Archive | mai, 2021

Thelma, Louise et Sophie.

Revoici Sophie Henrionnet dont j’avais adoré la noirceur de Vous reprendrez bien un dessertet la mélancolie de Sur les balcons du ciel2, dans un texteque son attachée de presse qualifie cette fois de « roman mené tambour battant, entre Thelma et Louise et Vol au-dessus d’un nid de coucou » — elle a le sens de la formule, la dame, car ainsi, on devine tout de suite qu’il s’agit d’une histoire d’enfermement et d’évasion (ou vice-versa). Enfermement dans un « institut de repos » où se détend Mathilde, 40 ans, après quelques drames dont je ne peux évidemment rien dire. Et évasion, probablement avec une autre (la fameuse référence à Thelma et Louise) ; rejet de l’insupportable quotidien, poursuite du bonheur et tutti quanti. Mais le plus épatant dans la formule suscitée de la dame, c’est ce « tambour battant ». En effet, après quelques romans déjà fort efficaces, Sophie atteint ici la maturité de son écriture particulière et si talentueuse, faite de phrases qui cognent, qui en côtoient qui font sourire, d’autres qui donnent des envies d’envols, d’autres encore au parfum suranné d’Audiard, exemple, page 47, « Entre vous et moi, il ne randonnait pas non plus dans des sommets d’inquiétude », d’autres enfin écrites va comme je te pousse, va comme on cause ; et c’est cet audacieux mélange littéraire qui donne à ce roman de genre sa musique qu’on sifflote longtemps encore après l’avoir refermé, nostalgiques que nous sommes de cette Thelma ou Louise que nous chérissons tous.

1.Vous reprendrez bien un dessert, Sophie Henrionnet. Éditions Daphnis et Chloé, 2015.
2.Sur les balcons du ciel. Éditions du Rocher, 2020. À propos de ce livre, Virginie Grimaldi a déclaré : « Ce roman est un bijou. Ne passez pas à côté. »
3.Plus immortelle que moi. Éditions du Rocher. En librairie le 5 mai 2021.

Vite, attrapez un colibri.

« Un chef d’œuvre d’une beauté absolue » a écrit le Corriere della Sera à propos du Colibri*, ce à quoi, Il Folglio, le quotidien milanais, a ajouté : « Le nouveau roman de Sandro Veronesi est arrivé et il nous sauve la vie ». Difficile de passer après de tels mots. 
Le colibri, c’est le surnom donné à Marco Carrera, le personnage principal de cet incroyable roman, car, comme l’oiseau, il dépense toute son énergie à voler pour rester sur place, à s’arrêter dans le monde et dans le temps et parfois même à retrouver le temps perdu. Ce n’est même pas moi qui le dit, c’est Luisa, son amoureuse inaccessible, qui tiendrait davantage de l’hirondelle tant ses coups d’ailes à elle l’emportent loin du présent, loin de Marco et dont la distance qui les sépare permet à chacun de faire une vie sans l’autre. Quelle bouleversante idée que cet amour d’une vie qui se croise dans jamais se heurter.
Le colibri, c’est la fantastique saga d’un homme dans le monde, dans son couple, sa paternité, son métier, ses amitiés. Un homme attachant et détaché à la fois. Une sorte de héros comme on ne l’imaginait plus. 
Et comme un bonheur ne vient jamais seul (comme les emmerdes d’ailleurs), Sandro Veronesi s’en donne à cœur joie dans l’écriture, la construction et le style de ce roman unique et tellement jubilatoire. Ici se croisent la tragédie et la passion, la mort et la joie, l’humour et l’amour. Quel bonheur de lecteur.
Je ne sais pas si c’est un « chef d’œuvre d’une beauté absolue », ce genre de mots s’usent vite, mais c’est assurément l’un des meilleurs bouquins que j’ai lus depuis longtemps.

*Le colibri, de Sandro Veronesi, magnifiquement bien traduit par Dominique Vittoz. Éditions Grasset. En librairie depuis le 13 janvier 2021. Prix du Livre étranger 2021.

Cher Xabi Molia,

C’est une femme tout à fait charmante qui m’a fait la joie de m’offrir votre dernier roman, Des jours sauvages* et, partant, donné envie de vous connaître un peu, moi l’impénitent sauvage qui ne vous savais pas. Ainsi votre prénom signifie Xavier en basque. Vous avez grandi à Bayonne. Étudié au Lycée français de Londres. Henri IV. Puis Normale Sup. Vous avez réalisé 3 courts métrages, 3 longs métrages et publié 10 livres, dont celui-ci. Mais surtout vous n’avez que 42 ans. Veinard. Imaginez donc ma joie à me plonger dans votre roman, d’autant que la quatrième, fort bien troussée, fait écho à la petite tragédie mondiale du moment et promet une aventure digne du remarquable Cast Away de Zemeckis ou de l’impressionnant chef d’œuvre de William Golding. 
J’ai donc suivi vos très nombreux Robinson sur leur île. J’ai assisté à la guerre des deux clans. Les partants. Les restants. J’ai observé les trahisons. Vu les corps s’amoindrir. La fatigue creuser les joues. Et puis j’ai du prendre ma machette pour me faire un chemin dans la forêt touffue de vos mots. Je me suis perdu sur quelques sentiers. Je n’ai jamais vu le ciel. Pas senti le sel de la mer. J’ai écouté battre les cœurs. En vain. Je devenais sourd. J’étouffais. Je ne voyais plus clair. Et à la page 135, j’ai reposé votre livre en me demandant pourquoi je n’arrivais pas à rester dedans (quel idiot, ai-je pensé de moi car j’en étais à exactement la moitié et on n’abandonne pas à la moitié d’un chemin). Ce n’est pas à cause votre histoire, elle est épatante. Pas de votre écriture, elle est puissante. Peut-être est-ce le contexte du monde d’aujourd’hui. Le confinement, l’étouffement – une île est aussi une prison. J’avais envie d’évasions, je crois. D’avoir peur pour vos personnages. De les aimer. De trembler. D’être l’un d’eux. Et puis non. Je ne les ressentais pas. Alors j’ai posé votre livre, là. Il reste ouvert à la page 135. J’attends un jour meilleur pour le reprendre, je vous le promets. Un jour de liberté.

*Des jours sauvages, de Xabi Molia. Éditions du Seuil, coll. Fiction & Cie. En librairie depuis le 20 août 2020.