arbre. » L’éloge de l’ombre insiste également sur le traitement des surfaces. Ainsi l’or, en France, on le veut brillant sur les toitures de certains bâtiments prestigieux, comme l’hôtel de Invalides à Paris, au Japon on le désire patiné, mat, sans ce reflet prétentieux qui en enlève la profondeur. Tanisaki nous offre ici un beau cadeau dans ce court récit de quatre vingt dix pages que l’on peut lire et relire sans se lasser.

  1. L’Éloge de l’ombre, de Junichirô Tanisaki, aux éditions Verdier, traduit du japonais par René Sieffert.
  2. Shôji : cloison mobile constituée par une armature de lattes en quadrillage serré, sur laquelle on colle un papier blanc épais qui laisse passer la lumière, mais non le regard.
  3. Hôsho : papier japonais de haute qualité, épais et parfaitement blanc, ainsi nommé parce qu’il était à l’origine réservé aux édits impériaux. De là notre « Japon impérial ».

Philippe Proisy : http://www.proisy.com/

Joncour, Écrivain National.

Voilà l’histoire de Serge, en résidence d’écriture à Donzières (ville imaginaire) où la picole s’en donne à cœur joie, où les autochtones ont ce petit côté Délivrance qui fait frissonner, où les bois étouffent les bruits, cachent des mystères et des corps jamais retrouvés ; Donzières où une donzelle vénéneuse fait tourner toutes les têtes, et dont la photo, dans le canard du coin – on pensera à celle de Florence Rey – fait battre plus fort le cœur de notre Écrivain national. Bref l’ogre Joncour s’amuse, se régale et nous régale. Ses mots s’envolent, et si la quatrième de couverture évoque une « atmosphère très chabrolienne », on n’oubliera pas une virtuosité audiardienne. Pour preuve, cette réjouissance de mots, page 143 : Faut dire aussi que ce vin solide nous déportait vers l’allégorique et le fabuleux. Lisons et buvons !
31 aug 14

L’Écrivain national, Serge Joncour, éditions Flammarion. Déjà en librairie.

Courtès au Paradisi.

Franck Courtès m’avait bluffé avec son livre de nouvelles Autorisation de pratiquer la course à pied et autres échappées. J’avais même pris quelques minutes de « mon temps » chez François Busnel pour en parler. Le voilà qui revient avec un roman sur lui, sur ses chemins, ses lacs, ses pêches, ses femmes ; sur nous aussi, sur nos pertes, nos fantômes, nos joies, nos douleurs, nos rires. Et nos femmes. Un livre ample, généreux, qui sent à la fois la terre des hommes et le parfum de celles qu’ils aiment. Une histoire d’« adieux qui s’éternisent » comme l’écrivait Follain. Un livre qu’on referme comme l’album photo de la vie d’un autre, en se rendant compte que si, au départ, on n’en avait a priori pas grand chose à faire (de l’autre), il nous manque déjà.
Je ne connaissais pas Eric Paradisi. Maintenant oui. J’aimerais juste le serrer dans mes bras. Le remercier pour le livre de son amour pour elle. Flor, je crois, Flora, qu’importe. Elle, qui lui parle de l’au-delà puisqu’ici, sur cette terre, dans cet appartement, sur ce canapé, son corps a brûlé à cause d’une putain de prise multiple, d’un plaid qui dégageait du monoxyde de carbone en se consumant. C’est une vraie histoire vraie, mâtinée des nécessaires mensonges des survivants. C’est plus qu’un livre. C’est un chant. Un chant d’amour. Avec des notes de douleur. Des accords de brûlures. Un cri de nouveau-né. Une humanité foudroyante.

26 aug 14

Toute ressemblance avec le père, de Franck Courtès et Blond Cendré d’Éric Paradisi. Tous deux chez Lattès. En librairie le 28 août 2014.

Les cordonniers sont les plus mal chaussés.

Difficile soudain d’essayer de parler de mon livre1, comme je parle ici, depuis quelques mois, de ceux des autres. Ainsi donc, me revoilà après une mercière millionnaire et une actrice ronchon, avec une histoire de famille, dans la veine de L’Écrivain de la famille (justement). Une histoire éternelle sur l’incapacité de donner et de recevoir ; sur la goutte d’eau qui fait déborder le vase de l’amour, de la patience et de la tolérance. Une histoire de voyage aussi (oui, oui, je délaisse -le temps de la deuxième partie- mon pays ch’ti et ses gens « simples ») où l’on découvre ce qui nous fait défaut : l’amour, la patience et la tolérance (justement). Et enfin, parce que je garde un très joli souvenir d’avoir été une certaine Jocelyne le temps d’un livre, dans la troisième partie de celui ci, je me plonge cette fois dans le corps (défait) d’une ado, je gratte, je ponce, je récure, jusqu’à trouver ce graal qui fait les vies humaines, qui fait l’estime de soi et la grâce d’être resté en vie : le pardon. (Je n’aime pas trop le mot, mais n’en ai pas trouvé d’autre).

20 aug 14

  1. On ne voyait que le bonheur, aux éditions JC Lattès. Sortie aujourd’hui.

Le livre qui ne fut pas écrit.

14 aug 14

Peau d’Ours* (1958) sont les notes d’Henri Calet pour un roman qui aurait du s’appeler Peau d’Ours. Mais voilà, Henri Calet est mort en 1956, avant de pouvoir utiliser ses notes. Bien que son fils Luc (âgé de six, sept ou huit ans) lui ait dit : « Retiens-toi de vieillir, je ne veux pas que tu aies 52 ans », Henri Calet est mort à 52 ans, d’une crise cardiaque. Dans ses dernières notes – qui prennent, page après page, la bouleversante narration d’un journal, la douceur d’un adieu annoncé, triste –, il écrit : Je marchais en avant. J’ai été frappé d’une balle dans la région du cœur. Ces notes deviennent un véritable livre. Une histoire d’amours plurielles, de paternité douloureuse, d’écriture impérieuse. Calet est un poète avant tout, capable de faire dire à une femme : Vous m’avez beaucoup trompé avant de me connaître ? et d’achever son livre, deux jours avant sa mort par : Ne me secouez pas, je suis plein de larmes. Une phrase qui fait un tel écho en moi, une telle brutalité, qu’elle est devenue l’épigraphe de mon prochain roman*.

*Peau d’Ours, comme toute l’œuvre d’Henri Calet est publié aux éditions Gallimard. **On ne voyait que le bonheur. Editions JC Lattès. Sortie le 20 août 2014.

Une panne textuelle.

11 aug 14

Jamais l’idée de couverture n’aura été aussi juste pour un livre. Sous celle de Laurence Tardieu, qu’elle soulève doucement pour nous inviter à la rejoindre dans le lit de sa vie, elle nous raconte sa longue nuit compacte. La douleur physique : le dos, la main droite. La petite tragédie : ne plus pouvoir faire de nattes à ses filles. La grande tragédie : ne plus pouvoir écrire. Un dimanche d’automne 2011, alors que Laurence T. (c’est ainsi qu’elle choisit de se nommer dans cette chambre), alors qu’elle se tient au bord de l’abîme, le hasard la conduit au Musée du Jeu de Paume, où elle découvre l’œuvre de Diane Arbus. La rencontre en sauvera une. Entre les deux femmes (Laurence T. va avoir 40 ans, et 40 ans la séparent de Diane A.), s’installent un étonnant langage, une conjugaison de silences éloquents, une liste de points communs inattendus, d’échec amoureux semblables, deux filles, un premier amour jamais loin ; mais les relie surtout une formidable même envie de vivre dans un autre monde que le leur. Diane choisira la photo. Laurence l’écriture. Cette écriture décidée si tôt, annoncée si abruptement à son père, balayée si vite par sa mère ; cette écriture qui, après avoir failli la tuer, lui rend enfin la vie.

Une vie à soi, Laurence Tardieu, éditions Flammarion. Sortie fin août 2014.

Invité #11. Yves Grannonio.

Yves Grannonio est un type imprévisible. Alors qu’un jour il reçoit, dans sa belle librairie à Brie-Comte-Robert* un auteur (célèbre) en dédicace, il voit un jeune homme tendre son manuscrit à l’auteur (célèbre). Mais celui-ci, d’un revers de main, l’envoie paître. Choqué, Yves demande alors à lire le texte du jeune homme, et plus tard, à la seconde où il le termine, et parce qu’il adore l’histoire, parce qu’il est convaincu qu’elle doit exister, Yves sait qu’il va devenir éditeur.
En octobre 2011, les éditions Grannonio publient le très chouette premier roman de Nicolas Carteron, Une Éternité plus tard, qui rencontre un beau succès. Suivront, en septembre 2012, du même Nicolas, Elle était si jolie, (des rebondissements dingues) puis, en novembre 2013, Se souvenir des beaux lendemains, (pas encore lu). Il y a quatre mois, il a publié un recueil de nouvelles de Kaczynski : La féminité du phallocrate.
Ce « sens de l’autre » fait de Yves un libraire épatant, un éditeur sincère et un homme charmant. Un ami. Je lui ai demandé de nous présenter l’un de ses coups de cœur. Le voici.

5 aug 14

« Parti en voyage au Groenland avec des collègues paysans, Landry, subissant un divorce et une désillusion vis-à-vis de son métier et du rapport face à la nature, est victime d’un grave accident qui l’oblige à rester en convalescence sur place pendant plusieurs mois. Lorsqu’il retourne en France, c’est un homme nouveau et déterminé à changer les choses. C’est ce moment que choisit un volcan islandais, pour entrer en éruption et plonger l’Europe sous un nuage de cendres. Face à cette catastrophe écologique sans précédent, l’Homme doit réapprendre à vivre dans cette nuit perpétuelle. Landry et le reste de son village comprennent alors que pour survivre, il faudra s’entraider et s’adapter face à une nature en plein bouleversement.
S’inspirant d’une anecdote historique datant du XVIIIe siècle, qui avait conduit une partie de l’Europe vers la famine et ensuite la Révolution, Anne Delaflotte Mehdevi tisse un magnifique roman** contemporain mais aussi une réflexion sur notre futur et le rapport à la nature et la vie tout simplement ».

* Librairie du Château. 2, place du Marché. 77170 Brie-Comte-Robert. ** Sanderling, d’Anne Delaflotte Mehdevi, aux éditions Gaïa, en librairie depuis août 2013.

À ta santé, Bernard.

2 aug 14

Un été sans alcool, peut-être ; mais surtout, un été avec le livre de Bernard Thomasson. Un été sans alcool est un roman passionnant sur la recherche du père, sur la chute dans les noirceurs du passé (Brive, le massacre du Puy-du-Chien, le 13 novembre 1943) et la naissance des sentiments ; un grand roman sur l’amitié, sur l’échec, la lâcheté, la faiblesse : tout ce qui fait la grandeur des hommes. Bernard écrit vite, il écrit bien, sans fioritures, sans pathos. Il écrit les cœurs qui battent, qui s’essoufflent puis se taisent soudain. Il écrit magnifiquement ces incertitudes qui sont le socle de nos vies. Un été sans alcool est un roman plein de rebondissements à lire d’urgence, à l’ombre d’un pin, un verre de rosé à la main, comme un sang clair, lavé de toutes nos hontes.

Un été sans alcool, Bernard Thomasson, éditons du Seuil, en librairie depuis mai 2014.