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Comme dans la vie.

Voici un petit livre* (80 pages) absolument jubilatoire. Écrit par un type qui a furieusement roulé sa bosse dans le cinoche, qui, les jours de tempête, redessine le monde au pastel, et s’éclate toujours autant sur scène avec son groupe de vieux rockeurs, Comme au ciné nous raconte la mésaventure de Léon, producteur, qui découvre que le film qu’il produit est une énorme merde et décide de le faire réécrire, retourner et remonter.
L’idée formidable de Jean-Michel Weil est d’opposer le monde du cinéma au monde réel, mais surtout, d’y adjoindre les notes hilarantes de la production, tantôt à la mise en scène, tantôt à la régie.
En le dévorant, j’y ai vu une satire inoubliable de nos politiciens qui nous promettent tous des jours meilleurs et ne voient jamais nos années de boue ; ces bonimenteurs qui nous font les poches pour remplir les leurs, de quelque bord soient-ils, jusqu’à la nausée — faut dire que la soupe est bonne quand elle est gratos.
Aussi, je ne peux que vous conseiller de lire et de savourer ce petit trésor, puis de l’envoyer à votre député en le priant d’arrêter de nous prendre pour des cons.

*Comme au ciné, de Jean-Michel Weil, aux éditions Edilivre. En vente depuis novembre 2024.

Contre-pied.

Voici un livre rare. Rare car je ne suis pas certain que vous trouviez Revers* en pile en haut d’un escalator de la Fnac ou en vitrine chez votre librairie. Rare encore parce que c’est un livre qui défie les livres, réinvente le récit et atomise l’écriture. Plus rare encore car c’est le livre d’un artiste-peintre, Bleue Roy et on sait que lorsqu’un peintre quitte le pinceau pour la plume c’est qu’il y a urgence. 
Revers, un livre dans lequel on entre comme dans une expo, où chaque chapitre se lit comme on regarde un tableau et, comme chez tous les grands artistes, il y a toujours quelque chose à découvrir derrière les choses. Ainsi le héros, géant transsexuel ne nous montre surtout pas sa transsexualité brésilienne, mais son cœur d’enfant dans un corps de monstre et à ce titre, frôle la poésie. Toucher à cette grâce, c’est rarissime. C’est ce que frôle Revers et ça vaut le frisson. 

* Revers, de Bleue Roy. Sur Amazon, Librinova, et environ deux cents librairies.

Le mélo de Sophie.

Voici qu’après l’inceste, le mariage consanguin, l’homosexualité masculine, la virtuose plume de Sophie se fend d’un nouveau genre. Le mélo. 
J’ai demandé à Gemini la définition du mélo et voici ce qu’il m’a répondu (en 0,00000001 seconde) : « Dans le langage courant, « mélo » est souvent utilisé comme une abréviation de « mélodrame ». Il désigne alors un drame caractérisé par des intrigues sentimentales exagérées, des rebondissements spectaculaires et des émotions fortes. Les mélos sont souvent associés à des histoires d’amour passionnées, de trahisons, de sacrifices et de fins heureuses ou tragiques. » 
C’est ici* exactement cela. Vous voilà prévenus. 
Sophie nous raconte donc l’histoire de Colette qui s’en retourne dans son Morvan natal auprès de sa mère mourante et c’est là, dans cet espace incertain entre la vie et la mort, les regrets et les remords, les haines et les amours, les désirs et les répugnances, les mensonges et les fausses vérités, qu’elle va dénouer le drame qui eut lieu un soir d’été 1969 — cet été-là, souvenez-vous, Jean-François Michaël chantait Adieu jolie Candy et Barry Ryan, Éloïse, et si c’est moins chantant chez Sophie, c’est, chez elle, beaucoup, beaucoup mieux écrit.
Et il est là, l’immense talent de ce Secret des mères : parvenir à nous narrer un mélo mais dans un style d’une grande beauté, une écriture qui résiste à l’histoire, au temps, pour s’emparer de nous comme un parfum, comme une grâce, et ne plus nous lâcher.
C’est rare. Cela s’appelle la littérature.

*Le secret des mères, de Sophie de Baere, aux éditions JC Lattès. En librairie le 5 février 2025.

Sept à lire (2).

Rapidement, en passant, pour vous dire que les 750 pages du Tome 2* de la série des Sept soeurs de Lucinda Riley est encore plus addictif que le premier (même s’il y a un peu de patouille vers la fin, histoire que j’aie quelque chose à critiquer). Donc, comme pour le premier, si vous aimez la romance d’aujourd’hui qui vous permet de vous éloigner des types qui saluent bizarrement dans le poste de télévision, des autres tartinés d’auto-bronzant orange et de toutes ces saloperies ambiantes, allez-y.

*Les Sept soeurs, tome 2, La soeur de la tempête, de Lucinda Riley, au Livre de Poche depuis juin 2020.

Le Père Ruel est une ordure.

Ce n’est pas moi qui le dit, mais sa fille (page 135*) ; sa fille qui prend la plume pour essayer de comprendre pourquoi son pigeon voyageur de père l’a quittée lorsqu’elle avait sept ans, les a tous quittés, sa mère et ses quatre sœurs, sans un mot, sans un claquement de porte, comme un voleur qui n’emporte rien que les cœurs de celles qui l’aimaient et les abandonnent dans le bas-côté de sa vie.
Après son formidable récit sur son fils**, Francine Ruel s’attaque au totem du père, « qui ressemble à s’y méprendre à l’acteur Clark Gable » (page 24) et elle le fait à l’âge où l’on aurait davantage envie de parler de soi — j’ai soixante-quinze ans, écrit-elle —, et la délicatesse inouïe de son texte vient de ce qu’elle a justement gardé son âme de petite fille, son regard d’enfant perdue dans l’absence du père.
On apprendra simplement que sa mère a demandé à son père de choisir entre « nous et toutes les autres » et qu’il a choisi.
Mon père est un pigeon voyageur est le beau message d’amour que Francine accroche à la patte de son père, de tous les pères, pour leur rappeler de quel amour ils sont les gardiens. Et de quelles tragédies parfois les coupables.

*Mon père est un pigeon voyageur, de Francine Ruel, aux éditions Libre Expression, en librairie depuis le 10 octobre 2024.
**Anna et l’enfant-vieillard, aux mêmes éditions depuis le 1er septembre 2022.

Espéranto.

Alors que tant de mots inondent le monde, des mots d’épines, de haine, d’injures et de mépris qui écorchent et griffent et mutilent ce qui fait la grâce d’être des êtres humains, il est impérieux, ai-je envie de croire, de se plonger dans le silence, d’écouter d’autres sons, comme celui d’un cœur qui bat, d’une impatience, d’un chagrin, d’un effroi, d’entendre celui d’un voyage, d’un exil, de la perte, d’une naissance — de tout ce qui nous unit et nous réunit un jour.
Là où vont nos pères* est l’immense livre de ces tumultes muets et de tous nos voyages. Pour une heure oublions X, Instagram, TikTok et laissons le silence nous faire écouter notre propre cœur. 

*Là où vont nos pères, de Shaun Tan, aux éditions Dargaud. En librairie depuis le 1er mars 2007. Prix du meilleur album, Fauve d’or Angoulême 2008.

« Je n’envie pas, cependant, ceux qui n’ont pas connu la faim parce qu’ils ne connaîtront jamais la joie d’une miette de pain ».

Voilà ce qu’écrit Magda Hollander-Lafon à la page 26 de son magnifique Quatre petits bouts de pain*, un livre comme un livret, comme un chant d’amour à la joie, un hymne à la vie. Et quelle vie.
Magda a seize ans quand elle est embrigadée en 1944 à Auschwitz-Birkenau au prétexte de sa judéité hongroise — ils seront d’ailleurs 437.000 de sa communauté à y être déportés en 46 jours, et plus de 350.000 d’entre eux y seront assassinés dès leur arrivée.
L’année suivante, avec quatre camarades Hongroises, lors d’un transfert dans un autre camp, elle parvient à s’échapper, se cacher dans un bois. Et six jours plus tard, quand passe un tank américain, c’est la fin et le début à la fois. C’est la renaissance, longue, lente, douloureuse et lumineuse. Le réenfantement, comme elle la nomme.
Il a fallu plus de trente ans de silence à Magda pour oser enfin le déchirer avec sa plume ; oser faire ce pour quoi elle est restée en vie : témoigner.
Et elle le fait magnifiquement, au travers de textes très courts, d’un réalisme et d’une poésie sublimes. Elle le fait sans colère, et c’est ce qui m’a le plus bouleversé. Elle le fait avec amour et j’ai envie d’y mettre un grand A. Elle le fait comme une femme donne la vie. À elle-même puis au monde entier. Avec Amour.
Magda est décédée l’an dernier à l’âge de 95 ans mais sa voix merveilleuse chantera et dansera toujours désormais. 

*Quatre petits bouts de pain, suivi de Des ténèbres à la joie, de Magda Hollander-Lafon, aux éditions Albin Michel (2012) puis au Livre de Poche (2014).
Merci à Frank Andriat qui m’a fait découvrir ce texte et à Véronique Perovic, du Livre de Poche, qui me l’a envoyé ici.

Apothéose.

Sacré Jussi. Voici qu’après treize ans et neuf enquêtes du formidable Département V, il fait de son héros flic, le célèbre Carl Mørck l’ennemi numéro 1 et l’emprisonne dans une cellule de fort petite taille* sise dans une prison peu reluisante. Ce qu’on pourrait comparer à l’histoire de l’arroseur arrosé.
Pendant les seize jours que dure cette affaire, on va passer du chaud au froid, de la gravité à quelques traits d’humour, de surprise en surprise, de trahison en lâchetés, bref, savourer une fois encore tous les ingrédients magnifiquement dosés qui font l’immense succès d’Adler Olsen et m’épatent depuis tant d’années. 7m2 est présenté comme « l’apothéose », c’est-à-dire la dernière partie, de la saga. Un final éblouissant (et quelques dernières lignes poétiques) qui donne envie, à qui aime les très grands thrillers, de la relire entièrement en ces longues soirées d’hiver.

*7m2, La dixième enquête du Département V, de Jussi Adler Olsen chez Albin Michel. En librairie depuis le 15 mai 2024.